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Full text of "Contemplations scientifiques..."

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CONTEHPIATIONS 

SCIENTIFIQUES 



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PRINaPAUX OUVRAGES 

DU MÊME AUTEUR 



Contemplations scientifiques. Première série. 1 toI. in-12. 3 fr. 50 

Dans le ciel et sur la terre. Tableaux et harmonies. 1 vol. in-18. 5 fr. 

La pluralité des mondes habités. 33* édition. 1 vol. in-lS. 3 fr. 50 

Les terres du ciel. Description des planètes, 45* mille. 1 vol. gr. in-8. 10 fr. 

RÉCITS de l'infini. Lumen, histoire d'une &me, 12* édition. 1 vol.in-lî. 3 fr. 50 

Dieu dans la nature, ou le Sph^itualisme et le Matérialisme devant la 
science moderne, 21* édition. 1 vol. in-12. 4 fr. 

Les merveilles célestes, 44* mille. 1 vol. in-12. 8 fr. 25 

Astronomie populaire, 80* mille. 1 vol. gr. in-8. 12 fr. 

Les étoiles et les curiosités du ciel. Description complète du ciel« 
*)* mille. 1 vol. gr. in-8. 10 fr. 

L'atmosphère. Météorologie populaire. 1 vol. gr. in-8. 12 fr. 

HiSTOmE DU CIEL, 4* édition. 1 vol. in-8. 9 fr. 

Le monde avant la création de l'homme, 40* mille. 1 vol. in-8. 10 fr. 

Los MONDES imaginaires ET LES MONDES RÉELS. 1 VOl. in-12. 3 fr. 50 

Mes VOYAGES aériens. Journal de bord de 12 voyages scientifiques en 
ballon, 4* édition, 1 vol. in-18. 3 fr. 50 

Les derniers jours d'un philosophe. Traduit de l'anglais de Sir Hum- 
phry Dayy, et annoté. 1 vol. in- 12. 3 fr. 50 

Petite astronomie descriptive, 20* mille. 1 vol. in-12. 1 fr. 25 

Les étoiles doubles. Astronomie sidérale. 1 vol. in>8. 8 fr. 

Atlas céleste, contenant plus de cent mille étoiles. In-fol. 45 fr. 

L'astronomie. Revue mensuelle d'astronomie populaire. Abonnement 
annuel. 12 fr. 



GouLOMMiERS. — Tjp. P. BRODARD et GALLOIS 



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CONTEMPLATIONS 

SCIENTIFIQUES 



PAR 



CAMILLE FLAMMARION 

(DEUXIÈME série) 



PARIS 
LIBRAIRIE HACHETTE ET C« 

79, BOULEVARD SAINT-GERKAIN, 79 

1887 

Droits de propriété et de tradaction réservés. 



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PREMIÈRE PARTIE 

I.A NATURE 



CONNAISSANCE DE LA NATURE TERRESTRE 
PAR LES SCIENCES POSITIVES 

(Plantes* — Animaux. Hommes.) 



t^AMVAHION — CONTEMPL. SCIENTIF. IT. 1 

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«EHPLJITIOIIIS SCIENTIFIOUES 

■ ' ip- »■' ' " ^ »■ Il II 1 1 1 ■ i.i». » ■ I . .11 I 

PREMIÈRE PARTIE 

LA NATURE 



I 

tES MÉTAMORPHOSES DE LA TERRE 

Modifioations constantes de la surface terrestre pai^ 
l'action des agents naturels. — Transformations dn 
sol, des choses et des êtres. •— Métamorphose sécu- 
laire de la Tle et de l'humanité. 

Les êtxes et les choses sont emportés dans le tour- 
billon d'une éternelle métamorphose. Rien n'est 
fixe dans l'univers ; ni les étoiles, ni les grains de 
sable ; ni les mondes, ni les atomes ; tout change, 
tout passe autour de nous. La Terre court dans le 
ciel avec une rapidité de 643,000 lieues par jour, et 
à sa surface la vie est un tourbillon si rapide que, 
dans la seule humanité, il naît et il meurt un être à 
chaque seconde. Un rien apparent lait naître ; un 
rien apparent lait mourir. Et au milieu de ce chan- 
gement de tous les jours, de toutes les heures, de 
tous les instants , par une aberration bizarre , 
l'honmie vit comme s'il ne devait jamais disparaître 



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4 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

de ce monde : il s'agite, va, vient, se tracasse, se 
tourmente, tourmente ses voisins, fait des rêves, 
escompte le temps, se pose en roi de la création, 
amasse des trésors, ne vit pas, mais se prépare éter- 
nellement à vivre... jusqu'au moment où il tombe 
et cède la place à un sttccesseur non moins préoc- 
cupé de vivre et non moins proche du tombeau. 

Et ce globe lui-même tout entier, comme il change 
vite I La mer ronge constamment ses rivages partout 
où des falaises surplombent ses flots, et les fleuves 
font avancer la terre dans la mer partout où des al- 
luvions sont transportées. L'action du vent, celle 
des marées, celle des tempêtes, s'ajoutent pour 
sculpter les rivages. Dans l'intérieur des terres, des 
montagnes se sont élevées, d'autres se sont abais- 
sées. La pluie, le vent, les ruisseaux, les rivières, 
l'œuvre constante, tantôt lente, tantôt rapide, des 
météores atmosphériques, modifient sans cesse la 
surface de la planète. Certaines régions s'affaissent 
lentement, tandis que d'autres s'élèvent. Les trem- 
blements de terre secouent le sol et le modifient. 
Les climats aussi subissent de lentes variations. Avec 
la nature, l'agitation humaine change de points d'ap- 
plication. Des villes grandissent; d'autres déclinent. 
Des nations s'élèvent, d'autres s'abaissent. Les villes 
et les peuples, aussi bien que les individus, ne nais- 
sent que pour mourir. 

C'est là une réalité qui nous semble étrange et 
qui ne frappe pas suffisamment nos esprits inatten- 
tifs. Et pourtant, combien il est facile de la sentir ! 
n y a quelques années, je passai an mois dans le 
golfe de Naples, entre Pompéi et Cumes. Qu'un tel 
mois est instructif sur le néant des choses humaines ! 



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U l r ' ■ . V 



LES HÉTAHORPHOSES DE LA TERRE 5 

Où sont tombés les chars dont voici la trace toute 
fraîche le long des rues pompéiennes? Où sont en- 
volés les plaisirs dont voici le temple encore ouvert? 
En quel lieu donnent les belles Romaines dont la 
jeunesse était Tétemel sourire de la ville joyeuse? 
Et ces chevaliers qui traversaient rapidement le fo- 
rum? Et ces marchands affairés dont voici les bouti- 
ques? Et ces prêtres dont les sanctuaires décou- 
ronnés permettent aujourd'hui au soleil d'éclairer 
les retraites autrefois si mystérieuses ? Et cet antre 
de. la sibylle de Cumes? Et ce lac Averne? Et 
cette religion alors vénérée (aujourd'hui jouée à 
Paris avec la musique d'Oftenbach)? Et cette fa- 
meuse politique romaine qui devait régner autant 
que le monde et qui a fini par Romulus Augustule ? 
Qu'est-ce que tout cela est devenu? 

Que sont donc ces fameux mots de patrie et de re- 
ligion? Que sont donc ces drapeaux pour lesquels les 
hommes, non satisfaits de savoir qu'ils sont tous 
condamnés à mort, s'entre-tuent plus vite encore? 
Que sont donc tous ces autels que la main de Dieu 
ne soutient pas : ce Jupiter qui est tombé de 
l'Olympe, ce Bouddha qui a reçu un remplaçant, ce 
Jéhovah dont le temple est- tombé pour ne plus se 
relever? Quel est ce tombeau du Chnst que Dieu 
laisse entre les mains des infidèles*^ Que sont toutes 
ces formes religieuses dont chacune se prétend uni- 
verselle, et dont aucune n'a pu seulement convertir 
efficacement la centième partie de l'humanité? Ce 
sont là autant d'aspirations de la pensée humaine 
vers l'idéal, nobles dans leur principe et dans leur 
but, mais souvent corrompues dans leurs moyens, 
cpii n'ont de divin que le nom, et au-dessus des- 



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6 COIfTEMPLATIOIfS SCIENTIPIQUES 

quelles le vrai Dieu brille dans rinfini, comme le 
soleil au-dessus des brouillards inférieurs de la terre. 

Le jour viendra où le voyageur, errant sur les 
rives de la Seine, cherchera la place où Paris aura 
régné, où l'historien résumera toute l'histoire de 
France perdue dans la nuit des temps en trois 
mots : Féodalité, Monarchie, République, — où 
Tami de la nature contemplera d'un œil égal l'Al- 
lemagne et la France, comme nous voyons aujour- 
d'hui d'un œil égal les plaines de l'Asie Mineure, 
où tant de rivalités séculaires se sont heurtées et 
combattues. A cette époque, qui n'est pas éloignée 
de nous, géologiquement parlant, car un pareil 
changement ne demande ni cent mille ans ni là 
moitié pour s'accomplir, mais seulement quelques 
milliers d'années, à cette époque, dis-je, l'aspect 
géographique de notre pays aura déjà subi de sin- 
gulières variations. 

La vie d'un homme suffit pour voir la surface du 
globe changer, et pourtant qu'est-ce que la vie 
humaine comparée à la durée d'une planète? Les 
contours des rivages varient même si vite qu'un 
intervalle de quelques années d'observation atten- 
tive suffit pour le remarquer. Je me souviens à ce 
propos que, pendant l'année 4865, je passai les trois 
beaux mois de Tété à visiter à pied les côtes de 
Normandie, de Dieppe à Cherbourg, et m'arrêtai 
trois semaines au cap de la Hève. Ayant recom- 
mencé le même voyage dix ans après, je trouvai 
sur plusieurs points le rivage méconnaissable. Le 
cap de la Hève, notamment, tombe dans la mer 
avec rapidité, et tel sentier que j'avais suivi entre 
les phares et la mer est aujourd'hui tombé et la 



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LES MÉTAMORPHOSES DE LA tERRE 7 

montagne rongée. Le petit village de Sainte-Adresse 
recule. A côté, au Havre, le continent gagne au lieu 
de perdre, et depuis François I®"^ Fembouchure de 
la Seine s'est avancée de tous les kilomètres qui 
s'étendent de Harfleur à la jetée. Près de Dieppe, 
l'antique cité de Limes s'eflfondre chaque année de 
plus en plus. Des pierres que j'avais posées au mois 
d'avril 4871 le long du camp de César, au bord de 
la mer, n'y sont plus aujourd'hui : la falaise tombe 
peu à peu. Non loin de là, au contraire, la vallée 
d'Arqués s'avance dans la mer. 

On peut reconnaître la métamorphose graduelle 
des continents par celle de la France elle-même en 
examinant ce qui se passe sur nos côtes. Faisons 
par exemple le tour de France en suivant la mer, 
par Dunkerque, le Havre, Cherbourg, Brest, Saint- 
Nazaire, la Rochelle, Arcachon, Collioure, Nar- 
bonne, Marseille et Nice, et reconnaissons le tra- 
vail séculaire de la nature sur les rivages. 

Il y avait des forêts, sur le rivage de Dunkerque, 
occupant les plages baignées aujourd'hui par la mer, 
et on en retrouve encore à chaque instant les vesti- 
ges. La plage d'Etaples contenait un si grand nombre 
d'arbres ensevelis dans le sable, que l'Etat a mis en 
adjudication le droit d'extraire le bois qu'elle con- 
tient et qui sert pour le chauffage. On peut en 
conclure évidemment qu'il s'est produit un affais- 
sement postérieur à l'époque romaine, indiqué par 
les fondations découvertes à Sangatte, et que les 
restes d'arbres sont des preuves évidentes de cette 
dépression. La séparation de la France et de l'An- 
gleterre est aussi naturellement explicable par un 
affaissement à l'endroit du pas de Calais, opéré dans 



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8 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

les temps anciens, agrandi successivement par Téro-- 
sion de la mer. 
\ Du reste, la Belgique et la Hollande subissent des 
mouvements faciles à reconnaître sur les cartes 
taites seulement depuis Charles Quint. J'ai comparé 
à lHôtel de ville de Bruges et h la Bibliothèque de 
Gand des plans qui montrent une bataille navale 
livrée il y a quelques siècles sur un point occupé 
aujourd'hui par une prairie, et une ville ancienne 
sur laquelle des navires passent actuellement * (A). 
En face la France, le rivage anglais présente les 
mêmes témoignages. A Plumstead, à Dagenham et 
dans d'autres parties de la Tamise, entre Woolwich 
et Erith, on peut voir à marée basse les restes d'une 
forêt submergée, sur laquelle le fleuve coule au- 
jourd'hui. 

j' Artois paraît subir un mouvement d'exhausse- 
ment dont on peut constater les progrès depuis les 
temps historiques. A l'époque de César, les plages 
basses qui s'étendent entre les collines de l'Artois 
et la mer du Nord étaient couvertes par la mer ; il 
existait même, jusqu'au x« siècle de notre ère, un 
estuaire marécageux s'étendant jusqu'à la ville de 
Saint-Omer. Les anciennes chroniques nous trans- 
mettent que la rivière d'Aa donnait accès, à la marée 
haute, aux navires qui venaient décharger leurs 
marchandises dans cette ville. Le long de la mer, il 
existait un cordon littoral de dunes sur lequel s'élè- 
vent, au moyen âge. Calais, Dunkerque, Gravelines 

i. Voyez la note A, à la fia du volume. Les lettres entre 
parenthèses renvoient à ces notes, pièces justificatives et do- 
cuments trop longs pour être placés dans le texte. Ils sont 
réunis en appendice à la fin du volume. 



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LES MÉTAMORPHOSAS DE LA TERRE 9 

et Fumes; les eaux stagnantes s'étendaient en deçà 
du cordon littoral, formant de grands marécages peu 
profonds. L'intervention du travail de l'homme les 
transforma en plaines fertiles où poussent aujour-" 
d'hui de riches moissons. Plusieurs îles s'élevaient 
au milieu de cette nappe d'eau; dès le vu® siècle, 
elles furent toutes rattachées au continent par des 
digues. Les anciennes traditions rapportent aussi 
qu'au IX* siècle la vaste plaine du Marquenterre fai- 
sait partie de l'estuaire de la Somme. La ville de Rue, 
autrefois port de mer, est éloignée aujourd'hui à 
10 kilomètres de la plage. 

Non loin des sables amoncelés à l'embouchure de 
la Somme, on rencontre les plages surélevées à 
Cayeux. Il existe des cordons ou bourrelets de ga- 
lets disposés avec une symétrie progressive de zones 
ou rouleaux, dont les contours correspondent aux 
époques de formation et attestent le retrait de la 
laisse de basse mer. 

Les hautes falaises de la Manche sont soumises à 
l'érosion perpétuelle des courants de marée. Il se 
produit deux fois par jour un courant venant de 
l'Atlantique dans la Manche, dont une partie pénètre 
dans l'embouchure de la Seine et dont l'autre vient 
détruire la base des falaises. Ainsi ont été produites 
les découpures pittoresques des rochers d'Etretat, 
qui ont acquis une renommée universelle par leur 
caractère sauvage. 

Harfleur était, avant la fondation du Havre, le 
principal port, le port souverain^ de la Normandie 
et la station la plus considérable de l'embouchure 
de la Seine. Sous Charles V, le port d'Harfleur re- 
cevait des bateaux marchands de Gênes, du Portu- 



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10 CONTEMPLATIONS SCIENTinQUES 

gai et de TEspagne; ses relations commerciales 
étaient donc très-étendues. En 4450, des atterrisse- 
ments commençaient à envahir le port, dont l'entre- 
tien fut trop négligé pendant les guerres; bientôt les 
sables amoncelés ne permirent plus aux vaisseaux 
marchands d'y trouver un abri. Le Havre a été 
fondé en 1517 sur des marais salants laissés par la 
mer, qui y revint en 1525, mais qui depuis a tou- 
jours été repoussée par la persévérance humaine. 
Au xiii<^ siècle. Sainte- Adresse s'appelait Quief-de- 
Caux ou Ghef-de-Caux, CapuUCaletij sans doute à 
cause de ce gigantesque promontoire des Calètes, au 
pied duquel il s'abritait comme un nid au pied d'un 
buisson. L'ancienne église, dédiée à saint Denis, 
parce que, selon une légende catholique, les flots de 
la Seine avaient déposé sur les grèves de Ghet-de- 
Caux la tête du saint évêque de Paris, a, si l'on doit 
en croire une tradition locale, disparu sous les eaux 
avec l'ancienne ville de Quiet-de-Gaux. De vieux 
pêcheurs racontent que, sur le hanc de l'Eclat y à plus 
de huit cents mètres de la plage, ils voient, dans les 
grandes marées, les fondements de cette église de 
Saint-Denis, que la mer furieuse sépara violemment 
du cap de la Hève. Mon ami regretté l'abbé Gochet, 
le savant archéologue, m'a assuré avoir aperçu un 
jour, en 1840, sur les sables du rivage et dans la 
coupe des terrains, des tuiles à rebords, des pavages 
en pierre de liais, des aires charbonnées, des étuves 
et des restes de colonne. L'église actuelle a été re- 
construite au milieu du xviii^ siècle. On a décou- 
vert récemment des vases romains en creusant les 
fondations d'un pavillon de la rue de la Ferme, à 
mi-côte. La mer avance lentement vers les phares, 



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LES MÉTAMORPHOSES DE LA TERRE 11 

on les a déjà reculés, et bientôt il faudra les recu- 
ler de nouveau. 

Ptolémée, Tables, liv. II, ch. 8, nous montre 
que la Seine s'étendait du temps de César jusqu'à 
Lillebonne (Julia bona), capitale des Calètes, aujour- 
d'hui éloignée à deux kilomètres. 

La petite ville de Dives était jadis un important 
port de mer. L'emplacement qu'elle occupait autre- 
fois se reconnaît encore aujourd'hui. Il était assez 
vaste et en rapport avec l'importance du port, où se 
rallia la flotte que Guillaume le Conquérant destinait 
à la conquête de l'Angleterre. Toutes ces rues 
désertes, qui s'étendent jusque dans les prairies, 
étaient couvertes d'habitations variées; là où ré- 
gnent le silence et la solitude, s'agitait une popu- 
lation active et industrielle. Le fait le plus important 
de l'histoire de Dives est l'embarquement dans 
son port de cette armée de Guillaume le Conqué- 
rant, qui en partit pour aller conquérir l'Angleterre 
(67,000 hommes d'armes, 200,000 valets, ouvriers 
et pourvoyeurs). 

En voyant ce port dans son état actuel, on ne se 
douterait guère que la flotte de Guillaume put y sta- 
tionner en 1066; de bien grands changements ont dû 
s'opérer à l'embouchure de la Dives, car la mer s'est 
retirée à près de deux kilomètres, et de vastes prai- 
ries occupent l'emplacement de l'ancien port. D'après 
les plans existants, la pointe de Cabourg se serait 
formée pendant les dix-neuf années écoulées de 
1790 à 1809. 

Des constructions romaines existent dans la com- 
mune de Bernières, qui sont' aujourd'hui en grande 
partie couvertes par la mer. 



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12 CONTEMPLATldNS SCIENTIFIQUES 

La commune de Branville et celle de Biville qui 
jest limitrophe, sont bordées, du côté de la mer, par 
des dunes ou miellés^ amas de sable blanc et fin, 
qui offrent l'aspect d'un paysage couvert d'une cou- 
che épaisse de neige. On conjecture, d'après des 
restes de terre végétale et d'anciens murs en brique, 
que les sables n'ont pas toujours couvert cette plage, 
et qu'elle a dû être habitée. On raconte, qu'en 1799, 
un combat eut lieu dans l'anse de Vauville, entre 
une frégate française et une frégate anglaise. La 
lutte fut si acharnée que toutes deux disparurent 
au milieu des flots. 

La géologie nous laisse supposer que la mer au- 
rait envahi une grande partie de la terre ferme du 
département de la Manche et du Finistère. Elle se- 
rait d'accord, en cela, avec des témoignages récem- 
ment mis au jour. Dans les bas-fonds des côtes d' Ar- 
romanches, on a trouvé des fragments de bois dans 
des sables découverts par les vives eaux d'équinoxe. 
Ces bois conservent toute leur structure primitive, 
quoiqu'ils soient passés à l'état de fossiles. Les pê- 
cheurs d'huîtres ramènent quelquefois des troncs 
d'arbres entiers, dans lesquels on distingue nette- 
ment encore le liber et l'écorce. Ces échantillons, 
présentant un assemblage de bois, d'argile siliceuse 
et de divers mollusques, ont dû appartenir à une 
ancienne forêt aujourd'hui submergée, qui se serait 
étendue sur toute la côte de Normandie. 

Ces traces de forêts submergées se retrouvent sur 
une partie du Cotentin; après la conquête des Gaules 
par Jules César, les côtes de Bretagne se seraient 
étendues plus au nord et celles du Cotentin plus à 
l'ouest qu'aujourd'hui. La baie du Mont- Saint-Mi- 



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LEè MÉTAMORPHOSES DE LA tERRE 43 

chel, le plateau des Minquiers, les îles Chausey et 
vraisemblablement Jersey, faisaient partie d'une 
vaste forêt appelée Koquelonde au sud et Scissey 
{Setiacum nemus)\ de Gran ville à la pointe de la 
Hague. C'est seulement depuis la mort du géographe 
Ptolémée que les îles Chausey se sont entièrement 
séparées du continent. A cette époque, les grèves 
du mont Saint-Michel étaient traversées par deux 
voies romaines ; les manuscrits de cette abbaye at- 
testent qu'en l'an 709 de notre ère la mer envahit la 
forêt qu'elles traversaient. On a rencontré des ar- 
bres entiers^ quand les grandes marées d'équinoxe 
avaient remué profondément les sables. Au vni* siè- 
cle, la population devait être nombreuse, si l'on en 
juge par la présence de tombeaux et de substructions 
rencontrées dans les terres cultivées. Les terrains 
qui s'étendent devant cette baie sont déjà préservés 
des marées d'équinoxe par une digue de 36 kilomè- 
tres de long, construite au xii« siècle ; toute cette 
contrée, d'une surface de 15,000 hectares, constitue 
le marais de Dol, terres jadis marécageuses et ferti- 
les aujourd'hui. Le dessèchement se poursuit encore 
par des biefs, canaux d'assèchement formant un sys- 
tème de drainage. Au milieu de cette plaine s'élève 
le mont Dol, haut de 65 mètres, éminence qui, à 
une époque antérieure, aurait été environnée par la 
mer, comme le mont Saint-Michel et Tombelaine le 
sont aujourd'hui (B). J'ai assisté quelquefois au som-< 
met de ce mont à des fêtes qui rappellent singulière-| 
ment les plus anciennes coutumes du paganisme.! 
Au xv® siècle, il paraîtrait que des pâturages 
auraient existé entre Saint-Malo et l'île Cézembre, 
distante aujourd'hui de huit kilomètres de la terre 



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14 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

ferme. On a retrouvé au monastère du Mont-Saint- 
Michel une carte de Deschamps de Vadeville, pré- 
sentant l'état de cette région de la France au temps 
de Jules César; elle a été dressée en 17i4, d'après 
une carte en lambeaux datée de 1406. Elle semble- 
rait établir que l'affaissement du Cotentin se fait 
sentir particulièrement dans l'ouest *. 

Les îles de Jersey (Cesarea), Guemesey (Sarnia), 
Juessant (Axentis), Belle -Ile (Vendilis), Wright 
'Vecta), Scilly (Sudelis) sont marquées dans l'Itiné- 
raire d'Antonin et dans Strabon. 

Il se produit, de Saint-Brieux à Isigny, un phéno- 
mène analogue d'abaissement non moins remarqua- 
ble, et d'autant plus intéressant que la tradition lo- 
cale l'ayant noté et suivi, on a pu, à l'aide de cette 
tradition, dresser une carte des envahissements de 
la mer depuis le xiii® siècle. Les recherches archéo* 
logiques faites récemment dans ces parages ne lais' 
sent plus de doute sur la configuration de la pres- 
qu'île du Cotentin à cette époque. 

L'île d'Aurigny tenait alors au continent : c'était 
le point extrême du nord-ouest de la presqu'île. 

L'île de Guernesey, déjà isolée, offrait une super- 
ficie quatre fois plus considérable que celle d'au- 
jourd'hui ; un détroit de trois kilomètres environ la 
séparait de la terre ferme, qui commençait à Jersey. 
Plus au sud, on rencontre Ghausey, qui faisait aussi 
partie de la presqu'île. 

Le rivage submergé en quelques endroits n'a pas 
moins de douze à quinze kilomètres ; sa plus grande 
largeur est sur la côte occidentale du Cotentin, sa 

i* Voy. J. Girard, Les soulèvements et dépressions du sol. 



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LES MÉTAMORPHOSES DE LA TERRE 15 

plus petite sur la côte septentrionale, de la Hague à 
Barfleur. 

Partout sur cette bande de terrain disparu on a 
retrouvé les vestiges de forêts et d'habitations, on a 
même reconnu l'existence de cours d'eau. Le lan- 
gage des paysans des îles de Jersey, Guernesey, 
Chausey et Aurigny est un patois normand, identique, 
à celui qui se parle encore à Portbail et à Régnéville. 

Si l'on en juge, sur la plage de Saint-Michel-en- 
Grève, par les restes de troncs d'arbres que l'on 
rencontre aux basses mers d'équinoxe, cette vaste 
échancrure aurait subi un affaissement ; la forêt qui 
la recouvrait aurait été détruite, suivant la tradition, 
par une grande mai-ée, en 709, fait concordant avec 
ce qui s'est passé dans la baie du Mont-Saint-Michel 
et qui laisse supposer qu'une grande partie des côtes 
de France était couverte d'épaisses forêts. La plage 
de Saint-Michel-en-Grève est placée, d'un autre côté, 
dans des conditions tendant à favoriser l'envahisse- 
ment de la mer ; on en retire annuellement une 
quantité considérable de tangue ou sable, qui est 
un engrais énergique pour les terres fortes des en- 
virons. Il est évident que ces matériaux prélevés ne 
sont pas remplacés immédiatement ; la marée sui- 
vante unit la plage, sans apporter une quantité de 
sable plus considérable ; mais, le volume d'eau s'ac- 
croissant constamment, les vagues sont plus impé- 
tueuses et produisent des érosions. Elles sont telles 
que les accotements de la route qui longe la plage pen- 
dant trois kilomètres ont été détruits par une grande 
marée d'équinoxe en 1874. La configuration de cette 
grève a été tellement modifiée, que les habitants du 
pays affii'ment qu'ils chassaient dans les terrains 



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16 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

couverts d'ajoncs, à l'endroit où maintenant la plage 
est nivelée. On voit aussi, dans les tranchées qui 
bordent la route, des galets mélangés à la terre, qui 
paraissent avoir été apportés par la mer : ce fait 
semblerait impliquer un soulèvement. 

Suivant une tradition fort accréditée dans la basse 
Bretagne, une ville autrefois importante, la ville 
d'Ys, occuperait le fond de la baie de Douamenez; 
cette ville, capitale du roi Gardlon, aurait été en- 
gloutie par la mer dans le iv« et le v® siècle. Cette 
submersion a été l'objet d'une étude de M. Lere- 
bours. Après avoir remarqué que plusieurs anciennes 
routes viennent aboutir sans raison apparente à la 
baie de Douarnenez, et qu'en prolongeant leur direc- 
tion elles iraient converger vers un point situé dans 
la baie, l'auteur annonce qu'il a découvert dans la 
baie d'Audierne des preuves incontestables d'un 
enfoncement du sol de la basse Bretagne. A la pointe 
nord du cap de la Chèvre, on a reconnu au fond de 
la baie des vestiges d'habitations; au xvir siècle, le 
chanoine Moreau a pu extraire des armes, des urnes 
cinéraires et des pierres tumulaires. Non-seulement 
il a reconnu des plantations régulières d'arbres en- 
core debout, mais des chaussées pavées, des murs 
ayant conservé leur aplomb, indice d'un affaisse- 
ment lent^ ou conséquence d'un bouleversement. 
Depuis l'époque de ces recherches, la profondeur 
à laquelle gisent ces vestiges paraît s'être sensible- 
ment accrue. De plus, le cimetière de Penmark, 
actuellement rongé par les vagues, prouve qu'il y a 
eu un envahissement de la mer, compliqué d'effets 
d'érosion. L'argument le plus solide est la présence 
d'une forêt submergée au nord de l'île des Glénans, 



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LES MÉTAMORPHOSES DE LA TERRE M 

On voit facilement dans les sables de nombreux frag- 
ments noircis de bois de chêne et de bouleau empâtés 
dans une sorte de tourbe; cette forêt submergée fait 
justement suite à un bois situé sur la côte voisine. 
La plus grande profondeur de la baie de Douarnenez 
étant seulement de 45 mètres, il suffit, pour rendre 
conapte de la submersion de la ville d*Ys, d'admettre 
un enfoncement de 1 mètre par siècle (C). 

La mer s*est retirée de la ville d'Hennebont (en 
amont de Lorient, sur le Blavet). Le pied de deux 
tours de Tenceinte de la ville, du côté de Test, était 
autrefois baigné par la mer. Aujourd'hui, la mer 
n'arrive plus là, et des bateaux de 200 à 300 ton- 
neaux ne remontent le Blavet qu'à l'aide des mains. 

Le Morbihan semble aussi subir un enfoncement 
qui a été récemment constaté par MM. Arrondeau et 
Closmadeuc ; ils l'ont observé sur un îlot granitique 
situé à l'entrée du golfe du Morbihan, où le hasard 
a amené la découverte de monuments druidiques et 
de couteaux en silex dans un endroit toujours recou- 
vert par Teau, ne découvrant même pas dans les 
plus basses marées* L'enfoncement du sol sur ce 
point paraît être environ de 5 mètres. Le rivage de 
Garnac varie assez rapidement, d'après des compa- 
raisons de cartes que j'ai faites à Garnac même 
en 1875. Le terrain s'abaisse et la mer gagne. Non 
loin de l'embouchure de la Loire, à Pornichet, 
plage magnifique où j'ai passé une partie de l'été de 
1876, là mer ensable^ lentement tout le rivage. Il 
n'est pas difficile de s'y expliquer l'envahissement 
des sables, qui naguère a détruit entièrement Ym" 
cien village d'Escoublac (D). 

Le bourg de Batz est situé sur une dune qui 
Flammarion. — contempl. scientif. h. 2 



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18 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

domine la mer et dans une presqu'île qui formait 
autrefois une île renfermant seulement les bourgs de 
Batz, du Croisic et du Poulinguen. Peu à peu, l'es- 
pace compris entre l'île et la terre ferme s'est trans- 
formé en marais. A l'appui de cette opinion, on peut 
citer le Gartulaire de Redon, écrit au xii* siècle et 
qui, dans une donation de salines, s'exprime ainsi : 
« In insula qiise vocatur Batz. » Il suffit d'ailleurs 
d'examiner avec soin la configuration de cette bande 
de terre, pour se convaincre qu'à une époque plus 
ou moins reculée, avant l'accumulation des dépôts 
sablonneux qui remplissent le fond de la baie du 
Croisic, l'étier du Foulinguen devait communiquer 
avec le traict (vaste baie à l'est du Croisic) *. 

A Montoir-de-Bretagne, près de Saint-Nazaire, il y 
a une immense tourbière, appelée la Grande-Brière. 
Jadis, cet emplacement paraît avoir été occupé par 
une vaste forêt qu'aurait renversée un ouragan terri- 
ble en l'an 1177. Les habitants du pays retirent sans 
cesse de ce sol marécageux un grand nombre de 
troncs d'arbres, de chênes surtout, dont le bois est 
devenu aussi noir et aussi dur que l'ébène; tous ces 
troncs d'arbres ont leurs racines au sud-ouest et 
leurs tiges dirigées vers le nord -est, sans doute 
parce que le courant venu de la mer les a tous ren- 
versés dans ce sens. Les Briérons taillent chaque 
année dans ces marécages d'énormes fossés d'où ils 
extraient plusieurs milliers de tonnes de tourbe 



1. Si Ton en croit Strabon, l'Ile de Batz était originairement 
habitée par des femmes samnites, espèces de prêtresses en 
délire qui venaient s'y livrer, loin du regard et du commerce 
des hommes, à toutes les pratiques d'une religion cruelle et 
insensée. 



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LES MÉTAMORPHOSES DE. LA TERRE 49 

qu'on brûle dans le pays et qu'on expédie à Nantes, 
à Vannes et à la Rochelle. 

( La petite ville de Lanmeur^ dont le nom breton 
signifie la Grande-Lande^ occupe l'emplacement 
d'une très -ancienne cité, appelée Kerfeunteun. 
L'église du doyenné de Saint-Mélar a remplacé, au 
commencement du xi® siècle, celle de Kerfeunteun, 
dont la crypte existe encore. Cette crypte, au milieu 
de laquelle coule une fontaine qui a servi, dit-on, 
aux baptêmes par immersion et plus anciennement 
sans doute au culte druidique, est dédiée à saint 
Mélar, prince breton, mis à mort vers 528* 

Au sud de l'embouchure de la Loire, l'île de Noir- 
moutiers semble s'affaisser progressivement. Les 
travaux remarquables de défense contre l'envahis- 
sement de la mer indiquent un mouvement lent du 
sol. Noirmoutiers a dû être primitivement un plateau 
granitique contre lequel viennent sans cesse buter 
les atterrissements et les vases de la Loire, par 
suite de sa position à la limite des deux grands cou- 
rants de la Manche et de la Gascogne. 

Primitivement, cette île, plus petite que de nos 
jours, devait être éloignée du continent de quinze 
kilomètres environ, tandis qu'actuellement elle est 
réunie, à toutes les marées basses, par une chaussée 
carrossable. Ile pendant la pleine mer, Noirmoutiers 
est presqu'île à la marée basse. Suivant Lenglet-Du- 
fresnoy, les îles de Bouin, de Noirmoutiers et d'Yeu 
s'appelaient Insulœ Nametum, quoique cependant 
Noirmoutiers soit quelquefois désignée plus particu- 
lièrement sous le nom de Erus EH. C'est l'ancienne 
île de Seyne indiquée par Strabon à l'embouchure 
de la Loire. On constate de nos jours que les 



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20 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

anciens marais, provenant des dépôts amenés par 
Teau salée et Teau douce autour de Tîle de Bouin, 
s'allongent graduellement par de nouveaux maré- 
cages. Depuis cent ans, la commune de Bourgneuf 
a gagné cinq cents hectares. 

L'anse de rAiguillon, célèbre par la culture des 
moules, paraît être le reste de l'ancien golfe du 
Poitou, qui s'étendait au loin dans les terres jusqu'à 
Niort, Luçon et Gourçon. L'apport des alluvions 
marines, les dépôts de la Sèvre-Niortaise, de la 
Vendée et du Lay, et probablement aussi le soulève- 
ment lent du littoral, ont fait gagner environ 50,000 
hectares au continent depuis une époque relative- 
ment récente. Aujourd'hui encore, on calcule que la 
mer abandonne chaque année 30 hectares, et, si le 
mouvement continue, un siècle suffira pour trans- 
former en terre ferme ce que l'Océan garde encore 
du vieux golfe poitevin. 

D'autres faits mettent encore en évidence Témer- 
sion lente qui s'opère dans la Vendée, l'Aunis et la 
Saintonge. La profondeur de la Charente semble 
diminuer entre la mer et Rochefort. Les cales des 
vaisseaux établies à Rochefort du temps de Louis XIV 
sont aujourd'hui de plus d'un mètre au-dessus des 
cales modernes. 

Le sol s'élève également à Brouage, petite ville 
autrefois fortifiée et baignée par la mer, et dont 
le port fut ensablé en 1586. Les fossés sont main- 
tenant à sec par le retrait de l'Océan ; on attache 
aujourd'hui les bêtes de somme aux mêmes an- 
neaux où les marins amarraient les embarcations 
de Richelieu, à l'époque du siège de la Rochelle. 
Brouage est devenu malsain par les eaux stagnantes 



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LES MÉTAMORPHOSES DE LA TERRE 21 

des marais salants devenus improductifs à cause du 
retrait des eaux. Ces marais gâts (marais gâtés) 
deviennent progressivement plus nombreux. 

Continuons notre excursion en descendant les 
côtes du sud-ouest de notre vieille Gaule. 

L'embouchure de la Gironde tend au contraire à 
s'affaisser. Le mouvement de terrain qui s'observe h 
la péninsule de Graves est appréciable, puisqu'il 
suffit de comparer les cartes hydrographiques dres- 
sées en 1752 et celles de 4842 pour rester convaincu 
qu'en quatre-vingt-dix ans la pointe de Graves a 
disparu sur une longueur de 1200 mètres. Suivant 
les cartes de 1774, la ligne dé haute mer à Soulac 
était à 950 mètres de l'église; en 1818, elle était à 
650 mètres ; en 1865, elle n'était plus qu'à 500 mè- 
tres. La surface du terrain immergé représente un 
triangle à peu près équilatéral, mesurant dix kilo- 
mètres de côté. Ce déplacement a changé le régime 
des eaux. L'embouchure de la Gironde s' étant 
élargie de 1200 mètres, une barre s'est formée 
du côté de Royan, et le banc du Platin a pris de 
grandes proportions sur la rive opposée. 

L'abbaye de Saint-Nicolas-de- Grave, élevée en 
1092 par Etienne, abbé de Gordouan, l'église de Gor- 
douan et l'ancien monastère de Saulac, élevés sous 
le règne de Charles le Chauve, ont disparu sous les 
eaux. Un curieux manuscrit relate les précautions 
qui furent prises pour sauver les reliques et le 
trésor des églises lors de l'invasion des Normands ; 
le chroniqueur du xiii° siècle fournit des documents 
sur le lieu d'édification de ces monuments : « Le 
rocher de Gordouan faisait jadis partie du continent 
dont il est éloigné aujourd'hui de près de sept kilo- 



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22 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

mètres ; on prétend qu'en 4500 il n'en était séparé 
à marée basse que par un passage étroit et guéable. » 
« Dans le principe, la Gironde avait son embouchure 
entre le rocher de Gordouan et de Bonne- Anse; ces 
rochers se joignaient à ceux de Saint-Nicolas-de- 
Grave et de Barbe-Grise, et se trouvaient sur la côte 
qui vient en ligne droite depuis Arcachon ; ce ne 
serait que plus tard que la passe du sud aurait pris 
naissance et aurait formé la péninsule de Graves, qui 
d'ailleurs a varié beaucoup de position et d'étendue. 
En 4785, l'extrémité de la péninsule était placée vis- 
à-vis de la petite anse qui est en amont de celle de 
Vaux; elle était éloignée de 4,000 mètres de la pointe 
du Chai; en 4842, cette môme extrémité était placée 
vis-à-vis de la cotcôhe de Pontaillac ; elle était distante 
de 5,000 mètres de la pointe du Chai. De 4785 à 4842, 
la laisse de haute mer s'avance de plus en plus vers 
l'est. L'érosion enlève ensuite le rocher de Saint- 
Nicolas et, à la pointe actuelle, une surface triangu- 
laire ayant près de 2,000 mètres de base. L'Océan a 
donc gagné progressivement vers l'est, et la pénin- 
sule s'est déplacée de l'ouest à l'est, comme si elle 
se fût inclinée sur sa base. » L'embouchure de la 
Gironde est soumise à des phénomènes compliqués 
d'amoindrissement, où l'érosion produite par de vio- 
lents courants de marée peut se combiner avec un 
affaissement progressif de toute la péninsule. Ces 
dénivellations se manifestent dans des circonstances 
analogues à Arcachon, dont les travaux de défense 
ont été discutés tantôt sous le rapport de l'érosion, 
tantôt sous celui de l'affaissement ^ 

1. Voy. J. Girard, Les soulèvements et dépressions du sol. 



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LES MÉTAMORPHOSES DE LA TERRE 23 

Le mouvement de la côte des Landes se poursuit 
jusqu'à l'Espagne. La baie de Saint-Jean-de-Luz, 
sûre pour les navires pendant le moyen âge, est de- 
venue dangereuse au commencement du siècle. Les 
rochers d'Arta, qui défendaient la baie, disparais- 
sant progressivement, n'ont plus protégé ce port 
naturel, d'où il résulta que les flots allèrent jusqu'à 
la ville livrer des assauts assez forts pour boule- 
verser les maisons. L'envahissement de la mer est 
très-sensible à Saint-Jean-de-Luz. La ville s'éten- 
dait davantage au nord; à son extrémité était un 
couvent de Bénédictins; il est aujourd'hui détruit 
par la mer. Deux puits, seuls restes de ce monastère, 
s'élèvent du sein des eaux, et leur maçonnerie, qui 
a résisté, permet de toujours y puiser de l'eau douce. 
En 1873, la haute mer est venue battre le pied des 
murailles des maisons; quand la mer est forte, la 
vague déferle jusque dans la grande rue. Pendant 
le siècle dernier, la mer a avancé de 140 mètres ; et, 
depuis 1863, vingt mètres de la plage ont disparu. 
Une série d'études poursuivies par M. Bouquet de 
la Grye, a permis de constater que cet effet d'en- 
vahissement de la mer est plus particulièrement dû 
aux courants. 

Le littoral du golfe du Lion, depuis Collioure jus- 
qu'à la Grau, est dans un état d'incessante transfor- 
mation ; sur presque tout ce parcours, la mer a perdu 
de son domaine, et il faut quelquefois remonter de 
plusieurs lieues vers le nord pour retrouver, au 
pied des falaises du terrain tertiaire supérieur, le 
rivage des anciennes mers des âges préhistoriques. 
La gracieuse ville d'Argelès, située naguère sur le 
bord même de la mer, en est séparée maintenant de 



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24 CONTEMPLATIONS gClENTlFIQUES 

près de deux kilomètres. Entre la petite ville d'Elne 
et un village écarté de trois kilomètres, la Tour-Bas- 
Elne, s'étendait autrefois la ville antique d'Elihe^ 
riSf florissante et peuplée , où l'armée d'Annibal a 
campé. Presque toutes les villes littorales des ré- 
gions marécageuses ont dû dans l'origine être cons- 
truites sur pilotis et ressembler, par leurs disposir: 
tiens fondamentales, à ces cités lacustres dont nous 
retrouvons aujourd'hui les curieux vestiges dans les 
lacs de THelvétie. Puis la pierre et même le marbre 
ont remplacé le bois et le chaume. 

La cité d'Illiberis avait été fondée par les Ibères 
sur l'emplacement de la ville de Pyrène, qui déjà 
était en déclin aux premiers temps historiques, et à 
son tour Illiberis céda sa place à une ville nou- 
velle fondée par Constantin, sous le nom de sa mère 
Hélène, — lequel ept devenu Elne, — aujourd'hui 
simple commune du département des PyrénéeS'- 
Orientales, d'une population de 2,800 habitants. 
C'est la première des villes mortes que Ton ren- 
contre sur le littoral du golfe du Lion, anciennes 
capitales qui ne sont plus aujourd'hui que des bour-? 
gades presque désertes, que le voyageur et le tou- 
riste saluent à peine d'un regard indifférent, mais 
qui intéressent au plus haut degré l'archéologue, le 
géographe, l'historien et le philosophe K 

Entre Perpignan et le Ganet, une tour isolée, 
haute d'une vingtaine de mètres, se dresse au milieu 
de la plaine; à côté sont les débris informes d'unç 
ancienne chapelle, et Ton peut encore découvrir 
quelques pans de murs écroulés, presque enfouis 

1. Yoy. Lenthéric, Les villes mortes du golfe de Lyon, 



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LES MÉTAMORPHOSES DE LA TERRE â$ 

SOUS le sol, et quelques rares débris de fondations* 
ces ruines sont tout ce qui reste de l'ancienne mé- 
tropole des Sarrasins, Ruscino, ancienne ville de la 
Gaule narbonnaise, autrefois assez importante pour 
avoir donné son nom à sa province, au Roussillon. 
Les Phéniciens y faisaient escale; elle appartint 
ensuite aux Volkes, puis aux Romains, puis aux 
Sarrasins, puis aux Normands, qui la rasèrent au 
milieu du huitième siècle. La mer venait jusque-là. 

Mille ans avant notre ère, toute la partie de la côto 
ligustique, depuis les bouches de TAtax jusqu'aux 
Pyrénées, était celtique de mœurs et de langue. 
L*historien Hécatée, qui vivait près de six siècles 
avant Jésus-Christ, désigne la ville de Narbôn sous 
le nom de ville et marché celtiques. Elle était bâtie 
dans l'eau comme Venise, et l'impression de l'absence 
d'arbres qu'un séjour à Venise nous donne aujour- 
d'hui, Narbôn la donnait au géographe Pythéas, 
de Marseille, au quatrième siècle avant notre ère. 

Cette capitale antique a entièrement disparu dans 
les premiers siècles de notre ère par suite des trans- 
formations de la colonisation romaine et des dévas- 
tations successives des Wisigoths et des Sarrasins. 
Elle a été l'emplacée par la Narbonne moderne. Les 
alluvions de l'Aube ont lentement comblé cet archi- 
pel. Nous avons un autel votif, datant de l'an 2 do 
Jésus- Christ, qui constate que les habitants de Nar- 
bonne, enchantés d'appartenir aux Romains, se con- 
sacrent à perpétuité au divin Auguste, à sa femme 
et à sa famille. La population de la ville devait être 
alors de 70,000 âmes. 

Le delta de l'Hérault et la ville d'Agde (an- 
cienne Agathe) n'ont pas subi moins de métamor- 



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26 CÔNfElllPLAtlONS SCIENTIFIQUES 

phoses de la nature et des hommes. L'ancien volcan 
du Brescou est encore là. Le petit port formé à ses 
pieds avait été choisi par les navigateurs phocéens, 
600 ans avant notre ère, comme un refuge heureux 
(Agathe Tyché), et consacré à la divinité tutélaire de 
Marseille, Diane d'Ephèse. Agde n'est pas précisé- 
ment une ville morte, mais c'est une ville vieilhe et 
qui ne vit plus * . 

Aigues-Mortes est morte avec sa lagune, comme 
la Narbonne romaine, la Ravenne et la Venise des 
siècles passés. Sans la production du sel, que l'on 
récolte en abondance à la surface des marais du litto- 
ral, la vie semblerait absolument éteinte autour de 
la vieille cité de saint Louis; la solitude et le désert 
environnent son antique enceinte. 

Signalerons-nous encore les villes mortes d'Héra- 
clée et de Rodonusia, villes grecques qui étaient en 
pleine prospérité au cinquième siècle avant notre 
ère; Arles, colonie romaine, aujourd'hui en pleine 
décroissance; les Saintes-Mariés, où une légende 

1. 11 y a toutefois des régions qui paraissent avoir très-peu 
varié depuis les temps historiques, et telle est précisément 
celle qui passait généralement pour avoir le plus varié, Aigues- 
Mortes, où l'excellent roi Louis IX s'embarqua pour la sainte 
folie de la croisade. La mer n'est jamais venue à Aigues-Mor- 
tes, mais un bras du Rhône baignait les murs de la ville, 
et on peut se promener aujourd'hui sur le lit de ce bras 
desséché. La mer était alors comme aujourd'hui à cinq kilo 
mètres. Il y a quelquefois de singuliers rapprochements à 
faire dans les sciences. Combien de fois n'a-t-on pas cité Ai- 
gues-Mortes comme un exemple du recul de la mer? Et juste- 
ment c'est un exemple du contreiire. De même, tous les trai- 
tés d'astronomie signalent l'étoile double 61' du Cygne comme 
le type du mouvement circulaire des étoiles, et j'ai prouvé, il 
y a quelques années, que de toutes les étoiles doubles c'est 
au contraire celle qui présente jusqu'à présent le plus beau 
type de mouvement rectiligne. 



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LES HÉTÂMOAPHOSEà DE LA IDRAE t1 

chrétienne fait débarquer, vers l'an 40 de notre ère, 
la sœur de la Vierge, Marie Jacobé, en compagnie 
de Marie Salomé, mère des apôtres Jacques et Jean, 
Marie Madeleine, la bien-aimée de Jésus, et Lazare 
le ressuscité? 

Le petit village les Baux^ près d'Arles, qui n'a 
plus aujourd'hui que 142 habitants, fut autrefois une 
ville florissante ; plus dé six mille personnes y vi- 
vaient, et une cour d'amour y avait son siège. On 
retrouve des maisons offrant des façades élégantes 
dans le style de la Renaissance ou du xv« siècle ; 
mais les fenêtres sont brisées, les toits à moitié dé- 
truits, les portes sans ferrures Les bohémiens, 

qui poussent quelquefois leurs excursions jusque-là, 
enfoncent d'un coup de pied une porte vermoulue 
et s'établissent pour quelques jours dans un de ces 
manoirs antiques , qu'ils quittent bientôt pour re- 
prendre leur course vagabonde... Le spectacle d'une 
ville romaine, dont il ne reste plus que des substruc- 
tions, parle bien moins à l'imagination que celui de 
cette ville habitable et qui n'est point habitée 

Au moyen âge, les princes des Baux tinrent un 
rang distingué parmi les nobles de la Provence. 
Poètes et chevaliers étaient fêtés à la cour. Ils portè- 
rent successivement les titres de princes d'Orange, 
de comtes.de Provence, de rois d'Arles et de Vienne 
et même d'empereurs de Constantinople. 

Nous pourrions signaler beaucoup d'autres exem- 
ples en continuant de suivre le rivage de la Médi- 
terranée. Qui n'a visité aux environs de Nice les 
ruines de l'ancienne ville de Gimiez, et n'a con- 
templé de cette hauteur le grandiose spectacle des 
modiflcations séculaires de la mer, de la terre et de 



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àÔ CONTEMPLATIONS SCIENTli'iOUES 

rhumanité? L*ltalie est elle-même plus riche que 
nulle autre contrée en témoignages de cette nature. 
C'est en vain que Thistorien cherche aujourd'hui la 
trace du Rubicon disparu. 

Le type classique et étudié depuis longtemps des 
oscillations du sol sur le bord de la mer est le temple 
de Sérapis à Pouzzoles, dans la baie de Naples. On y 
voit (( la déduction des faits écrits sur ces colonnes, 
en caractères précis et lisibles. » Après Tépoque 
romaine , peut-être après quelque éruption non 
relatée dans l'histoire, l'édifice s'affaissa dans les 
eaux sans qu'il y eût de perturbation dans l'aplomb 
de ses colonnes baignées dans la mer pendant des 
siècles; elles sont perforées jusqu'à la hauteur d'en- 
viron six mètres par les mollusques. Les trois co- 
lonnes de marbre qui restent debout n'ont pas d'al- 
térations jusqu'à la hauteur de 3 m. 06 au-dessus du 
piédestal ; mais, plus haut, on constate, sur une zone 
de 2 m. 07 de large, que le marbre a été perforé 
par un mollusque marin; elles sont donc restées 
immergées jusqu'à la hauteur de cette seconde 
zone. 

D'après le géologue Nicolini, le sol aurait subi les 
dénivellations suivantes : 1° vingt ans avant l'ère 
chrétienne, il était à 3 m. 06 au-dessus du niveau 
actuel; 2° vers la fin du î^^ siècle, il n'était qu'à 
1 m. 08 au-dessus de ce même niveau; 3° à la fin 
du iv° siècle, il s'est abaissé et avait repris à peu 
près le niveau d'aujourd'hui ; 4° dans les siècles 
suivants et antérieurement à l'éruption du Monte- 
Nuovo, il était à environ 5 m. 08 du niveau actuel; 
5° au commencement du xiv* siècle, il se trouvait à 
m. 70 au-dessus du niveau où nous le voyons en 



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LES MÉTAMORPHOSES DE LA TERRE 29 

ce moment. Tout porte à croire que Témersion prin- 
cipale eut lieu en 4538, époque de l'éruption du 
Monte-Nuovo; en quatre jours, un énorme cône, 
haut de 130 mètres et d'un pourtour de plusieurs 
kilomètres, jaillit de la plaine basse qui continuait 
le golfe de Pouzzoles vers le nord. Depuis le commen- 
cement de ce siècle, des mesures prises avec préci- 
sion indiquant que le mouvement d'alTaissement se 
continue. Il en résulterait Ja confirmation d'une 
dépression de 44 centimètres par an. 

Le voyageur errant sur les bords du golfe de Na-- 
pies, de Sorrente et Pompéi à Pouzzoles et à Baies, 
sent pour ainsi dire sous ses pieds l'action perma- 
nente des forces qui transforment le sol, et ne peut 
s'empêcher d'associer, les métamorphoses de l'hu- 
manité à celles de la nature. 

J'ai éprouvé la même impression en quittant Na- 
ples pour Venise, mais sous une toute autre forme. 
En 4873, un jour de marée un peu forte dans l'Adria- 
tique (où ce phénomène diurne est si faible en gé- 
néral), j'ai été surpris de voir la place Saint-Marc 
remplie de l'eau de la mer qui s'était fait jour entre 
les pavés. L*eau montait même jusqu'au péristyle 
des cafés et presqu'à la librairie Ongagna. 

Le pavage de la place Saint-Marc a déjà été 
relevé à deux reprises différentes de 4 mètre 
chaque fois. D'autres faits bien établis démontrent 
que depuis mille ans l'affaissement a été de 44 à 
45 centimètres par siècle. Cet affaissement s'étend à 
une partie du bassin de l'Adriatique. Ce n'est pas 
un fait accidentel, car il y a bien longtemps que ce 
phénomène dure, puisque, dans les sondages faits à 
Venise, on a constaté l'existence de plusieurs bancs 



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30 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

d'une tourbe identique à celle qui se forme sur cer- 
tains points de la lagune, aux profondeurs de 29, 48, 
85 et 426 mètres. 

Les observations géologiques montrent d'ailleurs 
que cet affaissement actuel n'est que la suite du 
mouvement auquel obéissent cette région et tout le 
bassin du Pô, depuis le commencement de la période 
tertiaire. En vertu de cette dépression dont la marche 
suit son cours d'une façon inflexible , la ville de 
marbre va continuer de descendre de siècle en siècle 
jusqu'à ce que la coupole de Saint-Marc elle-même 
soit ensevelie sous les flots avec les palais de marbre 
qui l'environnent : ce sera le dernier mariage du 
doge de Venise avec la mer. 

Les dénivellations se font aussi sentir avec inten- 
sité près des côtes où les phénomènes volcaniques 
n'existent pas. Aux embouchures de l'Escaut, de la 
Meuse et du Rhin, une grande étendue de pays, 
autrefois située au-dessus du niveau de la mer, ne 
doit sa sécurité qu'aux puissantes digues élevées 
par des générations successives. Depuis les temps 
où la tradition a laissé quelques documents authen- 
tiques, cette invasion de la mer est permanente, 
dans la Frise, la Hollande et le Hanovre 

D'après les Commentaires de César, il y a deux 
mille ans, le sol des Pays-Bas était couvert de bois 
et de marais. Le château de Britten, près de Catwick, 
qui est en partie submergé, offre encore des subs- 
tructions visibles dans les hautes marées; dans les 
polders d'Enkuisen, où l'évacuation des eaux conti- 
nentales se faisait d'elle-même à marée basse au 
XV* siècle, on est obligé maintenant d'avoir recours 
aux pompes pour les enlever. 



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LES MÉTAMORPHOSES DE LA TERRE 31 

On navigue maintenant sur cette partie du pays 
que les Romains appelaient, en même temps que la 
Flandre, la forêt sans pitié ; mais il n'y a plus guère 
de forêts en Zélande. 

Le détroit de Gibraltar, selon Bureau de la Malle, 
a été ouvert par les flots de l'Océan, qui aurait 
inondé une partie dès côtes basses et sablonneuses 
de l'Espagne, de la Barbarie, de l'Asie Mineure. 
Depuis les temps historiques, le détroit de Gibraltar a 
encore subi un élargissement progressii; à l'époque 
de Pline, sa plus petite largeur était de 40 kilomètres, 
et il existait deux îles boisées entre l'Europe et 
l'Aflique. On avait même construit un temple dans 
l'une d'elles en l'honneur d'Hercule; aujourd'hui, le 
détroit de Gibraltar a plus de 46 kilomètres dans sa 
plus petite largeur, et le temple qu'on appelait les 
Ciolonnes d'Hercule est sous les eaux. Aviénus cite 
aussi l'obligation où étaient les Carthaginois, voisins 
du détroit, de construire des navires à fond plat, 
pour naviguer plus facilement dans cette partie peu 
profonde ; enfin on savait par Himilcon qu'il y avait 
à l'ouest une mer « sans fond et sans bornes ». Des 
tremblements de terre successifs, dont celui de 
Lisbonne est un exemple (4755), provoquèrent pro- 
bablement l'ouverture du détroit. On rapporte qu'en 
4748 on a découvert, par une mer très-basse, quel- 
ques fragments du fameux temple d'Hercule. M. J. 
Smith a observé les traces de ces dénivellations 
autour du rocher de Gibraltar. 

C'est surtout le long des rivages, et principale- 
ment à l'embouchure des grands fleuves, que les 
variations de la surface de la planète sont sensibles. 

La grande bouche du Rhône progresse annuelle- 



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32^ CONTEMPLATIONS SCJENTIPIQUES 

ment de 50 mètres; celle du Pô de près de 80. Le 
Mississipi s'allonge chaque année de 350 mètres dans 
lo golfe du Mexique. Cet avancement des embou- 
chures est en proportion de la quantité de matières 
minérales charriées par les fleuves et de l'absence 
de digues. Le grand Rhône jette chaque année dans 
la mer 17,000,000 de mètres cubes, le Pô 40,000,000, 
le Nil 60,000,000, et le Mississipi 640,000,000! 

Les fleuves présentent tous, dans leur profil en 
long , une courbe parabolique. La goutte d'eau 
cueillie par le rayon du soleil à la surface de l'Océan 
est emportée par lui dans les hauteurs du ciel atmos^ 
phérique; elle flotte dans le nuage, tombe à l'état de 
goutte de pluie, forme la source et le ruisseau, et 
tous les fleuves à leur origine montrent dans leur 
partie supérieure une zone d'érosion qui, par sa 
rapidité souvent torrentielle, corrode les gorges, 
arrache les pierres et démolit lentement les mon- 
tagnes. En même temps que le relief du sol varie, 
celui de la mer ne reste pas non plus au même 
niveau, comme on serait porté aie croire : l'évapo- 
ration, qui enlève par an une couche de 4 m. 50 
d'eau sur la surface entière du globe, couche qu'on 
peut évaluer au double pour la zone maritime d'éva- 
poration, si l'on tient compte de la terre ferme d'une 
part, où elle est très-faible, et des régions glacées 
d'autre part, n'est pas la même partout, et le niveau 
des mers varie lui-même. 

Des sédiments charriés par les fleuves naissent 
les deltas formés aux embouchures. De l'action des 
vagues et des vents sur les plages basses naissent 
les dunes et les étangs salés. Le cordon littoral se 
déroule, se replie, se brise, se resserre, s'allonge, se 



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LES MÉTAMORPHOSES DE LA TERRE 33 

rétrécit, suivant l'œuvre des agents atmosphériques 
et maritimes; des lagunes se creusent ou se com- 
blent; des ports se dessinent d'eux-mêmes et s'of- 
frent à l'activité humaine ; Amsterdam , Venise , 
Narbonne s'élèvent du sein des ondes, gi^andissent, 
prospèrent, brillent, s'éteignent et disparaissent, 
sous l'influence mystérieuse, mais inexorable de l'an- 
tique Neptune, comme Pompéi sous l'influence de 
Vénus et de Vulcain; comme Londres, fille de la 
Tamise; comme Paris, qui doit sa grandeur à sa 
position géographique et à son climat, mais qui, lui 
aussi, dans un certain nombre de siècles, disparaîtra 
de la lumière du jour. 

Ainsi changent sans arrêt le ciel et la terre, les 
astres et les atomes, la forme de notre monde et 
celle de sa vie, et toutes les espèces vivantes, et 
l'humanité elle-même, et les peuples, et les cités, et 
chacun de nous ; car si la Vie est éternelle, c'est 
parce que la Mort, elle aussi, est éternelle. 

Et maintenant, faite3 de la politiquç 1 



^'LiMlUaiON. — CONTEMPL. SClBNTlf . II. 



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II 

LES SIÈCLES DISPARUS 

Voyage phllosophiqae an pays des Celtes. 

Par une belle soirée d'automne de Tannée 4875, 
je me trouvais au fond du Morbihan, au milieu de 
rimmense plaine des menhirs de Carnac. C'était 
rheure du silence et de la solitude; une nuit pro- 
fonde ensevelissait les campagnes, et, seule, la pâle 
lune versait du haut des cieux sa blanchâtre et 
mélancolique clarté. On distinguait jusque dans le 
lointain les antiques blocs de granit, alignés comme 
les soldats pétrifiés d'une armée inconnue; ils se 
suivaient, de place en place, immobiles, muets, mys- 
térieux. Ceux qui m'entouraient étaient d'une sta- 
ture gigantesque, et l'ombre indécise allongée, à 
leurs pieds, par la clarté de la lune, semblait doublei' 
encore la grandeur de leur taille. Plus loin, le sol 
couvert de genêts étant obscur, les pierres drui" 
diques ressortaient en blanc comme autant de fan- 
tômes debout à la fois réunis dans la mort, et isolés, 
chacun à sa place dernière. A ma gauche, du côté 
du couchant, vers lequel l'astre des nuits allait des* 
cendre, un champ carré, entouré de murs pâles, 



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36 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

paraissait un cimetière sur lequel des files de moines 
agenouillés auraient marqué la place des tombes; 
leurs capuchons blancs étaient alignés, et non loin 
d'eux un spectre géant, couvert d'un suaire, parais- 
sait élever ses bras pour donner la bénédiction de 
minuit aux ombres ressuscitées. 

On n'entendait au loin que le bruit affaibli de 
rOcéan, dont les flots se heurtaient sur les récifs 
de Quiberon, ou dont les vagues expiraient sur la 
plage de Gamac. Quelques insectes bruissaient en- 
tre les broussaiHes de la lande, et le chat-huant 
jetait par intervalles à travers la nuit son petit cri 
fauve, auquel le hibou de la ferme du Menée répon- 
dait. Puis le silence du sépulcre régnait un instant, 
comme pour commander à la pensée humaine d'être 
plus attentive encore. Quelques nuages passaient de 
temps en temps sur la lune en projetant des ombres 
fuyantes; mais le ciel était généralement pur, la 
croix du Cygne planait au zénith, Gassiopée était 
assise non loin d'Andromède, la brillante Gapella 
nous envoyait son rayon lumineux qui emploie 
soixante-douze ans à nous parvenir, l'étoile polaire 
restait immobile comme le pivot de l'axe du monde, 
et les sept étoiles de la grande Ourse assistaient à 
cette scène de contemplation rétrospective, comme 
jadis elles assistèrent aux fêtes nocturnes des drui- 
des qui se réunissaient aux néoménies dans le cercle 
fatidique du cromlech. 

Au milieu de cette terre sacrée des menhirs et 
des dolmens, à cette heure, dans cette lumière 
lunaire, au sein d'un tel silence et d'une telle so- 
litude, devant ces milliers de fantômes occupant 
toute la campagne, il ne fallait qu'un faible effort 



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LES SIÈCLES DISPARUS 37 

d'imagination pour revoir les âges disparus dont ces 
ruines austères sont les derniers témoins. J'oubliai 
sans peine le siècle où nous vivons aujourd'hui et 
mon éphémère personnalité vivante, pour ne plus 
• voir que la réalité d'autrefois et assister, témoin 
impersonnel, aux choses qui se sont passées là. Je 
revis l'antique race des Celtes venue de l'Asie, où 
déjà l'astronomie florissait, et marchant vers l'ouest 
jusqu'à l'extrémité de la terre, c'est-à-dire jusqu'ici, 
s'arrêtant forcément aux côtes du Morbihan et du 
Finistère (finis terrœj^ s'y implantant avec son culte 
divin, adorant Dieu dans la nature, dans le soleil, 
dans la lune, dans les étoiles, élevant vers lui sa 
prière , non pas en s'enfermant sous des voûtes 
dérobant la vue du ciel, comme le fit plus tard la 
religion devenue politique, mais en plein ciel, en 
pleine campagne, devant les montagnes, les forêts 
et les flots. Je revis les vieux druides à la longue 
chevelure, à la barbe blanchie par les âges, dirigeant 
les actions et les consciences ; les jeunes vierges 
druidesses couronnées de gui; les cérémonies sim- 
ples des premiers siècles. J'entendis la télen sonore 
des bardes, et il me sembla voir passer le long des 
allées de menhirs nos aïeux emportant en silence la 
cendre de leurs morts bien -aimés. Mais d'autres 
races venues aussi de l'est arrivèrent pour s'emparer 
aussi de la dernière terre continentale. Il fallut com- 
battre, défendre ses foyers, verser le sang humain, 
et finalement dominer toute invasion. Les Gaulois 
vinrent et furent absorbés. Les Romains vinrent et 
furent vaincus. Les Francs arrivèrent et s'évanoui- 
rent. Jupiter et Vénus descendirent et durent re- 
monter dans rOlympe. Le christianisme fut prêché, 



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38 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

et ses paroles se perdirent en se confondant dans la 
primitive religion celtique, qui est restée la même. 
Ces Bretons d'aujourd'hui sont les Celtes d'autrefois, 
du moins dans cette contrée dont Garnac est le 
foyer. Leur corps est le même : les hommes sont 
forts; les femmes sont belles, d'un type uniforme et 
sans mélange; leur âme n'a point changé non plus : 
le fond de leur religion est le culte des morts. 

L'idée si répandue que' les Bretons sont catho- 
liques et royalistes doit empêcher ici plusieurs de 
mes lecteurs d'admettre l'affirmation précédente; 
mais l'étude du caractère dé ce peuple modifie sin- 
gulièrement cette apparence. Il ne faut pas prendre 
comme exemple les hommes qui ont étudié et sont 
sortis de leur cercle natal,- mais le peuple des cam- 
pagnes tel qu'il est dans sa masse. Eh bien, sa reli- 
gion ne ressemble pas plus à celle du peuple italien, 
espagnol et français qu'à celle des bouddhistes, et 
peut-être moins. Le lendemain du soir où j'avais 
contemplé sous la douce clarté lunaire ces innom- 
brables pien*es levées, qui semblent autant de pierres 
tombales, il m'arriva de passer devant le cime- 
tière du village et d'y entrer. Là, je vis sur plusieurs 
tombes de petits cercueils en bois noir, simple- 
ment posés sur la tombe, faciles à emporter sous le 
bras et contenant... quoi?... le crâne et les os de 
l'ancêtre, déterré pour faire place à ses descendants 
morts. Mais ce qui me frappa le plus, ce fut de voir 
au fond du cimetière un ossuaire sur les fenêtres 
duquel des tas de petits cercueils sont amoncelés, 
chacun contenant le crâne d'un aïeul et son nom : 
Ici Pierre Thomas; Ici Paul Martin; Ici Marie- 
Anne DuEOURG, etc. La porte de l'ossur.ire reste. 



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• LES SIÈCLES DISPARUS , 39 

entr'ouverte : en y pénétrant, je vis plusieurs cen- 
taines de squelettes amoncelés pêle-mêle les uns sur 
les autres et regardant tous de mon côté. A Saint- 
Pol-de-Léon, les Bretons font mieux encore : ils 
mettent les crânes dans de petites boîtes vitrées, 
qu'ils suspendent dans Téglise, à la vue de tous, 
chacun portant l'étiquette de son nom. Voilà certes 
un peuple qui regarde la mort en face. C'est bien le 
même dont les Romains s'étonnaient tant, ce vieux 
peuple celtique qui avait une foi si absolue dans 
l'immortalité que la mort n'avait pour lui aucun 
aspect lugubre, qu'il s'entourait de ses morts et fr 
voyait revivre dans un autre monde analogue 
celui - ci. Jean Reynaud nous apprend même qu'il 
n'était pas rare, dans les transactions commerciales, 
d'aller jusqu'à se prêter de l'argent à rembourser 
dans l'autre monde. 

Un matin, regardant de ma fenêtre le bizarre 
portail de l'église de Saint-Gornély, je fus bien sur- 
pris de voir trois petits enfants charmants jouant 
avec un petit cercueil vide, déposé à la porte de 
l'éghse. Un petit garçon essayait en riant de coucher 
sa petite sœur dedans; mais elle était trop grande 
et ne pouvait que s'y asseoir... Le sacristain arriva 
portant un petit drap blanc bordé d'argent, de sa 
voix la plus forte gronda les enfants, leur deman- 
dant : Qui a dérangé le cercueil*? Bien entendu, ce 
n'était personne. Or ces gamins connaissaient par- 
faitement la destination de l'objet avec lequel ils 
jouaient ainsi. 

Ce peuple celte, qui parle encore aujourd'hui la 
langue celtique, est peut-être de tous les peuples 
celui qui change le moins facilement. Cette ténacité 



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40 CONTEMPLATIONS SCIENTIPIOUES 

de caractère est surtout remarquable dans cette 
contrée. Je disais tout à l'heure que le fond de sa re- 
ligion, ce n'est ni l'Eucharistie, ni l'Immaculée Con- 
ception, ni l'Infaillibilité dogmatique du pape, mais 
simplement le respect des morts, comme il y a vingt 
siècles et plus. Ses superstitions d'aujourd'hui sont 
aussi celles d'autrefois. Je me trouvai là au temps 
de l'équinoxe d'automne. Un soir, après la nuit 
tombée, j'entendis vers neuf heures du soir des sons 
plaintifs' et des pas lents : des troupeaux de bes- 
tiaux étaient amenés en silence par des gens du 
pays. Us arrivaient vers l'église, en faisaient le tour 
à pas mesurés, s'arrêtaient devant le grand portail 
où trône saint Gomély entre deux bœuls, et se ren- 
daient ensuite à une antique fontaine pour en faire 
le tour. Puis on verse de l'eau lustrale sur le front 
du bœuf, et on s'en retourne en silence. Ces noc- 
turnes pèlerinages de bestiaux, entendus dans la so- 
litude de la nuit, ont je ne sais quoi de lugubre et 
d'étrange. 

Les bestiaux, et surtout les bœufe, sont assodics 
dans leur pensée religieuse. Ils disent des prières 
pour les guérir comme pour se guérir eux-mêmes. 
On vend ici, à côté de l'église, des bouts de corde 
bénite, pour la guérison des bestiaux; elle est 
vendue très-cher, et c'est une source de revenus 
supérieure à toutes les autres. Saint Gomély est pro- 
priétaire ici : ses rentes s'élèvent assez souvent à 
une vingtaine de mille francs. 

Eh bien, ce rôle joué par le bœuf dans la religion 
naïve des habitants actuels de Garnac ne date pas 
de notre époque, mais est antérieur à saint Cor- 
neille lui-même, pape, que Ton a pris ici, à cause de 



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LES SIÈCLES DISPARUS 41 

Teuphonie de son nom, pour patron des gens et des 
bêtes (je prie lé lecteur de prendre cette association 
dans le bon sens naïf et populaire), et qui est repré- 
senté en compagnie de bœufis qu'il protège. Cette 
superstition était bien antérieure dans le pays à la 
fondation de son église. Il est facile de reconnaître 
de plus en elle la superstition païenne que tous les 
peuples ont plus ou moins partagée. Une curieuse 
découverte faite tout récemment confirme merveil- 
leusement ces déductions. Un savant archéologue 
écossais, M. Miln, qui vient tous les étés à Garnac 
pour en fouiller le sol, vient d'y trouver un petit 
bœuf en bronze très-élégamment fondu et parfaite- 
ment conservé. En rapprochant cette statuette des 
pratiques et des idées actuelles des habitants, il 
est difficile de ne pas voir en elle une petite divinité 
tutélaire des siècles disparus. C'est certainement un 
parent du bœuf Apis (E). 

Le rite de Teau lustrale se pratique encore comme 
autrefois. En certains jours, les paysans se rendent 
à cette même fontaine dont nous parlions tout à 
rheure et se recueillent en silence. Ils prennent 
bien garde qu'un étranger soit là pour les observer. 
On les voit alors prendre de Feau dans leurs deux 
mains réunies ou en recevoir versée par un enfant 
et élever les bras en l'air, verticalement, en agitant 
un peu les doigts, de telle sorte que l'eau s'écoule 
le long des bras et descende jusqu'au corps. On a 
même vu non loin d'ici des femmes recevoir de véri- 
tables douches d'eau glacée sur leur poitrine nue. 

Pendant les tempêtes, on a vu parfois des femmes 
de marins se rendre sur les hauteurs sacrées, pren- 
dre de la poussière dans leurs mains et la jeter au 



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42 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

vent par-dessus leur tête en regardant la mer, pour 
conjurer le danger auquel leurs époux sont exposés. 

Ces usages antiques, maintenus malgré les dé- 
fenses ecclésiastiques, ce caractère tenace et sé- 
rieux, ce tempérament silencieux, cette langue 
celtique, cette vie fréquente avec la mort, nous 
montrent bien que, si les invasions successives ont 
ieté d'autres races sur divers cantons de la Gaule, 
ici il n'y a eu presque aucun mélange. Ces rochers, 
ces broussailles, cette mer, ces îles, ces rivages, ces 
chemins, cette âpre nature, c'est bien le même pays 
que les Celtes ont vu et qu'ils ont aimé. Ils ont mar- 
ché là où nous marchons aujourd'hui, ils ont élevé 
ces menhirs qui sont devenus des sphinx, ils ont 
laissé de& témoins invulnérables de leur antique 
république; mais pourquoi n'ont-ils rien écrit? et 
pourquoi ces pierres mystérieuses ne peuvent-elles 
donner aucune réponse à nos avides questions? 

Qu'étaient ces menhirs, ces dolmens, ces crom- 
lechs, dont cette terre sacrée de Garnac est couverte 
dans tous les sens? Qu'étaient ces monuments de 
pierre plus nombreux ici que sur tout le reste de la 
terre ensemble? Quoiqu'on les connaisse de temps 
immémorial et que les traditions soient durables 
sur ce sol de granit, on est loin d'être d'accord sur 
leur nature. 

Dans ce voyage archéologique aux champs de 
Garnac, j'ai eu l'avantage de rencontrer pour guide 
l'homme qui peut-être les connaît le mieux, et qui 
nous conduit à travers les sphinx de la géographie 
druidique avec la sûreté de coup d'œil de l'astro- 
nome au milieu des constellations. J'ai nommé M. du 
Gleuziou. Il vient de relever h la boussole le plan de 



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LES SIÈCLES DISPARUS 43 

tous les alignements de Carnac et la position de 
tous leurs menhirs, dont le nombre s'élève encore 
aujourd'hui à 2365. Ce nombre diminue chaque 
année, les paysans s'en étant servis depuis des siècles 
pour en clore leurs champs, qui ici sont chacun en- 
fermés dans des murs, et les entrepreneurs les dé- 
molissant aujourd'hui plus vite encore. Il y a trois 
siècles, leur nombre a été évalué à 12,000. Leur 
hauteur varie depuis 50 centimètres jusqu'à 5 mè- 
tres. Quelques-uns sont plus élevés encore et attei- 
gnent 6 mètres, comme è Kermario, 10 mètres, 
15 mètres, comme à Locmariaquer, où gît le colossal 
menhir brisé dont la hauteur était de 25 mètres et 
dont le poids dépasse 200,000 kilos. Les menhirs 
de Carnac sont alignés sur onze rangs, sur une lon- 
gueur de quatre kilomètres, la séparation des rangs 
variant de 7 à 10 mètres. La direction moyenne 
générale est vers l'orient (ici au sud-est, là au nord- 
est), « vers le lever du dieu-soleil, » suivant l'expres- 
sion de notre éminent historien Henri Martin. 

Le système des alignements de Carnac se compose 
de quatre sections : le Menée, Kermario, Kerlescant 
et le Menée Vihan. Il y a encore d'autres aligne- 
ments à Erdeven (Kerzero), au Vieux-Moulin, à 
Sainte-Barbe, à Saint-Pierre-de-Quiberon, etc., etc. 

Nous sommes réduits à des conjectures pour 
expliquer le but de l'érection de ces pierres. L'hypo- 
thèse la plus probable est que ce sont dés pierres 
tombales. On sait que dès la plus haute antiquité les 
pierres levées désignaient des sépultures. Chez cer- 
taines populations juives de TOrient, chaque tombe, 
dans leurs cimetières, est sunnontée d'une haute 
pierre dressée verticalement comme les menhirs. 



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44 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIOUES 

Le passage suivant de la Bible constate l'usage anti- 
que des menhirs : « Rachel mourut, et elle fut ense- 
velie sur le chemin qui conduit à Ephrata, c'est-à-dire 
Bethléem; et Jacob éleva une pierre sur sa sépul- 
ture, et c'est la pierre du monument de Rachel qui 
existe encore aujourd'hui. » (Genèse, ch. xxxv.) On 
lit aussi dans le Deutéronome : « Tu élèveras un 
autel au Seigneur ton Dieu avec des pierres que le 
fer n'aura point touchées, avec des roches informes 
et non pohes. i> (Deut., ch. xxvii.) Cependant, lors- 
qu'on fouille le terrain, à la place des menhirs dé- 
truits ou près des menhirs debout, on ne trouve pas 
d'ossements humains. Quelquefois on a recueilli de 
la cendre et des débris d'incinération humaine, des 
vases et des haches de pierre pohe. Nos aïeux au- 
raient donc brûlé leurs morts et marqué par des 
pierres le lieu où ils déposaient leurs cendres. Mais 
le nombre de ces pierres est si considérable qu'il 
faudrait supposer la population beaucoup plus nom- 
breuse alors qu'aujourd'hui, lors même que la cou- 
tume eût duré des siècles. 

Les noms que portent ces régions paraissent don- 
ner raison à l'hypothèse des pierres tombales. Ainsi, 
Menée signifie le lieu du souvenir, Kermaux (Ker- 
maro) le lieu de la mort, Kermario (pluriel) le lieu 
des morts, Kerloquet le heu du bûcher, Kerlescan 
le lieu des cendres , etc. Le nom de Garnac lui- 
même, que l'on peut rapprocher de Plou-Garnel 
(Plouharnel), veut dire en celtique le lieu de l'os- 
suaire. 

L'entrée dans un dolmen impressionne peut-être 
plus encore que la contemplation des menhirs. Tout 
dolmen se compose essentiellement d'une table de 



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lES SIÈCLES DISPARUS 45 

granit posée sur des pierres debout ; les supports se 
touchent ordinairement, ou leurs interetices sont 
remplis d'autres pierres, de sorte que le fond et les 
deux côtés du dolmen sont de véritables murs. On 
pénètre généralement dans cette chambre par une 
allée de pierres, couverte également. Cette entrée 
est presque toujours orientée au sud-est. Lorsque 
les dolmens n'ont pas été dépouillés, ils sont recou- 
verts de terre et forment un tumulus. Ces chambres 
sont assez spacieuses pour qu'on puisse s'y tenir 
debout et que plusieurs personnes puissent facile- 
ment s'y installer. Plusieurs offrent des dimensions 
considérables. Ainsi, le dolmen de l'île de Gavr'inis 
se compose d'une chambre intérieure mesurant 
2 m. 60 de longueur sur 2 m. 50 de largeur et 
1 m. 80 de hauteur. Le plafond se compose d'une 
table colossale de granit ayant plus de 4 mètres de 
longueur sur 3 de largeur. L'entrée est une galerie 
longue de 13 mètres et large de 1 m. 50. Le dolmen 
de Locmariaquer a pour plafond une pierre de 9 mè- 
tres de longueur sur 4 m. 60 de largeur. Celui de 
Plouhamel (Gorcoro) , qui sert actuellement de 
grange à une métairie, a dû mesurer 15 mètres 
de longueur et 3 m. 70 de hauteur. Pour élever 
ces dolmens et ces menhirs, il a fallu transpor- 
ter des . masses pesant cinquante mille, cent mille 
et jusqu'à deux cent mille kilos! 

Une visite à ces grottes faite sans idée préconçue 
enlève tout de suite de l'esprit l'ancienne supposition 
des sacrifices humains. Quoique les dolmens dé- 
pouillés de leur revêtement de terre ressemblent un 
peu à des tables ou à des autels, le fait seul qu'ils 
ont été couverts de terre prouve que c'est l'intérieur 



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46 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

de la chanjbre qu'il faut considérer, et non le dessus 
du toit. Les galeries qui y conduisent, les objets 
trouvés dedans, Tabsence de gradins autour du pré- 
tendu autel, tout -concourt à détruire cette bizarre 
idée des tables de sacrifices humains. Les creux et 
rigoles qu'on croyait y reconnaître ne sont que des 
irrégularités naturelles, comme il y en a dans toutes 
les pierres. 

Qu'étaient ces cavernes? L'hypothèse la plus 
simple nous semble-t-il, serait de voir en elles 
des lieux primitifs de refuge des premières races 
humaines. On sait que les premières familles hu- 
maines n'ont pu habiter que des cavernes, autant 
pour se cacher des bêtes fauves que pour se sous- 
traire au soleil et à la pluie, se reposer et dormir. 
Dans les contrées où il n'y avait pas de cavernes 
naturelles, ils ont dû en construire* On a trouvé 
dans ces grottes tous les objets habituels de la vie : 
vases divers, poteries, armes de pierre et de bronze, 
bijoux de pierreries, de bronze et d'or. Mais on y a 
trouvé de plus, ou de la terre mélangée de cendres 
de corps humains brûlés, ou des ossements humains 
intacts et même une fois un squelette complet assis. 
On^ en a conclu que c'étaient des chambres sépul- 
crales. Telle est l'opinion générale actuelle des 
archéologues, et, comme je n'ai aucune compétence 
dans cette science, je dois me ranger humblement 
sous la bannière des maîtres. Cependant je ne 
puis m'empêcher de penser que ces cavernes artifi- 
cielles ont dû servir aux vivants avant de servir aux 
morts. 

Quoi qu'il en soit, ce sont là aussi des monuments 
élevés par nos aïeux les Celtes, et on y a trouvé les 



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LES SIÈCLES DISPARUS 47 

objets les plus variés et les plus curieux. Le musée 
établi dans la vieille tour de Vannes en contient les 
spécimens les plus instructifs. Vases de toutes for- 
mes et de toutes dates, depuis les plus simples 
jusqu'aux plus élégants et aux mieux ornés; haches 
en pierre polie admirables de formes et de finesse, 
en silex, en jadéide, en filerolithe, en diorite; col- 
liers splendides formés d'énormes turquoises vertes, 
d'ambre de verre; boules et plaques de verre; bra- 
celets en or fin; armes de bronze; ossements 
humains, cornes de cerf, fragments et débris de 
toutes sortes, constituent là le plus intéressant 
musée d'antiquités celtiques qui existe. 

Les cromlechs, ou vastes cercles de pierres, pa- 
raissent avoir été des lieux de réunion, et il est 
probable que leur centre était occupé par un autel, 
ou par un tombeau, ou par les deux réunis. 

Tous ces monuments mégalithiques sont en pierre 
brute. Cependant on voit, dans l'un des trois dol- 
mens du Mané-Gorion, des signes bizarres creusés 
sur plusieurs pierres de support : ce sont surtout 
des angles dessinés les uns dans les autres, des rec- 
tangles, des lignes droites et brisées. On en voit 
d'autres sur la paroi droite de l'allée du dolmen de 
Gavr'inîs, et, là, c'est la ligne courbe et surtout 
l'ellipse qui domine; des haches ou coins y sont 
aussi dessinés. Au plafond du dolmen de Locmaria- 
quer, on en remarque d'autres encore. Ces signes 
rappellent vaguement ceux des peuplades anciennes 
du Mexique et sont peut-être de simples tatouages. 
Si c'était une langue, elle n'était pas riche. Peut- 
être est-ce là une ornementation très-simple ana- 
logue à celle que les Bretons fout encore sur leurs 



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48 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIOUES 

poteries, leurs harnachements et leurs vêtements. 
On a pu aussi indiquer l'âge du mort, ses titres, ou 
la date de la sépulture. Dans tous les cas, je n'ai 
trouvé dans ces figures aucun signe astronomique 
déterminé. 

Les usages n'ont été christianisés que par une 
transition lente. Les derniers menhirs sont taillés, 
et il y a des croix tracées sur leurs côtés, comme à 
Plouharnel, ou bien ils sont taillés en forme de croix 
grossière ornée de signes, comme à Gamac. Les an- 
ciens cimetières du pays ont conservé jusqu'à nos 
jours des menhirs taillés. 

Cette terre celtique est sans contredit l'une des 
plus importantes à étudier de notre belle Gaule tout 
entière. Les Ligures, les Ibères, les Finnois, les 
Kimris, les Gaulois proprement dits, les Romains, 
les Francs, les Normands aussi, et les Anglo-Saxons, 
y ont fait des apparitions ou des stations plus ou 
moins longues, et y ont laissé plus ou moins de tra- 
ces. L'occupation la plus longue a été celle des 
Romains : elle n'a pas duré moins de quatre cents 
ans. Aussi, quoiqu'ici les Celtes aient constamment 
tout dominé et tout absorbé, on trouve de nom- 
breuses traces matérielles de l'occupation romaine, 
et M. Miln a ressuscité dernièrement toute une Her- 
culanum (F). 

Ainsi se sont succédé les siècles sur cette terre 
antique, en y déposant lentement leurs sédiments 
successifs. Comme le voyageur au milieu des ruines 
de Pompéi se surprend à chercher, parmi les rues 
désormais silencieuses de cette ville jadis si opu- 
lente et si joyeuse, les chevaliers romains qui les 
parcouraient, les chars qui ont laissé la trace de leur 



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LES SIÈCLES DISPARUS 4D 

dernier passage, le peuple affairé du forum ou les 
jeunes Pompéiennes sortant du bain, ainsi, dans cette 
cité gallo-romaine que Ton commence à découvrir, 
nous aimons à revoir par la pensée les peuples qui 
ont posé leurs tentes sur ces rivages. Nous aimons 
surtout à remonter jusqu'aux origines antiques de 
notre race, et à revoir, parmi ces avenues de menhirs 
ou devant ces dolmens, nos ancêtres par le corps et 
par l'esprit, qui déjà, et mieux que beaucoup d'entre 
nous , vivaient dans la contemplation des cieux, 
dans la foi de l'immortalité, dans le sentiment dô 
l'indépendance humaine et de la véritable liberté. 



Flammarion. ~ contempl. scientip. ir, \ 

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m 

LE TEMPS 
Souvenirs de la conquête romaine. 

La terre roule ses années, ses saisons et ses jours, 
emportant dans l'espace les générations humaines 
qui se succèdent à sa surface. De siècle en siècle 
les êtres vivants sont remplacés par d'autres êtres, 
et, sur les continents comme dans les mers, si la vie 
rayonne toujours, ce ne sont point les mêmes cœurs 
qui battent, ce ne sont point les mêmes yeux qui 
sourient. La mort couche successivement dans la 
tombe les hommes et les choses, et, sur nos cendres 
comme sur la ruine des empires, la flamme de la vie 
brille toujours. On croirait presque que notre propre 
existence, si faible et si passagère, n'est qu'une 
partie constitutive de la longue existence de la pla- 
nète, comme les feuilles annuelles d'un arbre sécu- 
laire, et que, semblables aux mousses et aux moi- 
sissures, nous ne végétons un instant à la surface 
de ce globe que pour servir aux procédés d'une 
immense vie planétaire que nous ne comprenons 
pas. 

Notre pensée ne se reporte qu'en de rares cir- 



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52 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

constances aux temps qui nous ont précédés, aux 
hommes qui ont vécu avant nous sur ce sol de 
France que nous foulons aujourd'hui, à ceux qui 
nous succéderont lorsqu'une longue république aura 
fleuri sur nos descendants, lorsque peut-être une 
autre race se sera substituée à la nôtre, et que des 
bateaux à vapeur passeront sur Paris submergé. 
Cependant les événements se succèdent fatalement 
dans l'histoire de la terre. 

Au printemps de Tannée 58 avant l'ère chrétienne, 
tout un peuple de368,000 individus, dont92,000com- 
battants et 276,000 femmes, enfants et vieillards, le 
peuple des Helvètes, traversait le pays des Séquanes 
sous la conduite de Dumnorix, Dumnorix était 
Eduen, possesseur de revenus- immenses, frère du 
vergobret Divitiac , gouverneur d'Autun et gendre 
d'Orgétorix, qui avait rêvé pour les Helvètes le pou- 
voir suprême sur la Gaule, alors très-divisée. A la 
nouvelle que les Helvètes allaient s'établir dans 
l'ouest de notre pays, Jules César, alors proconsul 
des Gaules, accourt chez les Séquanes et fond sur 
les Helvètes occupés à traverser la Saône. Une 
grande bataille est livrée auprès de Bibracte (Au- 
tun). 

Les Helvètes s'enfuient sur le territoire des Lin- 
gons (Langres). César les rejoint et leur impose ses 
dures conditions. Ils n'étaient plus qu'au nombre de 
130,000. Pendant la nuit qui suivit l'arrivée de Ce 
sar, six mille individus, craignant les conditions du 
vainqueur, s'enfuirent du camp situé aux environs 
de Langres, se dirigeant au nord-est et se proposant 
de gagner le Rhin. César les fait poursuivre ; on les 
ç^tteintj on les ramène prisonniers et on les passç 



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LE TEMPS 53 

par les armes. Le proconsul romain ordonna aux 
124,000 de retourner en Suisse « et d'y rester tran- 
quilles », en y rebâtissant leurs villages incen- 
diés par eux-mêmes avant leur tentative d'émigra- 
tion. 

Telle fut l'origine de la conquête des Gaules par 
Jules César. Ce qui précède est le résumé du pre- 
mier livre des Commentaires et devait servir d'in- 
troduction à l'histoire que voici. 

L'un des six mille fugitifs, le caissier de la bande, 
avait avec lui un pot de terre renfermant 15,000 mon- 
naies gauloises d'argent, monnaies des Séquanes Qt 
des Eduens antérieures à l'inteiTention de César, 
car on n'y trouve pas une seule pièce romaine ; la 
plupart portant le nom de Dumnorix en épigraphe. 
Au moment où ils furent rejoints par les soldats en- 
voyés à leur poursuite, le caissier cacha son trésor à 
côté du chemin, dans le fossé probablement, et, 
soit qu'il ait été tué dans la bagarre, soit que fait 
prisonnier il n'ait pu revenir prendre sa caisse, le 
pot de terre aux quinze mille monnaies gauloises 
resta là dans les herbes. 

Plus de dix-neuf siècles après, en 1866, une char- 
rette suivant ce petit chemin de campagne, qui 
peut-être existait déjà il y a deux mille ans, et des- 
cendant une orAiere creusée par les pluies, écrase 
le col du pot de terre et répand quelques monnaies 
dans l'ornière sans que le conducteur s'en aper- 
çoive. Quelques moments après, un paysan et ses 
enfants allant aux champignons remarquent là un 
tas de petits boutons de métal qu'ils prennent pour 
du plomb. Ils en mettent quelques poignées dans 
leur panier; mais les petits boutons, passant par les 



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54 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

interstices du panier, vont parsemer les sentiers et 
les broussailles de la forêt. 

Cependant dans la même journée on en ramassa 
d'autres. On les lava par curiosité à la fontaine, et 
ridée que c'était de Vargent ne tarda pas à être mise 
en avant. 

Aussitôt tout le village de courir au gite avec la 
perspective de remplir ses poches. Le maire et l'ins- 
tituteur se rendent sur le chemin du trésor. Le ter- 
rain appartient à la commune. 

Le lieu de la trouvaille est le territoire de Laville- 
neuve-au-Roi, canton de Juzennecourt, département 
de la Haute-Marne. 

Ayant eu la bonne fortune de recevoir moi-même 
une petite collection choisie de ces monnaies de nos 
ancêtres, j'ai voulu visiter le site où elles ont été 
trouvées, et c'est de ce lieu même que j'ai pris les 
notes sur lesquelles cet article est rédigé. 

La langue des anciens habitants du pays a donné 
à ces terrains quelques dénominations significatives. 
Ce vallon porte de temps immémorial le nom de 
Coup perdu, écrit quelquefois Cou perdu. 

En patois, on dit aussi queu p*du^ « ce qui est 
perdu ». Or c'est précisément dans ce vallon ainsi 
désigné (à 1500 mètres du village) qu'on a décou- 
vert le trésor. A côté de ce vallon si curieusement 
nommé se trouve une petite côte appelée aussi de 
tout temps la contrée de Fréture (fractura^ défaite). 
Ainsi ces dénominations traditionnelles gardent en- 
core comme un dernier écho du combat désespéré 
qui a dû se livrer là il y a près de deux mille ans. 

M. de Saulcy, qui a examiné spécialement ces 
pièces de monnaie, a pu les classer en 34 groupes 



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LE TEltPS 55 

différents. Ce sont toutes des monnaies des Séquanes 
et des Eduens, sauf 36 deniers bituriges qui se sont 
égarés dans cette masse de numéraire. Pas une pièce 
du midi de la Gaule, pas une pièce du nord ; toutes 
sont de Test et du centre. Déjà à Chantenay on avait 
fait une trouvaille analogue, mais de pièces bien dif- 
férentes de celles-ci, cai* les monnaies consulaires 
romaines, qui y étaient très-nombreuses, ont établi 
que ce trésor a dû être perdu quinze ans après la 
huitième campagne de César, Tan 718 de Rome, 
c'est-à-dire 25 ans après celui de Lavilleneuve-au- 
Roi. 

Ces pièces d'argent sont un peu plus petites que 
nos pièces de cinquante centimes, mais épaisses et 
frustes. Elles sont mal découpées, et leurs reliefs 
sont imparfaits, quoique non usés. On en produirait 
de semblables en aplatissant une petite balle d'ar- 
gent entre deux coins. Il y a plusieurs milliers 
d'anépigraphes, cheval galopant, sans lettres ; plu- 
sieurs milliers de Dumnorix anorhos; plusieurs mil- 
liers de Q. Doci et de togirix (séquanes); plusieurs 
centaines de diaculos. Elles pèsent de 1 gr. 80 à 
1 gr. 95. La valeur du trésor, au poids de l'argent, 
était de 8000 fi\ environ. Elles sont de différentes 
dates, que l'on reconnaît d'après le poids monétaire 
et l'usure. Elles ont été fondues avant l'alliance de 
Dumnorix et d'Orgetorix. Les monnaies de Togirix 
ont été également trouvées en grand nombre à 
Alesia, où les avait laissées la ruine de Vei'oingé- 
torix. 

Dix-neuf siècles ont passé sur cette terre, où nos 
ancêtres combattirent pour leur indépendance. Alors 
régnait chez les Gaaiois le Culte pur de la nature. \ 



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56 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

travers le voile des phénomènes célestes et terres- 
tres, nos pères adoraient Fesprit éternel. Alors point 
d'inquisition, point de bûchers, point de dogmes 
étroits, point de fers aux ailes de Tâme, point d'autel 
de pierre, point de trône ni de pourpre. La main 
lourde de Rome ne s'était pas abattue sur les con- 
sciences, et le cœur immense de la Gaule palpitait 
au soleil de la liberté. 

A l'aspect de cette antique splendeur, en nous res- 
souvenant de l'ancienne philosophie astronomique 
des druides, il serait difficile d'affirmer que la politi- 
que et la religion aient fait des progrès depuis, et 
que Glovis, Charlemagne, Louis XIV et Napoléon 
aient été utiles au perfectionnement de nos pensées. 
Sans la nuit du moyen âge, en continuant et en puri- 
fiant les traditions de la Gaule pythagoricienne, il est 
hautement probable qu'on n'aurait pas brûlé vif Jor- 
dano Bruno ni Jean Huss, qu'on n'aurait pas persé- 
cuté Galilée ni Descartes, et que nous n'aurions pas 
aujourd'hui le budget d'un culte d'Etat ni celui des 
armées permanentes. 

Si, au point de vue moral, le temps ne paraît pas 
avoir marqué son passage sur notre Gaule par. un 
progrès bien évident, c'est que la religion comme la 
politique sont restées jusqu'à présent le domaine 
d'un petit nombre de gouvernants, et que. la masse 
du pubHc se laisse gouverner *. Il n'en est pas de 
même au point de vue des sciences théoriques et ap- 
pliquées. Nous voyons qu'il y a dix-neuf siècles on 

1. J'écrivais ces mots dans le Siècle en 1866. En réimpri- 
mant cet article, je les laisse littéralement, quoique la nation 
française ait fait un progrès incontestable depuis la chute de 
l'Empire. 



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LE TEMPS ^1 

n'avait qu'une vague intuition du véritable système 
de l'univers, et que les forces de la nature n'étaient - 
ni appréciées ni utilisées. Aujourd'hui, la science 
régit le monde, «t de siècle en siècle le temps ac- 
croît et féconde le trésor progressif de l'humanité. 
Nos pères n'avaient deviné ni les chemins de fer ni 
le télégraphe. Bien des progrès attendent les siècles 
futurs, et c'est à peine si nous pressentons les pre- 
miers qui se préparent. L'humanité est encore à son 
enfance et, quoique âgée de plusieurs dizaines de 
mille ans, paraît seulement commencer à avoir 
conscience d'elle-même. 

Mais ce n'est pas seulement dans l'histoire de l'hu- 
manité que le temps manifeste son œuvre lente et 
constante. Tandis que les races se succédaient sur 
le sol de la Gaule, de générations en générations, 
de dynasties en dynasties, de batailles en batailles, 
en même temps se modifiait la nature terrestre elle- 
même : les climats, les saisons, les fleuves, les mon- 
tagnes, le sol et toute sa culture. En vertu du mou- 
vement de la ligne des apsides, les saisons ont eu 
leur minimum d'intensité il y a six cents ans ; leur 
maximum arrivera dans dix mille ans environ. Le 
défrichement et le déboisement modifient la clima- 
tologie. Les pluies et les vents abaissent les monta- 
gnes ; la mer ronge ses rivages ; les monuments de 
la nature comme ceux de la main humaine sont 
détruits par les éléments, et si d'une part une civili- 
sation élève une brillante capitale où toutes les na- 
tions viennent se coudoyer en une époque floris- 
sante, d'autre part les cités tombent comme les 
organismes vivants ; Memphis . Thèbes et Ninive 
sentent leurs marbres s'envoler en poussière sous le 



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58 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

souffle du vent, et le jour viendra où la Seine soli- 
taire roulera ses eaux silencieuses au milieu des 
joncs sauvages et des saules. 

L'un des résultats de la rapidité de notre vie est 
de nous faire supposer que Tétat actuel de la terre 
est permanent. Nous faisons sur ce point la même 
erreur qu'un insecte dont la vie n'est que d'une mi- 
nute et pour lequel, le soleil restant Immobile 
dans le ciel, il n'y a ni heures, ni jours, ni nuits. 
Mais, dans l'histoire générale de la terre, la vie 
humaine, la vie des nations et la durée de l'huma- 
nité elle-même ne sont que la fluctuation d'un 
rêve. 

Remarque singulière, la mesure du temps n'est 
formée pour nous que par les mouvements de notre 
planète. Les hommes de Jupiter, de Saturne ne comp- 
tent pas le temps comme nous. En dehors de ces 
mouvements, dans l'espace pur, il n'y a que Vim- 
mobile éternité. C'est ce qu'ignoraient les inven- 
teurs des jours du purgatoire et des indulgences 
partielles. 

Si la terre tournait plus vite, plantes, animaux et 
hommes vivraient plus rapidement, et un siècle, par 
exemple, tout en gardant la même longueur pour 
nous, pourrait ne durer que la valeur d'une de nos 
semaines actuelles. A l'opposé, si la terre se ralen- 
tissait, la durée des existences organiques subirait 
un allongement corrélatif, et chacune de nos se- 
maines pourrait avoir la valeur d'un siècle actuel 
sans que nous puissions nous en apercevoir, si les 
autres éléments du système du monde variaient dans 
le même rapport. 

Il en résulte que le temps n'est qu'une impression 



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LE TEMPS 59 

de succession, causée par le mouvement, et que nos 
plus longues périodes séculaires sont dans l'histoire 
du ciel comme si elles n'étaient pas. En réalité, et 
malgré notre histoire humaine terrestre, le temps 
n'existe pas dans l'univers. 



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IV 

LA VIE DANS LES PAYSAGES 

I/es montagnes et leur rôle dans l'harmonie de la pla- 
nète. — La ctrculation des eaux. Nuages et neiges* 
Le ruisseau et roeëan. La -vie de la Terre. 

Celui dont la vie s'est écoulée au sein des pays 
de plaines, devant la vaste étendue des régions uni- 
formes aux abondantes prairies, aux champs fertiles ; 
celui qui n*a point vécu dans la contemplation des 
hautes montagnes blanchies de neige, des chsdnes 
tortueuses aux versants abrupts, des roches tour- 
mentées où de rares sapins végètent immobiles, des 
glaciers aux vertes cassures et des lacs bleus souriant 
au ciel ; celui-là ne saurait comprendre le caractère 
de grandeur, de majesté, de domination, qui appar- 
tient aux montagnes, à ces géants issus des convul- 
sions de notre planète. 

Là-haut, sur ces sommets baignés dans l'azur 
céleste, l'âme humaine plane au-dessus des petits 
mouvements moléculaires qui agitent la surface ter- 
restre. Dans l'aérostat solitaire emporté par les vents 
à travers les hauteurs {le l'atmosphère, le regard 
déployé sur la terre donne à l'esprit une idée bril- 
lante de la vie, et de plus une impression de conten- 



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62 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

tement indéfinissable, de pleine quiétude, de joie 
intime, résultant de la situation particulière en la- 
quelle on se trouve au-dessus du monde humain et 
de ses vicissitudes. Sur les montagnes, l'impression 
est plus sévère et moins personnelle, car on sent 
plus solidement autour de soi le règne des forces 
physiques en action dans la vie du globe. 

A mesure que nous nous élevons, traversant des 
zones de température moyenne décroissante, nous 
remarquons la série des arbres et des plantes qui se 
succèdent suivant le climat des zones, et nous taisons 
en huit ou dix heures un voyage vers le froid abso- 
lument semblable à celui que nous ferions en allant 
vers les pôles. Dès qu'une montagne dépasse 1800 
ou 2000 mètres, l'ascension fait passer en revue la 
curieuse succession des végétaux, jusqu'à leur dis- 
parition complète. Parfois, comme au Righi, les sa- 
pins, qui régnent seuls à la dernière limite, s'arrê- 
tent tout d'un coup en se rapetissant soudain, et 
diminuent si vite sous l'action mystérieuse du climat, 
qu'à la hauteur d'un seul sapin au-dessus d'arbres 
encore fort respectables on ne trouve plus que des 
arbustes et de la broussaille. 

Parfois, comme au Saint-Gothard, après avoir gravi 
pendant des heures entières des roches dénudées et 
stériles, et suivi les abîmes d'un désert sauvage sil- 
lonné par les torrents aux chutes retentissantes, 
après avoir laissé les bancs de glace s'éclipser der- 
rière les crêtes déchirées, on arrive sur de verts 
pâturages, arrosés par une eau cristalline et déployés 
comme d'opulentes prairies sur ces plateaux élevés. 

Mais là encore un grand contraste attend l'œil 
observateur. Ces verdoyantes prairies s'étendent jus- 



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LA VIE DANS LES PAYSAGES 63 

qu'aux neiges éclatantes sans qu'un seul arbre vienne 
y donner son ombre, et sans que nul rameau au 
tremblant feuillage y appelle la douce rêverie et le 
repos. 

La sévérité règne là comme sur les cimes alpes- 
tres, dont le pas cadencé du chamois traverse seul 
l'inaltérable solitude. 

Ce qui frappe le plus profondément l'esprit humain 
dans la nature de ces géants de pierre, debout devant 
les nations, c'est l'œuvre qu'ils accomplissent en 
silence dans leur immobilité séculaire. 

Sont-ils inertes, passifs, stériles, inutiles? Leurs 
têtes chargées de neiges, enveloppées du suaire 
glacé des nuages, sont-elles endormies comme celles 
de Pharaons ensevelis dans les pyramides? Que 
font-ils là, ces êtres mystérieux qui vivent dans la 
région intermédiaire entre la terre et les cieux, ces 
colosses de granit au pied desquels les armées hu- 
maines sont comme une poussière de fourmis? — 
Ds agissent; ils régissent; ils gouvernent le monde. 

Rois de l'atmosphère, frères de l'Océan, c'est à 
eux qu'est réservé le soin de distribuer à la terre la 
sève des existences. Ils ont de la mort le calme 
austère et l'incorruptible sérénité, et la mort qui les 
environne est la source de la vie qu'ils dispensent. 
Vie et mort s'engendrent mutuellement. 

Les nues élevées du sein des mers vont se con- 
denser à l'état de neige sur les cimes alpestres qui 
les arrêtent, et successivement amoncellent une eau 
solide, qui résiste là-haut au tourbillon de la nature. 
Ici et là, les bancs de glace assoupis dans les hauteurs 
silencieuses se réveillent ; une source gazouille et, 
toute jeune, fraîcne, infatigable, se trace un chemin 



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64 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

en chantant. Elle appelle ses sœurs, et voilà que plu- 
sieurs minces filets d'une eau argentée se réunissent 
et courent ensemble vers les belles campagnes que 
déjà l'on aperçoit. De crête en crête, ils jaillissent et 
tombent en cascades neigeuses, et de roc en roc se 
précipitent en chantant jusqu'aux plateaux où nais- 
sent les torrents écumeux, et jusqu'aux plaines dou- 
cement arrosées par lés silencieuses rivières. 

Voici des lacs transparents encadrés de leurs mon- 
tagnes et qui semblent sourire doucement au ciel. 
Les nuages s'y mirent en passant. Nuage et lac ne 
sont-ils pas jumeaux, et comme Castor etPollux ne 
prennent-ils pas tour à tour leur place réciproque ? 

Les rives escarpées balancent, sur leur miroir, les 
rameaux des plantes; et les rochers nus y reflètent 
leurs flancs sauvages. Mais l'eau continue de cher- 
cher les plaines basses qui l'attirent sans cesse. Elle 
lorme alors ces cours d'eau qui jouent un si grand 
rôle dans l'histoire politique des nations. '^ 

Là . elle trace le Rhin, éternel sujet de guerre entre 
les pauvres hommes qui habitent l'une et l'autre rive, 
et par ce chemin septentrional va retourner à l'Océan 
en s'approchant du pôle. 

Ici, le glacier du Rhône ouvre le cours du fleuve 
qui descendra arroser les plaines fertiles du Midi. 
Et ainsi, tout en rétournant au sein des mers par son 
mouvement éternel, l'élément mobile dessine sur la 
carte du monde les lignes diverses dont l'humanité, 
pacifique ou belliqueuse, mais presque toujours bel- 
liqueuse et faible, composera ses annales. 

De quelle importance sont donc ces massifs gigan- 
tesques dans l'histoire entière du monde? Quelle 
œuvre perpétuelle ils accomplissent au-dessus, au- 



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LA VIE DANS LES PAYSAGES 65 

dessous et au milieu de nous, pauvres êtres mortels ! 
Tout ce gi'and mécanisme fonctionne de la mer à Tat- 
mosphère, de l'atmosphère aux montagnes, des mon- 
tagnes aux plaines et à la mer, sans que notre race 
y joue le moindre rôle. Les nuées s'élèvent, la pluie 
tombe, la foudre retentit, la neige s'enroule aux 
fronts des cimes, les vents naissent et circulent, les 
eaux voyagent lentement dans les lacs, bruyamment 
dans les torrents, lourdement dans les fleuves ; la 
verdure décore les collines et les vallées; le ciel 
s'anime, le soleil brille...., et tout ce mécanisme 
colossal, immense, universel, marche sans cesse, 
étranger à nos petits mouvements lilliputiens et à 
notre propre existence, nous enveloppant dans sa 
succession, calme, austère, supérieure à nous, et 
continuant son cours sans s'inquiéter de notre his- 
toire. 

Ainsi tout marchait sur la terre avant l'apparition 
de l'homme, pendant des milliers de siècles, où la 
nature agissait ainsi pour elle-même, sans que nulle 
pensée humaine fût là pour se reposer sur son sein 
et regarder le ciel. Ainsi le mécanisme du monde 
continuera sa marche lorsque nous n'y serons plus, 
lorsque les générations de l'avenir auront disparu à 
leur tour et lorsque la race humaine sera éteinte sur 
cette terre. 

. Vous avez vu bien des âges, ô montagnes solitaires 
assises dans les nuesl Vous avez vu les campagnes 
qui' se déroulent à vos pieds sans troupeaux et sans 
travailleurs ; vous avez vu vos lacs sans nacelles et 
sans hymnes. De nouveau, vous reverrez ces soli- 
tudes dans l'avenir. Et certainement, vous ne savez 
pas qu'il y a actuellement des hommes qui vous 

Flammarion. — contempl. scieni. u. o 



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66 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

contemplent. Et peut-être est-ce identique qu'il y 
en ait ou qu'il n'y en ait pas 1... 

La sublime impression qu'on reçoit de ces mon- 
tagnes n'est pas une impression de fantaisie. Elle 
provient d'une véritable grandeur. C'est le réservoir 
de l'Europe, le trésor de sa fécondité; c'est le 
théâtre des échanges de la haute correspondance 
des courants atmosphériques, des vents, des va- 
peurs, des nuages. L'eau, c'est de la vie commencée. 
La circulation de la vie, sous forme aérienne ou 
liquide, s'accomplit sur ces montagnes. Elles sont 
les médiateurs, les arbitres des éléments dispersés 
ou opposés. Elles en sont l'accord et la paix. Elles 
les accumulent en glaciers, et puis équitablement 
les distribuent aux nations. 

Si la surface émergée de la planète était parfai- 
tement unie, la régularité la plus désolante régnerait 
partout ; les mêmes phénomènes se reproduiraient 
à travers toute retendue des continents. D'un océan 
à l'autre, les vents, dont aucun obstacle n'arrêterait 
le cours, tourneraient autour du globe avec un 
mouvement toujours égal, comme ces longues 
bandes de nuages que l'on voit sur Jupiter. Point 
de ces massifs élevés qui, par leur position trans- 
versale à la direction des vents, produisent une 
rupture d'équilibre et répercutent les courants atmo- 
sphériques dans tous les sens ; point de ces grands 
réfrigérateurs qui condensent l'eau des nuages et 
la gardent dans leurs réservoirs de neige et de 
glace : partout les pluies tomberaient d'une manière 
à peu 'près égale, et les eaux, ne trouvant point de 
déclivité pour s'écouler vers l'Océan, formeraient 
des marécages putrides. 



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LA' VIE DANS LES PAYSAGES 67 

L'équilibre parfait des forces de la nature aurait 
pour conséquence la stagnation universelle et la 
mort. Si les hommes pouvaient exister sur une 
terre pareille, loin de trouver dans l'uniformité de 
l'immense plaine de plus grandes facilités pour 
communiquer entre eux, ils resteraient épars autour 
de leurs lagunes dans toute la sauvagerie primitive. 
Les migrations de peuples entiers descendant la 
pente des plateaux à la recherche d'une nouvelle 
patrie, comme de grands fleuves à la recherche de 
la mer, n'eussent jamais eu lieu. Toute civilisation 
eût été impossible. Peut-être, ainsi que le pensent 
certains géologues, la surface du globe était-elle 
unie et sans puissant relief quand l'ichtyosaure 
nageait lourdement au milieu des marécages, et que 
le ptérodactyle étendait ses pesantes ailes au-dessus 
des-roseaux. C'était alors la terre du reptile, mais ce 
ne pouvait être celle de l'homme. 

Centres vitaux de l'organisme planétaire , ces 
colosses arrêtent les vents et les nuages^ épanchent 
les eaux, modifient tous les mouvements qui s'ac- 
complissent à la surface du globe. Grâce au circuit 
incessant qui se produit entre toutes les saillies du 
relief continental et les deux océans des eaux et de 
Tatmosphère, les climats étages sur les flancs des 
plateaux se mêlent diversement et mettent conti- 
nuellement en rapport les unes avec les autres les 
flores, les faunes, les nations et les races d'hommes. 

C'est à la lumière du soleil couchant ou du soleil 
levant que les montagnes nous apparaissent le 
mieux dans leur idéale grandeur. 

Nulle description ne saurait rendre la merveil- 
leuse beauté de certains paysages du soir dans les 



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68 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

Alpes : c'est un monde de grandeur et de douceur, 
de sévérité et de tendresse, un singulier mariage du 
pouvoir majestueux avec la suave délicatesse, un 
ensemble à la fois formidable et charmant, que 
l'œil surpris contemple fasciné sans pouvoir d'abord 
le bien comprendre. Nature I ô grande naturel com- 
bien est petit le nombre des âmes qui savent en- 
tendre tes paroles! Parfois les plus magnifiques 
spectacles passent inaperçus devant nos yeux aveu- 
gles; parfois le moindre trait de lumière frappant 
nos regards nous met soudain en communication 
avec la nature, et nous fait entrevoir sa beauté à 
travers les fluctuations des mouvements terrestres. 

Un jour, aux environs d'Interlaken, en Suisse, 
j'avais étudié les effets du coucher du soleil sur les 
cimes éclatantes de la Jungfrau, de VEiger et du 
Monch. Derrière la chaîne de TAbendberg (mont du 
Soir), qui borde au sud le silencieux lac de Thun et 
dont les sommets lointains se découpaient sur 
l'horizon pâle comme de hautes dents noires, l'astre 
du jour était lentement descendu. Les trois mon- 
tagnes de neige que je viens de nommer restaient 
seules éclairées derrière un premier plan sombre et 
déjà brumeux, et, par un effet singulier, l'éclairage 
oblique de la Jungfrau lui donnait exactement 
l'aspect d'une montagne de la lune, de ces vastes 
caractères blancs circulaires et bordés d'une ombre 
noire échancrée. 

Douze minutes après le coucher du soleil pour la 
plaine d'Interlaken, la dernière pointe de l'Eiger 
perdit sa blancheur et devint rose ; une minute après, 
ce fut le tour du Monch, et deux minutes plus tard 
celui de la blanche Jungfrau, vierge baignée dans 



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LA VIE DANS LES PAYSAGES 69 

Tazur, qui, pendant quelque temps, trôna seule 
dans le ciel, légèrement colorée d'une douce nuance 
rose pâle. Quelques minutes après, les trois Alpes 
s'illuminèrent de nouveau et brillèrent comme des 
montagnes roses ; puis, comme par le passage d'un 
génie malfaisant dans les hauteurs de l'atmosphère, 
elles parurent mourir tristement et perdirent leurs 
teintes chaudes et vivantes pour s'envelopper de la 
sombre et verdâtre pâleur d'un cadavre. 

J'avais assisté, dis-je, à ce coucher de soleil, et 
de mon observatoire improvisé sur une colline de 
sapins j'étais redescendu au lac, en suivant le sentier 
qui mène aux ruines d'un antique castel. Un pont 
de bois jeté sur l'Aar traverse le fleuve rapide et 
solitaire. La nuit tombait. Les clochettes colossales 
suspendues au cou des vaches semaient dans le 
lointain les perles sonores de leur timbre pastoral. 
Le parfum sauvage des plantes alpestres descendait 
dans la plaine sur les ailes d'une brise impercep- 
tible. Il semblait qu'un recueillement immense 
enveloppait la nature entière, et le promeneur isolé 
dans ces campagnes ne pouvait que songer avec 
mélancolie à la succession rapide et fatale des jours, 
des saisons et des années. 

Tout à coup, au détour d'un sentier bordé de 
buissons et d'arbustes, ma vue, jusque-là masquée 
par ces haies, eut devant elle le panorama tout 
entier du lac, de la plaine de roseaux, des collines 
boisées et, dans le fond du paysage, là-bas, à plu- 
sieurs lieues de distance, des trois géants blancs 
debout dans le ciel. 

Oui, comme trois grands géants impassibles, le 
Moine, V Aigle et la Vierge étaient là, silencieux, le 



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70 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

front baigné dans les hauteura, la tête ceinte de 
glaces éternelles, regardant autour d'eux la succes- 
sion des choses éphémères, et dominant tout par 
leur âge comme par leur taille. A leur droite, le 
mince croissant de la lune flottait comme un filet 
d'argent fluide et transparent. Les plus belles étoiles 
s'allumaient dans les cieux... Quelle peinture, 
quelle description sauraient reproduire de telles 
heures pour Tâme qui ne les a point senties! La 
musique, la suave mélodie de la pensée rêveuse ra- 
mènerait seule en notre sein l'impression disparue. 
Le Prélude de Bach, que Gounod nous a traduit en 
une mélodie si simple et si élevée, réveille parfois 
au fond de l'âme une impression analogue à celle 
que l'esprit solitaire a ressentie en ces moments où 
les silences de la nature sont si pleins d'éloquence! 

Cette puissante et douce nature exerce constam- 
ment sur nous une influence niuette, mais irrésis- 
tible. La composition chimique de l'air, son état 
physique, sa transparence optique, ses variations 
de lumière et d'ombre, le vent, les nuages, la pério- 
dicité des matins et des soirs, des jours et des nuits, 
des saisons, des années changeantes et renouvelées, 
tout ce qui nous entoure, ce qui nous soutient, ce 
qui nous nourrit, la terre, l'eau, la plante, le sol, la 
densité des substances qui constituent et la planète 
et nos propres corps, la pesanteur, la chaleur, les 
forces diverses qui meuvent le monde, en un mot 
tous les agents de la nature agissent sur nous inces- 
samment et à notre insu. Ce sont eux qui ont com- 
posé l'organisation de la vie sur la terre ; co sont 
eux qui l'entretiennent. 



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LA VIE DANS LES PAYSAGES 7i 

Nous sommes menés, troupeaux parasites dissé- 
minés à la surface de cette planète, nous sommes 
menés dans les champs du ciel par une main souve* 
raine que nous ne voyons pas, par une destinée quo 
nous ignorons. Tous ici nous nous agitons, nous 
courons au plus vite, nous combattons les combats 
de la vie, nous nous remuons sans cesse comme les 
fourmis dans les champs et les rues de leur fourmi- 
lière, et toutes leÈ espèces animales travaillent 
comme l'espèce humaine, et les plantes aussi nais- 
sent, grandissent, fleurissent, fructifient et meurent, 
et les objets inanimés marchent aussi, le vent cir- 
cule, la vapeur d'eau 3'élève au nuage, la pluie 
tombe, le fleuve descend à la mer, et la terre elle- 
même court avec une rapidité inimaginable... vers 
quoi?... pourquoi?... Qu'est-ce que cette agitation 
universelle et imatigable?... Nous ignorons le but et 
la fin de cette incompréhensible création. Mais ce 
que nous savons, c'est que ce mouvement perpétuel 
constitue la vie et la grandeur de la nature. Il faut 
nous résigner à ne voir que l'actualité. Etudions-la. 
C'est le plus grand charme de la vie; en étudiant 
cette nature dont nous sommes fils, nous apprenons 
à nous connaître nous-mêmes. 



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LA VIE AU FOND DES MERS 

Les abîmes de la mer. Diffusion de la Tle. Les plantes 
et les tronpeanx de l'Océan. Démentis à la science 
des naturalistes non philosophes. La vie partout. 
Êtres bizarres des profondeurs océaniques. Un nou- 
veau monde. 

La Mer recouvre près des trois quarts de la sur- 
face de notre planète, et, jusqu'aux dernières années 
qui viennent de s'écouler, on n'avait guère sur ses 
abîmes que des notions incertaines et limitées , au 
point de vue de la physique et de la biologie. L'opi- 
nion générale était qu'à une certaine profondeur les 
conditions devenaient si spécii. es, si complètement 
diflTérentes de celles des parties accessibles de la 
Terre, qu'elles devaient exclure toute idée autre que 
celle d'une immense solitude, plongée dans une 
sombre nuit et soumise à une pression si énorme 
que la vie, sous quelque forme que ce fût, était im- 
possible dans son sein; on pensait que ces régions 
opposaient à toute étude, à toute recherche, d'insur- 
montables difficultés. Les hommes de science eux- 
mêmes paraissaient partager cette opinion, ettenaient 
peu compte des exemples très-authentiques d'ani- 
maux, relativement élevés dans l'échelle des êtres, 



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74 CONTEMPLATIONS SCIENTIPIQUES 

ramenés de grandes profondeurs sur des cordes do 
sonde. 

La première étude qu'on a faite du fond de la mer 
est due à l'industrie : à la pose des câbles trans- 
atlantiques. Des hommes spéciaux ont tracé la carte 
du fond de l'Atlantique et inventé d'ingénieuses 
méthodes pour connaître la nature des matériaux 
qui le recouvrent. Lorsque le premier câble se 
rompit, on le repêcha à une profondeur de près de 
trois kilomètres, et on trouva adhérents à lui des 
plantes et des animaux inconnus. 

Il était question depuis longtemps, parmi les na- 
turalistes, de la possibilité de draguer le fond de la 
mer par les procédés ordinaires, et d'y plonger des 
récipients et des instruments enregistreurs pour 
résoudre la question d'un zéro de vie animale, et 
pour déterminer avec précision la composition de la 
température de l'eau da mer dans les grandes pro- 
fondeurs. Des études de ce genre dépassent les 
limites ordinaires d'une entreprise privée. Elles 
nécessitent des moyens matériels et une connais- 
sance de la navigation que des naturalistes n'ont 
pas, en général, à leur disposition. Dans l'année 1868, 
sur les instances de deux savants, MM. Garpenter et 
Thomson, l'amirauté anglaise fréta deux navires, 
le Lightning et le Porcupine^ destinés à sonder le 
fond des mers. Ces premières expéditions ont été 
suivies, depuis 1872, par celles du Challenger. 
Elles viennent de fournir à la science les résultats 
les plus inattendus et les plus merveilleux *. 

Le lit de la mer n'est pas un désert stérile. Il est 

i . Voy. Les abîmes de la mer, par Garpenter et Thomson, 
traduction du docteur Lartet. Paris, Hachette, 1876. 



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LA VIE AU FOND DES MERS 75 

peuplé d'une faune plus riche et plus variée que 
celle qui pullule sur les rivages. Ces organismes 
sont encore plus finement et plus délicatement cons- 
truits, d'une beauté plus exquise, avec les nuances 
adoucies de leur coloris et les teintes irisées de leur 
merveilleuse phosphorescence. Il est donc intéres- 
sant d'étudier sérieusement les formes de ces êtres 
jusqu'ici inconnus, leurs rapports avec d'autres 
organismes vivants ou disparus, les phénomènes et 
les lois de leur distribution géographique. 

On a cru pendant longtemps, et plusieurs croient 
encore à l'immutabilité des espèces. Dans cette idée, 
toute espèce véritable offre dans ses individus cer- 
tains traits, un caractère spécial^ qui la distinguent 
des autres espèces, comme si le Créateur eût voulu 
mettre une marque particulière, un sceau sur cha- 
que type. La même théorie admet des centres spé- 
ciaux de distribution et suppose que tous les indi- 
vidus dont se compose une espèce sont descendus 
d'un seul ou deux auteurs, selon l'unité ou la dualité 
des sexes; que l'idée d'espèce implique l'idée de 
parenté entre tous ces individus de commune ori- 
gine, et, réciproquement, qu'il ne peut y avoir une 
origine commune que chez les êtres vivants qui 
possèdent des traits spéciaux identiques. On suppose 
le premier individu ou le premier couple créé dans 
le milieu spécial où toutes les conditions se trou- 
vaient être favorables à son existence et à sa propa- 
gation; de là l'espèce s'étendait, débordait en quel- 
que sorte dans toutes les directions, sur un espace 
plus ou moins étendu, jusqu'à ce qu'un obstacle 
naturel, sous forme de conditions défavorables, vînt 
l'arrêter. 



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76 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

L'adhésion à la doctrine des centres de création 
et d'espèces, et à celle de l'équivalence, dépend 
beaucoup de l'acceptation ou de la négation du 
dogme fondamental de l'immutabilité des espèces; 
il y a eu sur ce point-là, depuis dix ou douze ans, 
un grand revirement d'opinion, qui est dû certaine- 
ment à l'habileté et à l'impartialité remarquable 
avec lesquelles la question a été traitée par Darwin, 
Wallace, Haeckel, Muller, et par plusieurs de leurs 
fervents adeptes. On est tout disposé aujourd'hui à 
accepter, sous une forme ou sous une autre, la doc- 
trine de révolution des espèces. 

Il est certainement difficile pour beaucoup d'entre 
nous d'admettre que, après avoir débuté par les êtres 
les plus simples, l'état actuel du monde organique 
soit produit uniquement par l'atavisme, la tendance 
des descendants à ressembler aux ascendants, et par 
la variation, tendance des descendants à différer de 
leurs parents dans des limites très-restreintes ; plu- 
sieurs savants pensent que quelque autre loi que 
celle de la survivance des plus forts règle ce mer- 
veilleux système de modifications extrêmes, et pour- 
tant harmonieuses. Il faut cependant admettre que 
la variation est une cause bien capable de trans- 
former pendant une période limitée, à l'aide de cir- 
constances favorables, une espèce en une autre que, 
suivant nos idées actuelles, nous sommes forcés de 
reconnaître comme espèce différente. Ceci étant 
accepté, il est peut-être possible de concevoir quo 
pendant une période (assez longue, mais moins 
longue pourtant que l'éternité) la variation puisse 
amener le résultat complet. 

Revenons à la mer. Des faunes analogues occu- 



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LA VIE AU FOND DES MERS 77 

pent les zones correspondantes dans le monde en- 
tier, de telle sorte que, en examinant un groupe d'ani- 
maux marins provenant d'un point quelconque, on 
peut facilement indiquer le degré de profondeur où 
ils ont vécu. A toutes les périodes de l'histoire de la 
Terre, la même division très-nette en zones de pro- 
fondeur a existé; des animaux fossiles d'une zone 
quelconque sont en quelque sorte les représentants 
de la faune dont est peuplée, de nos jours, la zone 
correspondante. Nous pouvons donc indiquer avec 
une certitude presque absolue à quelle zone a dû 
appartenir un groupe quelconque de fossiles. 

Pendant les différentes croisières des vaisseaux 
le Lightning et le Porcupine, dans le courant des 
aimées 4868, 4869 et 4870, la drague a été retirée 
cinquante-sept fois, dans l'Atlantique, de profon- 
deurs dépassant 500 brasses, et seize fois de plus de 
4000 brasses; toujours la vie s'est trouvée largement 
répandue. En 4869, on fit deux dragages au delà de 
2000 brasses, qui amenèrent aussi une grande abon- 
dance d'animaux, et le plus profond (2,435 brasses), 
dans la baie de Biscaye, donna des exemplaires 
vivants, bien déterminés, de chacune des cinq sous- 
divisions d'invertébrés. C'est ainsi qu'a été finale- 
ment résolue la question de l'existence d'une vie 
animale abondante au fond de la mer. 

Les circonstances qu'on aurait pu supposer défa- 
vorables à l'existence animale dans les grandes pro- 
fondeurs sont principalement la pression, la tempé- 
rature et l'absence de lumière, qui, selon toute 
apparence, doit avoir pour conséquence l'absence de 
nourriture végétale. 

Quand on a dépassé la zone qui entoure les côtes, 



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78 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

partout étroite, comparée à l'étendue de TOcéan, 
zone qui s'abaisse plus ou moins brusquement, la 
protondeur moyenne de la mer peut être estimée 
d'une manière générale à deux mille brasses, soit à 
peu près trois mille mètites ; elle a, au-dessous de la 
surface, une épaisseur qui correspond à la hauteur 
moyenne des Alpes. 

Dans certaines parties, cette profondeur paraît 
être beaucoup plus considérable, peut-être presque 
du double; mais ces abîmes sont certainement très- 
peu nombreux, leur existence même est incertaine, 
et une vaste portion de l'étendue océanique ne dé- 
passe pas une profondeur de deux à trois kilomètres. 

L'énorme pression d'une pai'éille masse semble- 
rait, à première vue, suffisante pour ôter toute idée 
de vie possible. Il existe un curieux préjugé popu- 
laire : c'est qu'à mesure qu'on descend dans la mer, 
l'eau devient, par PefTet de la pression, de plus en 
plus dense, et que tous les objets qu'elle renferme 
flottent à différents niveaux, suivant leur pesanteur 
spécifique : des squelettes humains, des ancres, des 
boulets et des canons, et enfin toutes les grosses 
pièces d'or perdues dans les naufrages des galions 
dans les mers d'Espagne formeraient une sorte de 
double fond, au-dessous duquel se trouverait une 
masse d'eau calme et limpide, plus pesante que l'or 
et le fer» 

Les conditions de pression sont certainement 
extraordinaires. A 2000 brasses, un homme suppor- 
terait sur le corps un poids égal à celui de vingt 
locomotives ayant chacune un long train de wagons 
chargés de barres de fer. Nous oublions cependant 
que, l'eau étant à peu près incompressible, la den- 



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LA VIE AU FOND DES MERS 79 

site de Teau de mer à cette profondeur n'est pas 
accrue d'une façon très-appréciable. L*air libre en 
suspension dans Teau, ou contenu dans le tissu 
compressible d'un animal, y serait réduit à une 
minime fraction de son volume primitif; mais un 
organisme, soutenu de tous côtés à travers tous les 
tissus, intérieurement et extérieurement, à la même 
pression, par des fluides incompressibles, n'en serait 
pas nécessairement incommodé. Il est, en défini- 
tive, dans une situation analogue à la nôtre, quoique 
plus prononcée. On sait que la pression de l'atmos- 
phère sur un centimètre carré de surface est équi- 
valente au poids d'une colonne de mercure de 
76 centimètres de hauteur et pesant 1 kilog. 033» 
Or, comme la surface de notre corps peut être es- 
timée à un mètre can*é et demi^ c'est-à-dire à 45,000 
centimètres carrés, chacun de nous supporte cons- 
tamment une pression de 45,500 kilos, sans s'en 
apercevoir, parce qu'elle se fait exactement équi- 
libre à travers tous les tissus de notre corpâ ^ Or, 
dans la mer, on pêche des requins à une profondeur 
où la pression dépasse 500 kilogrammes par pouce 
carré. 

Si un animal comme le requin peut sans inconvé- 
nient supporter une pression de 500 kilos par pouce 
carré, c'est une preuve suffisante que cette pression 
se fait dans des conditions qui empêchent l'animal 
d*en être affecté d'une manière préjudiciable; et il 
n'y a aucune raison pour qu'il ne supporte pas tout 
aussi bien une pression de mille kilos et plus. Quoi 



1. Voy. mon ouvrage V Atmosphère : Description des grands 
phénomènes de la nature, liv. I, ch. iv. 



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80 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

qu'il en soit, il est un fait certain : c'est que les ani- 
maux de toutes les classes d'invertébrés qui four- 
millent à la profondeur de deux mille brasses sup- 
portent cette extrême pression sans qu'elle paraisse 
leur nuire. 

Mieux que celai ces êtres problématiques sont si 
légers, si sensibles, si diaphanes, qu'une jeune fille 
les écrase en les prenant entre deux doigts pour les 
examiner I 

On pensait généralement que si la température de 
la surface, qui dépend de la radiation solaire directe, 
de la direction des courants, de la température dés 
vents, et d'autres causes temporaires et acciden- 
telles, peut varier dans des proportions infinies, 
celles des grandes et des moyennes profondeurs est 
toujours de 4- degrés centigrades, c'est-à-dire celle 
de l'eau douce à son maximum de densité. 

Les récentes investigations prouvent qu'il n'y a 
point, comme on le supposait, de couche profonde 
d'eau à une température invariable de ^'^j mais que 
la. température moyenne des grandes profondeurs, 
dans les régions tempérées et dans les régions tro- 
picales, est d'environ 0°, point de congélation de 
l'eau douce. Il se fait un mouvement général d'eau 
chaude à la surface, produit probablement par di- 
verses causes, de l'équateur aux pôles, et un cou- 
rant inférieur d'eau froide, des pôles à l'équateur. 

Un courant froid, parti des mers polaires, passe 
sur le fond de l'océan Atlantique dans toutes les 
parties du monde où l'on a fait des sondages, depuis 
le cercle arctique jusqu'à l'équateur. La température 
s'abaisse à mesure que la profondeur augmente ; 
elle est plus basse au fond que celle de la croûte 



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LA \IB AU FOND DES MERS 81 

terrestre : il est donc évident qu'un renouvellement 
continu d'eau froide vient refroidir la surface du sol, 
lequel, étant mauvais conducteur de la chaleur, ne 
la transmet pas avec une rapidité suffisante pour que 
la température du courant froid en soit modifiée. Il 
est probable qu'en hiver, dans les parties des mers 
arctiques qui ne sont pas sous l'influence directe du 
bras septentrional du courant équatorial, la colonne 
d'eau entière, de la surface jusqu'au fond, tombe au 
degré le plus bas qu'elle puisse atteindre sans se 
congeler, et forme ainsi une abondante source de 
l'eau la plus froide et douée de la plus grande 
pesanteur spécifique possible. 

Dans certaines régions, où la conformation des 
terres ou celle du fond de la mer circonscrit et loca- 
lise les courants chauds et les froids, on trouve ce 
singulier phénomène d'une zone chaude avoisinant 
une zone froide, les deux se touchant sans se mélan- 
gevy séparées par une ligne parfaitement distincte, 
bien qu'invisible. Il existe un singulier exemple de 
ce phénomène: c'est « la muraille glacée » qui longe 
le bord ouest du Gulf-Stream, sur la côte du Massa- 
chusetts; un autre, presque aussi tranché, a été dé- 
couvert dans les expéditions dont nous parlons. 

La température de la mer ne paraît pas descendre 
plus bas que 3 degrés i/2 au-dessous de zéro; et, 
chose assez singulière, cet abaissement de tempéra+ 
ture n'est point incompatible avec une vie animale 
abondante et vigoureuse; de sorte que, dans l'Océan, 
excepté peut-être dans les espaces éternellement 
glacés du pôle antarctique, la vie ne doit être nulle 
part limitée par le froid. Certains animaux marins, 
quoique doués de l'organisation la plus délicate et 

Flammarion. — contempl. scient, ii. 6 



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S2 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

la plus compliquée, supportent parfaitement ce froid 
rigoureux. Il paraît certain que c'est la température 
qui règle seule la distribution des espèces. 
' On remarque une analogie en sens inverse entre 
les animaux et les plantes terrestres, et la faune et la 
flore des mers. Sur la terre, au niveau des mers, il y 
a dans les régions tempérées et dans les zones tropi- 
cales une végétation luxuriante animée d'une faune 
non moins abondante. A mesure que nous nous éle- 
vons sur les montagnes, les conditions deviennent 
moins bonnes; les espèces qui prospéraient dans les 
plaines plus favorisées disparaissent et sont rempla- 
cées par d'autres. Dans l'Océan se trouvent, le long 
des côtes et dans les premières brasses, une faune 
et une flore riches et variées, auxquelles toutes les 
circonstances de climat qui agissent sur les habitants 
de la terre font éprouver leur influence. 

En descendant dans l'intérieur de la masse liquide, 
les conditions deviennent graduellement plus rigou- 
reuses, la chaleur diminue et les variations de tem- 
pérature se sentent de moins en moins. La faune 
devient plus uniforme sur une plus grande étendue; 
elle est évidemment semblable à celle des bas- fonds 
des régions plus froides, qui présentent une grande 
extension latérale. Plus bas encore, l'intensité du 
froid augmente jusqu'à ce qu'on atteigne les vastes 
plaines ondulées et les vallées du fond de la mer, 
avec leur faune en partie spéciale et en partie po- 
laire. 

La différence importante entre les végétaux et les 
animaux, c'est que les premiers préparent la nourri- 
ture des seconds, en décomposant certaines subs- 
tances inorganiques qui ne peuvent servir de nourri- 



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LA VIE AU FOND DES MERS 83 

ture aux animaux, et en faisant de leurs éléments 
des composés organiques qui deviennent propres à 
les alimenter. Cette opération cependant ne s'accom- 
plit jamais que sous l'influence de la lumière. Or il 
paraît n'y avoir, au fond de la mer, que peu ou point 
de lumière, et il n'y existe bien certainement d'autres 
végétaux que ceux qui y- tombent de la surface ; et 
^pourtant, dans le fond de la mer, les animaux abon- 
dent partout! Au premier abord, il est certainement 
difficile de comprendre comment se soutient la vie 
de cette vaste multitude animale, privée, selon toute 
apparence, de tout moyen de subsister. Certaines 
espèces ont-elles le pouvoir de décomposer l'eau, 
l'acide carbonique et l'ammoniaque, et de combiner 
les éléments de ces corps en composés organiques, 
sans l'aide de la lumière? 

Mais il y a une autre explication plus simple : toute 
eau de mer contient une certaine quantité de ma- 
tières organiques en solution et en suspension. Les 
provenances en sont plus faciles à indiquer. Toutes 
les rivières en renferment en quantités considérables. 
Les rivages sont frangés d'algues rouges et verdâ- 
tres. Il existe au milieu de l'Atlantique une immense 
prairie marine (la mer de Sargasse) qui s'étend sur 
plusieurs millions de kilomètres carrés. La mer est 
pleine d'animaux qui sans cesse meurent et se dé- 
composent. La somme de matière organique pro- 
duite par ces causes, et par d'aiitres encore, peut 
s'apprécier. L'eau de mer a été mainte fois analysée, 
et chaque fois la quantité de matière organique a 
été appréciée, et la proportion a été trouvée la même 
partout et à toutes les profondeurs. 

Presque tous les animaux des profondeurs extrê- 



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84 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

mes appartiennent à une sous-division, les proto- 
zoaires, dont le trait distinctif consiste en ce qu'ils 
n'ont aucun organe spécial de nutrition, mais qu'ils 
absorbent la nourriture par toute la surface de leur 
corps gélatineux. La plupart de ces animaux sécrè- 
tent d'imperceptibles squelettes, quelques-uns for- 
més de silice, d'autres de carbonate de chaux. Il n'y a 
aucun doute qu'ils extraient ces substances de l'eau ^ 
de la mer, et il paraît être plus probable que la ma- 
tière organique dont sont formées leurs parties 
molles est tirée de la même source. Il est parfaite- 
ment compréhensible qu'une foule d'animaux puisse 
subsister dans ces sombres abîmes ; mais il est né- 
cessaire qu'ils appartiennent surtout à des espèces 
susceptibles de se nourrir par l'absorption, au travers 
des membranes de leurs corps, des matières tenues 
en dissolution. Ils ne développent que peu de cha- 
leur et n'en dépensent que très-peu par l'activité 
vitale. Mais ce sont de véritables petits ogres qui 
n'ont d'autre occupation sérieuse que de s'emplir et 
de se dégonfler. 

Ces mers profondes semblaient condamnées à une 
obscurité éternelle ; mais là encore la lumière est 
engendrée partout et largement répandue par d'in- 
nombrables animaux phosphorescents. Elle est asse25 
intense pour permettre aux êtres pourvus d'yeux de 
se servir utilement de ces organes. Quelques dra- 
gages ayant été faits la nuit, les houppes remon- 
taient chargées d'étoiles d'où jaillissaient des l'ueurs 
du vert le plus éclatant. C'étaient des astéries de 
petite taille, jeunes et pleines de feu. La phospho- 
rescence est intermittente. De temps en temps, une 



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. LA VIE AU FOND DES* MERS 85 

ligne de feu dessinait Tanimal tout entier, puis la 
lueur pâlissait, et une zone circonscrite d'un centi- 
mètre de longueur apparaissait au centre. Dans la 
même croisière, les observateurs furent témoins 
d'une autre source de lumière merveilleuse. 

En descendant le détroit de Syke, ils draguaient à 
une profondeur de cent brasses, lorsque la drague 
revint tout enchevêtrée des longues tiges roses d'un 
animal nommé plume de mer. A chacune de ses 
tiges se cramponnaient par leurs longs bras d'autres 
êtres, dont les corps mous et sphériques ressem- 
blaient à des fruits mûrs et charnus suspendus aux 
branches d'un arbre. Les plumes de mer resplendis^ 
saient d'une phosphorescence lilas pâle, semblable à 
la flamme d'un gaz. La lueur n'était pas scintillante 
comme la lueur précédente, ni verte, mais continue 
et assez vive pour éclairer parfaitement toutes les 
parties d'une tige accrochée dans les houppes ou 
adhérant aux cordes. « D'après le nombre ramené 
par un seul dragage, dit M. Thomson, il est évident 
que nous avons passé au-dessus d'une forêt. Les 
tiges avaient un mètre de longueur, et elles étaient 
frangées d'unef centaine de polypes. » 

Ainsi, les profondeurs de la mer, jusqu'à présent 
regardées comme obscures, lourdes, silencieuses et 
désertes, sont peuplées d'êtres charmants, dia- 
phanes, légers, phosphorescents, qui ont des yeux 
formés exprès pour voir dans cette obscurité, des 
tissus organisés pour vivre sous cette effroyable 
pression, et des estomacs capables de s'assimiler 
une nourriture absolument différente de celle qui 
nom'rit les animaux terrestres. Ces découvertes 



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86 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

transforment radicalement les idées actuelles sur 
ce règne mystérieux, et développent singulièrement 
notre connaissance de la nature. Comment com- 
prendre, devant ces progrès si multipliés de nos 
jours, qu'il y ait encore aujourd'hui des astronomes 
qui refusent d'admettre que les autres planètes 
soient habitées comme la Terre, parce qu'il y fait un 
peu plus chaud ou un peu plus froid, ou bien parce 
que l'atmosphère y est un peu dififérente? N'est-il 
pas temps d'interpréter largement les voix de la na- 
ture et de sortir enfin du cercle étroit des idées an- 
ciennes? 



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VI 



LAME DE LA PLANTE 



I.a nature et ses mystères. La vie végétale. Beauté 
particulière des plantes. La sensibilité dans le régne 
végétal . L'âme de Thomme ; l'&me de l'animal ; 
l'âme de la plante. 

Élevons-nous insensiblement du minéral à la 
plante, et de la vie latente de la planète à la vie 
individuelle des êtres qui Tembellissent. 

Elle n'est pas assez connue, pas assez aimée, cette 
belle nature, dont nos goûts superficiels semblent 
nous éloigner de plus en plus ; elle nous devient 
chaque jour plus étrangère, comme si la science, 
dont le but véritable est d'en approfondir les secrets, 
n'avait de valeur réelle que dans ses applications à 
l'industrie ou à l'agrément de la curiosité humaine. 
Cependant, c'est de notre communication plus intime 
avec la nature que dépendent les progrès de notre 
intelligence, et peut-être aussi ceux de notre cœur; 
c'est de la connaissance de son action universelle que 
dépend l'élévation scientifique de notre esprit ; plus 
nous nous, éloignerons d'elle, plus nous nous en iso- 
lerons, et plus aussi nous perdrons en valeur intel- 
lectuelle ; plus nous nous en rapprocherons, mieux 



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88 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

nous la comprendrons, et plus nous grandirons dans 
le savoir et dans la valeur. 

La grandeur et la beauté de la nature peuvent 
être étudiées dans toutes ses œuvres, car elles se 
manifestent jusque dans ses productions en appa- 
rence les plus insignifiantes. Sans doute, le spectacle 
imposant des révolutions célestes et des forces for- 
midables qui sont en action dans le gouvernement 
des mondes nous étonne par son étendue et par la 
puissance des actions qu'il nous révèle ; mais la 
surprise qui naît en nous à la vue des grandeurs 
célestes tient plutôt à la supériorité comparative de 
celles-ci sûr les pensées habituelles de notre esprit. 
L'Auteur de la nature n'est pas plus grand dans la 
direction d'un soleil à travers les campagnes étoilées 
que dans la germination d'une plante ou dans la 
génération d'un être vivant; pour lui, semer des 
étoiles par milliers dans les sillons du ciel ou répan- 
dre les semences légères des fleurs terrestres sur le 
sol humide sont des œuvres également dignes d'at- 
tention et qui révèlent ^également l'action d'une 
intelligence infinie : soustraire un globe rayonnant 
de vie au vol embrasé des comètes échevelées, ou 
fermer la corolle tremblante à l'approche de la bise 
ou du brouillard ; épanouir dans l'espace une nébu- 
leuse riche de soleils ou décorer dans nos jardins nos 
arbres aux fleurs purpurines; présider à la forma- 
tion des couches successives de l'écorce protozoïque 
d'un monde ou présider à celle d'un fi'uit mûrissant ; 
ce sont là des œuvres divines, et ce titre ne con- 
naît pas de degrés en plus ou en moins. 

Contempler la nature dans ses fleurs ou dans ses 
étoiles, c'est donc s'élever à la notion du vrai par 



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l'ame de la plante 89 

des voies diverses, c'est s'initier aux mystères de 
l'infini par des expressions différentes, c'est étudier 
le monde sous des aspects variés, c'est s'instruire 
dans la science de la nature par deux maîtres dis* 
tinôts, mais de la même école. 

La plus modeste d'entre les plantes, la fleur des 
champs qui se cache sous l'herbe épaisse, et celles, 
plus inconnues encore, qui appartiennent au monde 
microscopique, sont tout aussi merveilleuses que 
les splendides orchidées, les cèdres séculaires, les 
tremblantes sensitives, les arbres empoisonnés. Mais 
ici, comme en toutes choses, notre qualification se 
rapporte à nos impressions particulières. Par un 
effet de l'inertie de notre esprit, l'habitude a le don 
d'émousser notre sensibilité et de rendre moins vives 
les impressions qui se renouvellent fréquemment, 
de sorte que les objets qui, au premier abord, capti- 
vent le plus vivement notre attention et nous jettent 
dans la surprise la plus protonde, parviennent à la 
longue à passer inaperçus et ne réveillent plus notre 
attention endormie. C'est ce qui constitue pour nous 
le degré apparent du merveilleux. L'inconnu, le 
nouveau, nous frappera toujours et nous attirera 
sans cesse ; à mesure que les choses deviennent plus 
connues, plus lamilières, elles perdent le don de 
Tious émerveiller. Cependant, au point de vue de 
l'absolu, deux objets d'égale valeur ne sauraient 
évidemment subir de modification réelle, suivant 
qu'ils deviennent plus ou moins accessibles à Tob- 
servation humaine. 

Si l'un de nous arrivait aujourd'hui pour la pre- 
mière fois sur la Terre, revenant d'un monde étranger 
au nôtre, quelle ne serait pas sa surprise, à son 



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90 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIOUES 

réveil, de voir se manifester autour de lui toutes 
ces actions nombreuses qui constituent l'ensemble 
de l'œuvre naturelle I A l'aurore de l'année comme 
à l'aurore d'un beau jour, le printemps joyeux 
réveille les forces latentes et décore d'une nouvelle 
parure le monde dépouillé par la main de l'hiver ; 
le ciel renaît, son azur baigne au loin l'horizon 
transparent, la brise aérienne caresse les bourgeons 
naissants des plantes, le soleil verse du haut du 
ciel son rayonnement fécond, la verdure renaît, 
arbres et fleurs tressaillent sous le frémissement 
de la vie nouvelle, et depuis les dernières zones de 
la végétation sur les montagnes, jusqu'aux plaines 
verdoyantes, la joie et la lumière célèbrent en tous 
lieux la renaissance de la vie. Quelle merveilleuse 
transformation s'est opérée I Ces arbres de nos ver- 
gers, ces forêts entières, qui n'offraient, il y a quel- 
ques mois à peine, que des troncs décharnés, des 
tiges dénudées, des objets immobiles et inertes, 
que la mort semblait avoir exilés pour jamais du 
cercle de la vie, les voilà qui reverdissent, se revê- 
tent de feuilles nouvelles, et bientôt répandront 
leur ombre et leur paix sur l'asile profond des 
retraites champêtres. L'habitude de voir chaque 
année renouveler la même merveille nous em- 
pêche de l'apprécier dans sa grandeur et de recon- 
naître en elle la manifestation des forces prodi- 
gieuses qui meuvent le monde. 

Que serait-ce si, à la contemplation générale du 
grand mouvement printanier et estival, nous faisions 
succéder l'observation spéciale de chaque espèce 
de végétaux? Que serait-ce si nous nous appliquions 
à suivre dans son mouvement individuel chacune 



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l'âme de la plante 91 

de ces plantes si diverses qui embellissent la surface 
du globe? Deux espèces différentes n'agissent pas 
de la même manière, et, depuis la naissance des 
premières feuilles jusqu'à la maturité de leurs fruits, 
elles offrent chacune un spectacle différent. Telles 
plantes portent humblement leurs fleurs cachées à 
tous les regards et semblent oser à peine laisser voir 
leur tige et leurs feuilles ; d'autres au contraire ne 
paraissent nées que pour l'éclat et la lumière, et 
déploient aux regards éblouis la parure étincelante 
de leur richesse et de leur magnificence ; d'autres 
encore semblent posséder un caractère plus sérieux 
et, dédaigneuses de la frivolité de leurs compagnes, 
ne révèlent leur existence qu'à l'époque où les fruits 
mûrs consacrent leur utilité. Ici, l'œil s'étonne de la 
rigueur séculaire d'un chêne immortel qui, du 
temps de nos pères, a vu passer le collège des 
druides sous l'avenue sombre des forêts et mécon- 
naît le nombre des hivers ; les vents et les tem- 
pêtes ne sauraient ébranler le colosse aux racines 
profondes. Là, c'est à peine si la main peut se per- 
mettre de légères caresses, et le baiser d'un petit 
oiseau brillant sur le front de la sensitive trouble sa 
timidité offensée. Mais nous n'avons pas encore 
ouvert le monde merveilleux des couleurs I Quel 
pinceau reproduira ces nuances variées qui sont la 
parure des fleurs splendides? Quoil nous foulons 
aux pieds dans les prairies les petites fleurs qui se 
cachent dans l'herbe; sur les bords du ruisseau 
dont le murmure nous attire, les corolles purpurines 
se penchent ; au pied des grands arbres protecteurs 
se cachent ces petites violettes au parfum si doux; 
mais toutes les beautés du monde des plantes res- 



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92 côntemplaïiônS Scientifiques 

tent inaperçues ; nous passons auprès de la blan- 
cheur du lis superbe sans a Thonorer » de notre 
attention, et les charmants petits boutons de rose qui 
Vont s'entr'ouvrir s'éveilleront à la vie sans qu'un 
regard humain* soit là pour les contempler I Cepen- 
dant les œuvres des hommes, dans leur expression 
la plus glorieuse, offriront-elles jamais des beautés 
comparables aux plus modestes beautés de la nature? 

Mais les jeux splendides de la lumière solaire sur 
le tissu des plantes, qui constituent leurs couleurs 
et leurs nuances harmonieuses, ne sont-ils pas sur- 
passés encore par la richesse des parfums dont les 
fleurs gardent en leur sein les riches trésors? 
Ne semble-t-il pas ici que les fleurs sont les plus opu- 
lentes des créatures, que la nature s'est plu à les 
enrichir de ses dons les plus admirables, et qu'elle 
les aime avec prédilection? Brises embaumées du 
soir, qui descendez des coteaux en fleurs, souffles 
parfumés qui tombez des bois, de quelles propriétés 
êtes-vous donc dépositaires, et quelle est votre in- 
fluence sur l'âme agitée par les troubles du monde? 
Il semble que vous n'appartenez plus à la matière et 
qu'il y a en vous certaine vertu spirituelle qui nous 
fait songer au ciel. N'êtes-vous pas inaccessibles, en 
effet, aux grossières observations de notre indus- 
trie? Quels poids et quelles mesures pourrait-on 
appliquer à votre essence, et de quelle façon nos 
sens pourraient-ils reconnaître votre nature? 

Ces êtres, d'un aspect si gracieux ou si imposant, 
parés de couleurs, éblouissantes, embaumant l'air 
des plus suaves parfums, ont-ils été déshérités de 
toutes les facultés qu'on accorde aux animaux? Il y 
a deux écoles qui, à ce sujet, ont également exagéré 



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I; AME DE LA PLANTE 93 

leurs prétentions : Tune s'est complue à trop élever 
l'essence intime des végétaux, l'autre à la dégrader. 

L'antiquité nous offre des exemples du premier 
excès. Empédocle n'hésitait pas à accorder aux 
plantes des facultés d'élite, et quelques-uns des 
successeurs du philosophe d'Agrigente l'ont même 
dépassé à cet égard. La merveilleuse mandragore 
passait parmi eux pour être douée de la plus singu- 
lière sensibilité : à la moindre blessure, la plante 
aux formes humaines poussait de lamentables 
gémissements; et ceux qui avaient l'audace de la 
cueillir, pour n'en être point terrifiés et braver ses 
maléfices, devaient employer certaines précautions ! 
Les hypothèses de la crédule antiquité se sont repro- 
duites ; on les a même dépassées de notre temps. 
Adanson, savant audacieux s'il en fut, répartit large- 
ment les âmes parmi les plantes ; une ne lui suffisait 
pas pour chacune d'elles : il leur en accorde plu- 
sieurs. Hedwig, botaniste profond. Bonnet, philoso- 
phe érudit et savant, et surtout Ed. Schmith, accor- 
daient aussi aux végétaux une sensibilité exquise, et 
même des sensations assez élevées. 

Ces idées ont encore trouvé de nos jours d'ardents 
défenseurs, tels que Martius et Fechner. Ceux-ci con- 
sidèrent la plante comme un être sentant et doué 
d'une âme individuelle ; et le dernier pousse même 
la témérité jusqu'à fonder une sorte de psychologie 
végétale. Dans un charmant petit livre, Camille 
Debans fait au système de ces deux botanistes une 
allusion pleine de poésie et de fraîcheur. Il peint 
une rose tellement affaiblie et languissante, que le 
moindre souffle de l'air, aussi léger que le soupir 
d'une vierge, en arrache successivement les pétales 



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94 CONTEMPLATIONS SCIENTHIQUES 

souffrants et fanés. Et quand sa meurtrière haleine 
a enfin tué la fleur, naguère si belle et si parfumée, 
les gnomes tout en larmes emportent son âme en 
paradis sur leurs ailes diaphanes!... 

Le génie de Descartes avait été assez puissant 
pour faire admettre que les animaux ne représen- 
taient que de simples automates montés pour 
accomphr un certain nombre d'actes. A plus forte 
raison certains savants se crurent-ils en droit de ne 
considérer les plantes que comme des êtres régis 
exclusivement par les forces matérielles. Mais, ni 
les témérités des cartésiens, ni les hypothèses des 
animistes, ne trouvent aujourd'hui aucun asile dans 
le sévère domaine des sciences. On ne peut assi- 
miler les phénomènes de la vie végétale ni à de 
simples actes physico- chimiques, ni à une suprême 
direction intellectuelle. Il est évident que ceux-ci 
sont régis par une force vitale qui enchaîne tous 
les organes. Les végétaux jouissent d'une vie tout 
aussi active que beaucoup d'animaux, et possèdent 
des vestiges de sensibilité et de contractilité. Bichat, 
dans son important ouvrage sur « la vie et la mort», 
l'admet sans hésitation. De nombreuses expériences 
attestent qu'il y a évidemment, dans les plantes, 
des vestiges de sensibilité analogue à la sensibilité 
animale. L'électricité les foudroie, les narcotiques 
les paralysent ou les tuent. En arrosant des sensi- 
tives avec de l'opium, on les a endormies profon- 
dément. L'acide prussique empoisonne les plantes 
avec autant de rapidité que les animaux. 

Divorçons donc avec toutes ces vieilles idées sur la 
vie végétale, observons directement les phénomènes, 
et nous arriverons à des conclusions qui nous éton- 



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L'AME DE LA PLANTE 95 

neront nous-mêmes. Nous serons tout surpris do 
reconn::.iî;re que Ténergie des actes biologiques des 
plantes surpasse souvent tout ce que nous présente 
le règne animal; fait qui n'a été méconnu que parce 
que nous avons, à tort, considéré ses manifestations 
turbulentes comme en étant la suprême expression. 

Quoique Texistence des nerfs soit encore para- 
doxale dans les plantes, il n'en est pas moins vrai que 
rirritabilité qu'offre la sensitive semble absolument 
sous l'empire d'organes analogues à ceux-ci , puis- 
qu'elle se trouve impressionnée parles mêmes agents, 
et de la môme manière que le sont les animaux. 

L'âme humaine est si souvent contestée aujour- 
d'hui, que ce n'est pas sans quelque surprise que 
l'on entend parler peut-être de l'âme de la plante. 
On est tout prêt à supposer que ce n'est là qu'une 
dénomination figurée; que, sous ce mot âme, on 
comprend la douceur, la grâce, le charme, l'at- 
trait de la plante, son expression vivace, majes- 
tueuse ou languissante, en un mot tout ce qui forme 
son rayonnement extérieur et nous inspire des idées 
d'assimilation à notre être sensitif . Mais non ; nous 
parlons sincèrement de psychologie végétale. 

L'opinion que les actes de la plante ne sont pas 
simplement mécaniques et physiques, c'est-à-dire 
produits par une force aveugle, mais qu'ils sont dé- 
terminés par un instinct clairvoyant, plus ou moins 
analogue à celui qui gouverne les animaux, a déjà été 
professée par plusieurs savants, comme nous l'avons 
vu, entre autres, au xviii® siècle, par le docteur 
Erasme Darwin, l'aïeul du célèbre anthropologiste 
moderne^ qui a chanté les « Amours des plantes > 
en des strophes inspirées : 



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96 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

«... Descendez, chœurs aériens, sylphes qui vol- 
tigez sur nos têtes, et de vos doigts délicats tou- 
chez vos lyres d'argent ! Gnomes, rassemblez-vous 
sur rherbe, imprimez-y vos anneaux mystiques, et 
que vos pas cadencés s'accordent avec la musique 
céleste; tandis que sur un chalumeau je chante, avec 
une mélodie douce, les espérances riantes et les 
peines amoureuses de la prairie. 

a ... Sans cesse agitée par la délicatesse de ses 
organes et par son exquise sensibilité, la chaste 
Mimosa redoute le plus léger attouchement. Elle est 
alarmée lorsqu'un nuage passager lui dérobe les 
rayons du soleil. Au moindre vent, elle frémit et 
s'enfuit par la crainte de l'orage. A l'approche de la 
nuit, elle abaisse ses paupières, et, lorsqu'un som- 
meil paisible a rafraîchi, ses charmes, elle s'éveille 
et salue l'aurore. Fidèle aux mœurs de l'Orient, mê- 
lant la gaieté à la décence et la modestie à la fierté, 
elle se couvre d'un voile, s'avance vers la mosquée, 
et s'engage à l'époux qui la reconnaît pour la reine 
de son sérail. Ainsi s'élève ou s'abaisse aux moindres 
variations de l'atmosphère le fluide argenté contenu 
dans un tube de cristal. Ainsi vacille continuelle- 
ment sur son pivot l'aiguille aimantée, qui dans tous 
ses mouvements se dirige vers son pôle chéri. » 

Telles sont les paroles de Darwin sur la sensi- 
tive, dans son premier chant des Amours des 
plantes. Il n'est pas un amateur qui n'ait observé ce 
mouvement singulier qui s'opère au moindre con- 
tact sur les feuilles de la Sensitive. Au choc le plus 
léger, au simple toucher, ses folioles fléchissent sur 
leur support, les branches pétiolaires s'inclinent sur 
le pétiole commun, et le pétiole commun tombe lui- 



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L*AMB DB LA PLANTE 97 

même sur la tige. Si l'on coupe Textrémité d une 
foliole, les autres folioles se rapprochent successi- 
vement. On sait que les feuilles de cette plante sont 
digitées, c'est-à-dire formées de rayons disposés 
comme les doigts de la main; ce sont ces feuilles 
étroites et longues qui à la moindre secousse s'ap- 
pliquent les unes sur les autres en se recouvrant 
par leur surface supérieure. Elles se réunissent de 
même à l'entrée de la nuit ou lorsqu'il survient un 
froid assez vit pour fatiguer la plante. Elles sont 
dans un état de parfait épanouissement par un temps 
calme et chaud. Un nuage qui passe devant le 
soleil suffît pour changer la situation des feuilles, 
dont l'expansion diminue par Taffaiblissement de la 
lumière. Quoique fermées et dans un état de so;n- 
meil pendant la nuit, elles s'abaissent encore davan- 
tage si on les touche. A l'insertion du pétiole sur la 
tige, et à celle de chaque foliole sur le pétiole, on 
aperçoit une petite glande qui est le point le plus 
irritable. Il suffit de la toucher avec la pointe d'une 
épingle pour faire fermer la feuille; si la secousse 
est vive, toutes les folioles font successivement le 
même mouvement, deux à deux, dans un ordre 
régulier. La feuille elle-même ne s'abaisse qu'après 
que toutes les folioles sont abaissées, comme si le 
membre principal ne s'endormait qu'après l'assou- 
pissement de tous ses appendices. 

Tous les êtres créés sont vraiment de la môme 
fianille; c'est le même Esprit qui ordonna la créa- 
tion universelle, ce sont les mômes lois qui la diri- • 
gent, ce sont les mêmes forces qui la soutiennent : 
tous les enfants de la nature sont frères, et tous sont 
unis par des liens indissolubles. Du minéral à 

Flammarion. — contemp. sasNT. ii. 7 



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98 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

rhomme, la série monte par degrés imp^cepti- 
bles; tels caractères appartiennent à la fois aux 
trois règnes : minéral, végétal et animal, formant 
en vérité l'unité la plus parfaite qui puisse être 
conçue. 

Parmi les végétaux, ceux qui paraissent posséder 
le plus particulièrement des caractères appartenant 
au règne supérieur, au règne animal, sont certaine- 
ment ces plantes sensibles dont nous venons de 
parier; mais on remarque sur d'autres végétaux des 
mouvements d'un autre ordre et qui ne sont pas 
moins dignes d'attention. 

Les ieuilles de certaines plantes possèdent un 
mouvement révolutif qui s'exécute suivant une 
courbe fermée, et décrit une sorte de cône dans 
l'air; les vrilles de la bryone et du concombre 
cultivé sont douées de ce mouvement perpétuel, 
dont la durée dépend de la température. Ces mou- 
vements sont peu apparents. Au mois de juillet 1876 
j'ai obsei'vé, avec le plus grand intérêt^ un yucca de 
un mètre de hauteur, dont la tige légèrement inclinée 
tournait dans' le sens du mouvement diurne^ mais 
moins vite que le soleil. Cette tige s'accrut en même 
temps de 8 centimètres par jour; j'ai suivi la rota- 
tion pendant quinze jours (à Yaux-sous-Aubigny|, 
Haute-Marne). Je ne sais si ce mouvement en spi- 
rale a été remarqué par des botanistes. La plante 
mesurait 55 centimètres de hauteur le 2 juillet et 
426 le 18; la tige qui d'abord se courbait presque 
horizontalement s'est redressée peu à peu, et lors- 
qu'elle fut verticale (le 11), elle cessa de tourner sa 
tète vers aucun point. La croissance se ralentit dès 
ors. Ainsi voilà une plante qui s'accroît en tour- 



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L'AME DE LA PLANTE 99 

nant en spirale dans le sens du mouvement diurne 
du soleil. 

Certaines plantes offrent des mouvements beau- 
coup plus singuliers, par exemple la desmodie oscil- 
lante. ' 
! Dans cette plante, la feuille se compose de trois 
parties : une grande et large feuille, et deux 
étroites plantées à la naissance de celle-ci. Or, pen- 
dant toute la vie de la plante, de jour et de nuit, 
par la sécheresse et par l'humidité, sous le soleil et 
dans les ténèbres, les folioles latérales exécutent 
sans cesse de petites saccades, assez semblables à 
celles de l'aiguille d'une montre à secondes. L'une 
des deux s'élève, et pendant le môme temps sa 
sœur jumelle s'abaisse d'une quantité correspon- 
dante; quand la première descend, celle-ci remonte, 
et ainsi de suite. Ces mouvements sont d'autant 
plus rapides que la chaleur et l'humidité sont 
plus grandes. On a observé dans l'Inde jusqu'à 
soixante petites saccades régulières par minute. Il y 
avait là en vérité une montre végétale d'un genre 
particulier. La grande feuille exécute elle-même 
des mouvements analogues, mais beaucoup plus 
lents. . j 

Nous avons dit tout à l'heure que chez ces plantes • 
sensibles les mouvements se manifestent, soit dans 
rétat normal, soit par des causes occasionnelles. La 
desmodie est un type du premier genre; voici un 
type caractéristique du second : c^est la dionée 
attrape-mouches, qui, comme son nom l'indique, 
saisit les insectes qui ont l'imprudence de se poser 
sur elle, et les enferme dans ses cils vibratiles. 

Le temps n'est pas encore lûen éloigné où le9 



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100 CO::TEr.IPLATiONS SCIENTIFIQUES 

naturalistes admettaient un antagonisme absolu en- 
tre les deux grands règnes organiques. 

L'aphorisme connu : Vegelalia vivunt et crescunt, 
animalia vivunt^ crescunt et sentiunt, n'était plus 
suffisant pour exprimer Tantithèse où Ton croyait 
renfermer une des grandes lois de la nature. On affir- 
mait qu'à chaque fonction de l'animal correspondait 
une fonction exactement inverse du végétal. C'était 
là, croyait-on, le secret du merveilleux équilibre 
qui résulte en chaque lieu des mutuels rapports 
des êtres organisés, l'explication de l'immobilité au 
moins apparente du milieu dans lequel et par lequel 
s'accomplissent les phénomènes si éminemment 
variés de la vie. Cependant, à mesure que les physio- 
logistes pénétraient plus avant dans la connaissance 
intime des êtres des deux règnes, le nombre des 
propriétés et des fonctions communes s'accroissait 
chaque jour. L'identité fondamentale de structure 
anatomique était d'abord mise hors de doute. L'ani- 
mal, comme le végétal, n'était autre chose qu'une 
agrégation de cellules. Ces cellules elles-mêmes 
avaient dans les deux types la plus grande ressem- 
blance, et leur contenu, le protoplasma, apparais- 
sait déjà comme la substance vivante, fondamentale, 
à peu de chose près la même chez tous les êtres 
organisés. 

I En présence de cette unité anatomique, pouvait* 
on continuer à admettre l'antagonisme absolu des 
propriétés physiologiques dans les deux règnes? 
Évidemment non. L'idée contraire a donc fait de 
rapides progrès, et dans ces dernières années le 
coure protessé au Muséum, par notre illustre phy- 
siologiste Claude Bernard, portait ce titre signifî- 



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L'AME DE LA PLANTE 101 

catit : Les phénomènes de la vie communs aux 
végétaux et aux animaux. 

Aujourd'hui, l'antithèse des deux règnes apparaît 
non- plus dans l'intimité des fonctions physiologi- 
ques, mais seulement dans ce que Ton peut appeler 
le résultat différentiel de leur activité. 

Cherchez d'ailleurs ce que sont devenues toutes 
ces prétendues démarcations que l'on a voulu établir 
entre les deux règnes : — le mouvement? il existe 
chez certaines plantes aussi nettement que chez les 
animaux ; — la sensibilité? qui peut dire ce qu'elle 
est chez une éponge? — la puissance calorifique? 
certains animaux ne dégagent pour ainsi dire pas 
de chaleur, certaines plantes peuvent, au moins 
en certaines circonstances, en dégager beaucoup 
(exemple l'arum) ; — la respiration ? toutes les 
plantes, même à la lumière, exhalent de l'acide car- 
bonique comme les animaux. Il en serait de même 
pour tout le reste. 

La nature des aliments a semblé longtemps être 
très-différente dans les deux règnes : les animaux se 
nourrissent en général de matières organisées; les 
plantes s'adressent au contraire au monde inorga- 
nique. C'est à l'état de gaz ou de sels minéraux solu- 
blés qu'elles absorbent ordinairement les substances 
à l'aide desquelles elles doivent former les composés 
complexes qu'elles préparent et où la machine ani- 
male va puiser ses combustibles. Exceptionnelle- 
ment, quelques plantes sont bien capables de s'assi- 
miler des matières végétales en décomposition; mais 
il ne semblait pas qu'elles pussent s'élever jusqu'à 
l'assimilation des matières animales. 

Cette barrière entre les deux règnes est elle- 



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102 CONTEMPLATIONS SCISNTIFIQUES 

même ébranlée en ce moment par les plantes car^ 
nivores. 

Peut-être, en traversant des prairies marécageuses, 
avez-vous remarqué les touffes d'une plante ayant 
un peu l'apparence d'un pied de violettes et dont les 
feuilles arrondies, étalées en rosace, semblent con- 
stamment couvertes de perles de rosée que le plus 
ardent soleil ne suffît pas à évaporer; de là le nom 
de Rossolis ou Rosée du soleil que l'on donne à ce 
curieux végétal. Les botanistes l'appellent le Dr osera 
rotundifolia. 

Essayez de toucher ces gouttelettes si admirable- 
ment transparentes , vous reconnaîtrez bien vite 
qu'elles ne sont pas constituées par de l'eau, mais 
par un liquide visqueux, collant aux doigts, se lais- 
sant tirer en fils, comme une solution de gomme. 
Chaque gouttelette est supportée par une sorte de 
poil d'un rouge vif, terminé par une petite sphère. 
Ces poils bordent la feuille et sont disséminés sur sa 
surface; ils sont de plus en plus longs à mesure que 
Ton s'éloigne du centre de la feuille et que l'on se 
rapproche de ses bords. 

Faites ihaintenant la petite expérience suivante : 
déposez délicatement un moucheron sur la goutte- 
lette transparente de l'un des poils des bords de la 
feuille; l'insecte essayera d'abord de se débattre, 
mais le liquide gluant s'oppose aux mouvements de 
ses pattes et de ses ailes. Pendant ce temps-là le 
poil auquel la pauvre victime demeure attachée ne 
reste pas inactif. Peu à peu, il s'incline, entraînant 
«a proie vers le centre de la feuille. Son extrémité 
arrive à toucher celle des poils courts qui occupent 
cette région et l'aident dès lors à maintenir l'insecte. 



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l'âme de la plante i03 

Quelques instants encore, et vous allez voir des 
poils de toutes les parties de la feuille se courber 
vers le point où le moucheron a été transporté : 
tous viendront déposer sur lui leur gouttelette de 
liqueur et, au bout de quelque temps, se relèveront, 
attendant un nouveau gibier. 

D'ordinaire, les victimes sont de faibles mouche- 
rons, des fourmis, mais quelquefois aussi des papil- 
lons tels que ces légères phalènes qui volent dans 
les buissons, ou ces petits argus bleus si fréquents 
dans la campagne par une belle journée de soleil. 
On a vu même des Drosera capturer des libellules, 
mais, dans ce cas, la feuille elle-même se replie sur 
ranimai, et plusieurs feuilles unissent même parfois 
leurs efforts pour mieux réussir. 

Le suc gommeux sécrété par les poils de la plante 
est non-seulement la glu qui retient le gibier, mais 
aussi le suc gastrique qui le digère. Dès qu'une 
proie a été saisie, les poils repliés sur elle sécrè- 
tent ce suc en plus grande abondance ; le suc de- 
vient lui-même acide ; sa composition semble alors 
se rapprocher de celle des sucs digestifs des ani- 
maux. 

^Les substances charnues sont dissoutes par lui ; 
les substances épidermiques ou cornées, telles que 
celles qui forment la carapace résistante des in- 
sectes, demeurent, au contraire, inaltérées et sont 
rejetées par la plante. 

Quoi de plus nouveau dans la botanique, de plus 
étrange et de plus extraordinaire, que l'analyse de 
ces plantes qui mangent des animaux? 

Signalerons-nous maintenant, parmi .les singula- 
rités végétales, ces plantes étranges qui ressuscitent 



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104 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

après être restées longtemps mortes en apparence 
et desséchées'? 

Dans son beau livre sur Vâme de la plante, 
M. Boscowitz interprète avec un grand sentiment 
les obseiTations faites sur la rose de Jéricho, qui 
reprend sa verdure et ses couleurs après être restée 
des années entières détachée de sa tige et desséchée. 
La fleur de résurrection est plus prodigieuse en- 
core. Un jour un Arabe en offrit une à Alexandre de 
Humboldt. Ce don se présentait sous une apparence 
peu séduisante ; une frêle tige portant deux petites 
boules sèches et brûlées. Mais le fils du désert, 
qui prétendait que ce trésor avait été trouvé dans 
un tombeau, sur le sein d'une prêtresse égyptienne, 
vantait le charme puissant de son merveilleux pré- 
sent. En effet, à peine eut-il humecté la fleur... Mais 
laissons M. Boscowitz décrire lui-même la méta- 
morphose : 

« L'Arabe avait raison, cette plante exerce un 
charme ineffable sur l'homme qui la contemple. A 
peine l'a-t-on arrosée qu'elle commence à s'agiter; 
la tige se redresse, la fleur s'entr'ouvre lentement, et 
les frêles pétales se déroulent un à un pour se dis- 
poser en rayons autour d'un point central. En ce 
moment, la fleur a l'aspect d'une petite pâquerette ; 
mais, après un instant d'hésitation, elle renverse 
brusquement sa corolle et découvre son sein sur 
lequel reposent les semences. 

« Dans cette phase suprême, elle ressemble vague- 
ment à la passiflore; quoique plus petite, elle en a 
le port et les contours. 

« Si le parfum et l'éclat de la passiflore lui font 
défaut, elle a, en revanche, des teintes irisées d'une 



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L'AME DE LA PLANTE i05 

extrême finesse et des pétales diaphanes qui font 
d'elle une fleur à nulle autre comparable. 

« Après quelques instants d'une vie active, la 
plante commence à s'étioler; la tige perd sa vigueur, 
la fleur se contracte, les pétales se replient molle- 
ment sur eux-mêmes, et soudain la plante s'affaisse 
comme frappée de stupeur. » 

Ce n'est pas dans ces phénomènes tout exception- 
nels du monde végétal, qu'il faut peut-être recher- 
cher la preuve que la plante possède un instinct qui 
l'incite à tel ou tel acte, par la raison qu'une excep- 
tion n'a jamais rien offert de concluant ni affirmé 
une règle; mais c'est dans l'histoire ou le tableau dé 
toutes les phases de l'existence de la plante que 
nous trouvons la démonstration de la clairvoyance 
instinctive qui semble diriger celle-ci dans son tra- 
vail intérieur et extérieur. 

Le premier point de rapprochement qui existe 
entre la plante et les êtres animés, c'est le phéno- 
mène de la respiration : « On reconnaît la vie à son 
souffle. 2> La plante respire à la manière de l'homme 
et des animaux, absorbant l'oxygène et dégageant 
l'acide carbonique. Cependant, sous l'influence des 
rayons solaires, la plante absorbe une grande quan- 
tité d'acide carbonique, en même temps qu'elle 
épanche l'oxygène au dehors; mais c'est l'effet d'une 
autre opération de la vie, de la nutrition. La plante 
alors déconipose l'acide carbonique pour se nourrir 
du carbone. Le travail de la nutrition n'empêche pas 
la respiration ; ces deux actes s'accomplissent simul- 
tanément. Aussi la plupartdes naturalistes les ont-ils 
confondus, en supposant à tort que la plante avait 
deux respirations, l'une diurne et l'autre nocturne. 



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106 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

L'analogie de la circulation de la sève avec la cir- 
culation du sang n'est point encore positivement 
démontrée. Mais le phénomène de la transpiration 
offre des rapprochements évidents entre le règne 
végétal et le règne animal. La transpiration de la 
plante, comme celle des animaux, varie suivant les 
heures et les saisons, le degré d'élévation ou d'abais- 
sement de la température. On peut admettre aue 
la transpiration d'un arbre ordinaire est de 44 kilo- 
grammes environ par jour. 

Même analogie entre les deux règnes dans les 
périodes successives de croissance et de décrois- 
sance des individus, dans les lois qui président à la 
fécondation et à la reproduction, puisque les plantes 
présentent, dans leurs pistils et leurs étamines, les 
oi^anes qui diversifient les sexes. 

Or la vie, oflrant dans tous les êtres animés les 
mêmes phénomènes, doit aussi éveiller en eux les 
mêmes facultés, très-inégalement développées sans 
doute, mais au moins en puissance d'être. 

La faculté de sentir étant, dans le règne animal, 
tout aussi intimement liée à la vie que la faculté de 
croître, de se nourrir, de se propager, ne commet- 
on pas une étrange inconséquence en refusant abso- 
lument cette faculté sensitive à la plante, à elle qui 
respire, qui croît, qui se propage, qui vit comme les 
animaux? 

Cette faculté ne laisse jamais l'être complètement 
passif. La manière dont la plante s'accroît manifeste 
cette initiative avec une grande évidence et une 
grande énergie. 

Il résulte, en effet, de nombreuses et très-pré- 
cises observations, que la plante diversifie sa crois- 



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L'AME DE LA PLANTE 107 

sance suivant sa disposition, ses besoins, sa position, 
ses rapports avec les agents extérieurs. Tantôt elle 
l'accélère, tantôt elle la ralentit, mais surtout elle la 
dirige, ici pour trouver un appui, là pour atteindre 
à la lumière, pour plonger dans un terrain nourri- 
cier ou pour embrasser un autre végétal dans lequel 
elle puisera sa nourriture. La plante fait des efforts 
pour arriver à son but : elle essaye, elle tâtonne; elle 
change, s'il le faut, plusieurs fois de direction; elle 
modifie même ses organes. Ainsi, les plantes grim- 
pantes font avorter leurs feuilles et leurs fleurs pour 
les transformer en vrilles ou mains. 

En un mot, l'activité et la variabilité de crois- 
sance chez les plantes ne paraissent être ni l'effet 
du hasard, ni même toujours celui de la vitalité de 
l'individu ; mais plutôt le résultat d'une impulsion 
déterminée par une sorte de combinaison instinc- 
tive, offrant parfois les caractères de la spontanéité 
et de la volonté. 

Peut-être devons-nous revenir à cette parole ins- 
crite depuis des milliei's d'années dans l'un des plus 
anciens livres qui existent, le recueil des lois do 
Manou : . 

Les plantes et les animaux ont intérieurement le sentiment 

de leur existence ; 
Et ils ont aussi leurs peines et leur bonheur. 



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VII 

LA yOù SOCIALE DES ANIMAUX INFÉRIEURÔ 

L'inaaote. — L'inatinot. — La division da traTail. — 
Les parasites. — Les associations oaTrlères. — Les 
GouTernemen ts • 

Après Tétude de la sensibilité chez Têtre pliante, 
nous abordons le domaine de la vie animale dans 
ses éléments originaires. Dans cette excursion au 
sein du monde zoologique, nous prendrons pour 
guides deux naturalistes qui sont les antipodes Tun 
de l'autre au point de vue philosophique, le Belge 
"Van Beneden, spiritualiste chrétien, et TAllemand 
Haeckel, matérialiste convaincu; mais tous deux 
éminents observateurs de la nature. Ils nous condui- 
ront sûrement à travers les labyrinthes de cette cité 
encore mystérieuse de la vie inférieure, et nous 
amèneront à des conclusions peut-être inattendues 
pour un certain nombre de nos lecteurs. 

Avec quelle sympathie nous pénétrons dans ce 
monde de l'insecte, infini vivant ! Monde immense, 
plus riche en espèces, à lui seul que tout le reste de 
l'animalité terrestre, monde admirable dans ses mé- 
tamorphoses, énigmatique et mystérieux, qui parfois 
paraît être un symbole de la vie éternelle, qui nous 



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110 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

montre le même être existant sous les formes les 
plus dissemblables en passant par des léthargies sin- 
gulières ; qui peuple les eaux, les airs, le sol de tra- 
vailleurs infatigables occupés sans cesse à purifier 
le monde; qui nous enveloppe, nous habite, nous 
domine par le nombre et l'infatigable activité I 

Leurs travaux, leurs mœurs, leurs langages, leurs 
associations, leurs républiques, leurs amours, leurs 
haines sont autant de sujets d'études et parfois 
d'exemples pour le penseur. Il y a là des sociétés, 
des villes, des nations entières régies par les lois 
organiques d'un même code, et l'inégalité des con- 
ditions sociales y est presque aussi marquée qiie dans 
notre espèce. Voyez les fourmis, leurs esclaves, leurs 
guerres, leur émigration des dtés souterraines, 
leur langage antennal , leur étonnante finesse d'es- 
prit; voyez le peuple des abeilles, ses arts, scmi 
architecture, sa géométrie, ses plans, ses construc- 
tions; la patience, l'industrie de l'araignée, qui paraît 
née pour mourir de faim ; les instruments de l'insecte 
et ses énergies chimiques; la métamorphose splen^ 
dide du papillon sortant de sa chrysalide, et dites » 
le monde de l'insecte n'est pas souverainemenît 
digne de captiver notre attention, de charmer no» 
loisirs et d'attirer notre pensée vers ces ébauches de 
la vie, vers ces rêves de la nature dont l'homme est 
le réveil. 

A ce grand drame de la Vie préside une M aussi 
harmonieuse que celle qui règle les mouvements de» 
astres; et si, à chaque heure, la mort enlève de cette 
scène des myriades d'êtres, à chaque heure aussi la 
vie fait surgir de nouvelles légions pour les rem- 
placer. C'est un tourbillon, une chaîne sans fin. 



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LA VIE SOCIALE DBS ANIMAUX INPÉBÏEURS IH 

On le démontre aujourd'hui : ranimai, quel qui! 
soit, celui qui occupe le haut de Téchelle aussi bien 
que celui qui touche aux dernière confins du règne, 
consomme de l'eau et du charbon. L'albumine suf- 
fit à tous les besoins de la vie. Or la même main qui 
a fait sortir le monde du chaos a varié la nature de 
cette consommation : elle a proportionné cette nour- 
riture universelle aux besoins et à l'organisme parti- 
culier des espèces qui doivent y puiser le principe 
du mouvement, l'entretien de la vie. 

C'est une étude fort intéressante, celle qui a pour 
but de connaître la nutrition de chacun d'eux. Elle 
constitue une branche importante de l'histoire desani« 
maux. Le menu de chaque animal est écrit d'avance 
en caractères indélébiles dans tout type spécifique, et 
ces caractères sont moins difficiles à déchiffrer pour 
le naturaliste que les palimpsestes pour les archéolo- 
gues. C'est sous forme d'os ou d'écaillés, de plumeâ 
ou de coquilles^ que ces lettres culinaires figurent 
dans les voies digestives* C'est par des visites vrai- 
ment domiciliaires, par des visites stomacales, qu'il 
faut s'initier à ees^ détails de ménage. 

Le menu des animaux fossiles, tout en étant écrit 
en caractères moins précis et moins complets, peut 
cependant se lire encore fort souvent dans l'épais- 
seur de leurs coprolithes. On ne désespère même pa» 
de découvrir un jour les poissons et les crustacés 
que chassaient les plésiosaures et les ichthyosaures, 
et de retix)uver quelques vers parasites qui sont 
entrés avec eux dans leur cœcum spiral. 

Les naturalistes n'ont pas toujours étudié avec un 
soin suffisent les rapports qui existent entre l'animal 
et son alimentation, ot cependant ces rapports four- 



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112 CONTEMPLATIONS SOENTIFIQUES 

nissent à Tobservateur des enseignements d'une 
haute portée. 

! Tout corps organique, conferve ou mousse, in- 
secte ou mammifère, devient la proie de quelque 
bête; liquide ou solide, sève ou sang, corne ou 
plume, chair ou os, tout disparaît sous la dent de 
l'un ou de l'autre; et à chaque débris correspondent 
les instruments propres h leur assimilation. Ces rap- 
ports primitife entre les êtres et leur régime d'ali- 
mentation entretiennent l'industrie de chaque es- 
pèce. 

On trouve, en y regardant de près, plus d'une 
analogie entre le monde animal et la société hu- 
maine, et, sans chercher bien loin^ on peut dire qu'il 
n'y a guère de position sociale qui n'ait son pendant 
parmi les animaux. 

Le plus grand nombre d'entre eux vivent paisible- 
ment du truit de leur travail et exercent un métier 
qui les fait vivre ; mais, à côté de ces honnêtes in- 
dustriels, on voit aussi des misérables qui ne sau- 
raient se passer de l'assistance de leurs voisins et 
s'établissent, les uns comme parasites dans l'épais- 
seur de leurs organes, les autres comme commen- 
saux à côté de leur butin. 

La plupart des métiers sont parfaitement connus 
dans le règne animal. On trouve, en effet, parmi les 
animaux, des maçons, des charpentiers, des fabri- 
cants de papier, des tisserands, et Ton pourrait 
même dire des dentellières, qui tous travaillent pour 
eux d'abord, pour leur progéniture ensuite. Il y en 
a qui creusent le sol, étançonnent des voûtes, dé- 
blayent les terrains inutiles et consolident les tra- 
vaux, comme nos mineurs d'Anzin; d'autres bâtis- 



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LA YIE SOCIALE DES ANIMAUX INFÉRIEURS lia 

sent des huttes ou des palais selon toutes les règle» 
de l'architecture ; d'autres encore connaissent d'em- 
blée tous les secrets du fabricant de papier, de 
carton, de toiles ou de dentelles ; et leurs produit» 
n'ont généfalement rien à craindre de la comparaison 
avec le point de Venise ou de Bruxelles, Qui n'a pa* 
admiré l'ingénieuse et savante construction des ru- 
ches d'abeilles et des nids de fourmis, la délicate et 
merveilleuse structure des filets de l'araignée ! 

La perfection des tissus de quelques-unes de ces 
fabriques est même si grande et si généralement 
appréciée que, quand, pour son télescope, l'astro- 
nome a besoin d'un fil mince et délicat, ce n'est pas ^ 
aux artistes de Paris ou de Londres qu'il s'adresse, 
mais h une fabrique vivante, à une chétive arai' 
gnée! Quand le naturaliste a besoin de comparer 
le degré de perfection de son microscope ou d'une 
mesure micrométrique pour les infiniment petits, il 
consulte, non pas un millimètre taillé et divisé en 
cent ou en mille parties, mais une simple carapace 
de diatomée, si petite et si peu distincte qu'il en faur 
drait plusieurs millions réunies pour être visibles 
à l'œil nu I Et les meilleurs microscopes ne révèlent 
pas encore toujours toute la délicatesse des dessins 
qui ornent ces admirables organismes ; c'est à peine 
si les plus puissants instruments sufQsent pour ob^ 
server les infinitésimales fantaisies qui décorent ces 
carapaces lilliputiennes. 

Du reste, à qui les fabricants de Lyon ou de Ver- 
viers, de Gand ou de Manchester s'adressent-ils pour 
leur matière première? A une bête ou à une plante, 
et jusqu'à présent nous avons été assez modeste3 
pour, ne pas avoir cherché à les imiter. Ces ateliers 

FlàKHAHION, -t- ÇOI»ÏTEMPt SCIEPfT. II, 8 



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114 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

fonctionnent cependant tous les jours sous nos yeux; 
les portes en sont largement ouvertes à tout le 
monde, et aucune d'elles n'est marquée de Tinscrip- 
tion si banale : Défense d'entrer. 

Que ces machines entrent en grève, qu'elles chô- 
ment seulement pendant un certain temps, et nous 
sommes exposés à ne plus trouver de quoi nous vêtir 
ni richement ni simplement ; la grande dame n'aura 
plus ni cachemire, ni soie, ni velours; l'homme, 
plus modeste, n'aura plus lui-même ni draps ni fla- 
nelle; le pâtre même, comme le montagnard, n'aura 
plus sa peau de chèvre pour se garantir contre les 
intempéries de l'air. Le mouton nous permet de dé- 
serter les régions méridionales, de braver la rigueur 
des climats et de nous établir à côté du renne et 
du narval, au milieu des glaces perpétuelles. 

Nous avons la science et la vapeur, dont nous 
sommes fiers à juste titre, et, pour fabriquer leurs 
merveilleux tissus, les bêtes n'ont que leur simple 
instinct, et elles créent des produits que notre chimie 
et notre mécanique ne créeraient pas. 

Gomme il est instructif ce parallèle entre les pro- 
duits de la nature et ceux de l'homme I Comme il est 
bien fait pour abattre nos prétentions! 

Les prétendues forces aveugles de la nature pro- 
duisent des fils que le génie de l'homme chercherait 
en vain à remplacer, et nous ne songeons même pas 
à lutter avec ces machines vivantes que nous écra- 
sons tous les jours du pied. Le plus grand industriel 
serait infailliblement battu s'il mettait dans une de 
nos grandes expositions universelles ses produits à 
côté de ceux de l'insecte et de l'araignée. 

Ces êtres ne sont pas, comme on l'a cru, excep- 



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LA YIE SOCIALE DES ANIMAUX INFÉRIEURS 115 

tionnels et bizarres, sans autres organes que ceux de 
la conservation. Un grand nombre d'entre eux sont 
outillés comme Ip commun des mortels, et ne récla- 
ment du secours qu*à certaines époques de la vie. Il 
n'y a pas, ainsi qu'on l'a prétendu, une classe de 
parasites; mais toutes les classes des rangs inférieui^ 
en renferment. 

Nous pouvons les répartir en diverses catégo- 
ries : 

Dans la première, nous pouvons réunir tous ceux 
qui sont libres au début de la vie, nagent et pren- 
nent leurs ébats sans demander du secours à per- 
sonne, jusqu'à ce que les infirmités de Tâge les obli- 
gent à se retirer dans un refuge. Couverts de la robe 
prétexte^ ils vivent d'abord en vrais bohèmes, étant 
assurés d'avance de prendre leurs invalides dans 
quelque hospice bien approprié. Parfois le mâle 
comme la femelle réclament ce secours en avançant 
en âge ; d'autres fois, c'est la femelle seule, et le mâle 
continue sa vie vagabonde. Il arrive aussi que la 
femelle entraîne son époux et l'entretient complète-* 
ment pendant sa captivité; le mâle reste petit garçon 
pour la taille comme pour les habits, et, si l'hôte qui 
la nourrit lui sert de biberon, elle, à son tour, sert de 
biberon à son mari. On ne découvre guère de femelle 
de lernéen qui ne traîne avec elle son mâle lillipu- 
tien, qui ne la quitte pas plus que son ombre. 

Tous les crustacés parasites prennent place dans 
cette première catégorie. 

Nous en trouvons aussi — ces farfadets dHchneu- 
mons par exemple — qui sont parfaitement libres 
dans leurs vieux jours, mais réclament du secours 
pendant le jeune âge. Ils sont même nombreux ceux 



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'H 



ilG CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

qfui, au sortir de Fœuf, sont littéralement mis en 
nourrice; mais, le jour où ils se dépouillent de leur 
robe de larve, ils ne connaissent plus aucun frein, 
et, armés de pied en cap , ils courent hardiment 
l'aventure comme tous les autres, Dans cette caté- 
gorie se trouvent les insectes parasites hyméïxop» 
tères et diptères. 

Il y en a aussi qui sont colloques à peu près à vie, 
tout en changeant d'hôte, pour ne pas dire d'éta- 
blissement, selon leur âge et leur constitution. Dès 
leur sortie de l'œuf, ils sojlicitent des faveurs, et 
tout leur itinéraire leur est rigoureusement tracé 
d'avance. On connaît heureusement aujourd'hui lesi 
étapes d'un grand nombre de vers cestodes et tré- 
matodes. Ces vers plats et mous débutent ordinaire- 
ment par le vagabondage, grâce à une robe ciliée 
qui leur sert d'appareil de locomotion; mais, à peine 
ont-ils essayé leurs rames délicates, qu'ils réclament 
du secours et se logent dans le corps du premier 
hôte venu; inquiets et grincheux, ils l'abandonnent 
bientôt pour un autre gîte vivant et se condamnent 
à une réclusion perpétuelle. 

Ce qui ajoute à l'intérêt qu'inspirent ces êtres fai- 
bles et peu courageux, c'est qu'à chaque change- 
ment de domicile ils changent aussi de costume, et 
que, arrivés au terme de leurs pérégrinations, ils 
portent une robe virile, pour ne pas dire une robe 
de noce. Ce n'est que sous cette dernière enveloppe 
que les sexes apparaissent, et jusqu'alors ils n'ont 
guère songé aux soins de famille. 

La plupart dés vers qui ont la forme d'une feuillo 
ou d'un ruban sont sujets à ces pérégrinations ac- 
compagnées de changements d^ costume j ceux qui 



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LA VIB SOCIALE DES ANIMAUX INFÉRIEURS 447 

n'arrivent pas à leur dernière étape meurent géné- 
ralement sans postérité. 

Ce qui n'est pas moins intéressant, c'est que ces 
parasites n'habitent pas indifféremment tel ou tel or- 
gane de leur voisin; tous commencent modestement 
par la mansarde presque inaccessible et finissent 
par les appartements larges et spacieux du premier 
étage. Au début, ils ne songent qu'à eux-mêmes et 
se contentent, sous le nom de scolex ou de ver vési* 
culaire, du tissu connectif, des muscles, du cœur, 
des ventricules du cerveau ou même du globe de 
l'œil ; plus tard, ils songent aux soins de la famille 
et occupent les vastes organes, comme les voies di* 
gestives et respiratoires, toujours librement en com- 
munication avec l'extérieur ; iL ont horreur d'être 
enfermés, et leur progéniture réclame le grand air ! 
Il n'a pas toujours été facile de constater l'identité 
de ces personnages qui visitent un jour les salons, 
en habit brodé, le lendemain les bouges les plus 
obscurs, en costume de mendiants. 

D'autres enfin absolument incapables d'aucune 
initiative réclament le môme secours pendant leur 
vie entière ; une fois pénétrés dans le corps de leur 
hôte, ils ne bougent plus, et la loge qu'ils se sont 
choisie peut leur servir à la fois de berceau et de 
tombe. 

Il y a quelques années, on ne soupçonnait pas 
qu'ua parasite pût vivre dans un autre animal que 
celui dans lequel on le découvre. Tous les helmin- 
thologistes, à peu d'exceptions près, regardaient les 
vers de l'intérieur du corps comme formés sans pa- 
rents dans les organes mêmes qu'ils occupent. On 
avait bien vu, et même depuis longtemps, des vers 



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118 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

parasites de poisson dans Tintestin de certains oi- 
seaux ; on avait même institué des expériences pour 
s'assurer de la possibilité de ces passages, mais 
toutes ces expériences n'af aient donné qu'un résul- 
tat négatif, et l'idée de transmigration obligée était 
si complètement inconnue, qu'un naturaliste criait 
à l'hérésie quand son rival montrait des ligules de 
poissons trouvés dans des oiseaux. 

Toutes les industries s'exercent sous le soleil, et, 
s'il y en a d'honnêtes, on peut dire qu'il y en a aussi 
qui méritent une autre qualification. Dans l'ancien 
comme dans le nouveau monde, plus d'un animal 
tient du chevalier d'industrie, menant la vie de 
grand seigneur, et il n'est pas rare de trouver, à côté 
du modeste pick-pocket, l'audacieux brigand de gi'and 
chemin, qui ne vit que de sang et de carnage. Le 
nombre en est même fort respectable, de ces man- 
drins qui échappent toujours, ou par la ruse, ou par 
l'audace, ou par une supériorité de scélératesse, à la 
vindicte sociale. 

Mais, à côté de ces existences indépendantes, il y 
en a un certain nombre qui, sans être parasites, ne 
sauraient vivj*e sans secours, et qui réclament de 
leurs voisins tantôt un simple gîte pour pêcher à 
côté d'eux, tantôt une place à la même table pour 
partager les plats du jour; on en découvre journelle- 
ment qui passaient pour des parasites et qui cepen- 
dant ne vivent en aucune manière aux dépens de 
leur hôte. 

Qu'un petit crustacé s'installe dans l'office d'une 
ascidie et lui dérobe au passage quelques bons mor- 
ceaux, on ne peut dire qu'il est parasite. 

Qu'un animal bienveillant rende un service à son 



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LA VIE SOCIALE DES ANIMAUX INFÉRIEURS H9 

voisin, soit en entretenant la propreté de son râte- 
lier, soit en enlevant des détritus qui encombrent 
certains organes, on ne peut dire qu'il soit parasite. 

N'est pas plus parasite celui qui se blottit à côté 
d'un voisin vigilant et habile, fait paisiblement sa 
sieste, ou qui se contente des restes qui tombent des 
mâchoires de son acolyte. 

Il n'est pas parasite non plus celui qui, par paresse, 
s'amarre à un voisin bon nageur, comme le Rémora^ 
et pêche à côté de lui sans fatigue pour ses na- 
geoires. 

Tous ces animaux ne sont pas plus parasites que 
le voyageur qui s'installe dans un train de plaisir, 
tend la main au passant, ou porte un croûton de 
pain dans ses poches. 

Il y a des secours mutuels chez plusieurs d'entre 
eux; des services se payent même par de bons pro- 
cédés ou en nature, et le mutualisme pourrait bien 
prendre place à côté du commensalisme. 

Ceux qui méritent le nom de parasites se nourris- 
sent aux dépens d'un voisin, soit en se colloquant 
volontairement dans ses organes, soit n,n l'abandon- 
nant à terme, après chaque repas, comme le tont la 
puce, la sangsue et tant d'autres. 

Ces parasites véritables sont fort nombreux dans 
la nature ; les uns mènent une vie triste et mono- 
tone ; mais d'autres sont d'une insouciance et d'une 
gaieté dont rien n'approche. Il y en a parmi eux 
d'alertes et de vigilants qui savent se suffire une 
partie de la vie et ne réclament des secours qu'à 
des époques déterminées. 

Mais comment qualifier ceux qui, comme le petit 
pluvier, rendent des services que l'on pourrait com- 



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i20 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

parer h des services médicaux? Le pluvier, en effet, 
fait le dentiste auprès du crocodile, comme une 
petite espèce de crapaud se fait Taccoucheur auprès 
de sa femelle en se servant de ses doigts en guise 
de forceps, pour mettre les œufs au monde. 

Et le piqtie-hœuf ne fait-il pas une opération chi- 
rurgicale chaque fois qu'il ouvre, avec son bistouri 
à lui, la tumeur qui renferme une larve du dos du 
buffle? C'est un opérateur qui se paye en nature. 

Plus près de nous, nous voyons l'étourneau rendre 
dans nos prairies le même service que le pique-hœuf 
en Afrique. Ne pourrait-on pas dire qu'il y a parmi ces 
animaux plus d'une spécialité dans l'art de guérir? 

N'oublions pas que le croque-mort est également 
très répandu dans la nature, et que ce n'est jamais 
sans quelque profit pour lui ou pour sa progéniture 
que cet utile industriel fait disparaître les cadavres. 

Il y en a même qui ne sont pas sans analogie avec le 
décrotteur qu le dégraisseur et qui entretiennent avec 
uiïe certaine coquetterie la toilette de leurs voisins. 

Et comment taudra-t-il qualifier les oiseaux connus 
sous le nom de stercoraires^ qui profitent delà lâcheté 
des mouettes pour vivre en paresseux? Les mouettes 
ont beau se fier à la force de leurs ailes, les sterco- 
raires finissent par leur faire rendre gorge pour par- 
tager le produit de la pêche. Poursuivis de trop près, 
ces oiseaux craintifs dégorgent leurs jabots pour 
s'alléger, comme le contrebandier qui ne voit de 
moyen de salut que dans l'abandon de son lardeau. 

En général, tous ces animaux vivent au jour le 
jour; toute. jis, plusieurs connaissent l'économie, et 
l'on en cite qui n'ignorent pas les avantages de la 
caisse d'épargne. Comme le corbeau et la pie, il y 



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LA VIE SOCIALE DE$ AmitAUX INFÉRIEURS 421 

en a qui songent au lendemain et mettent en réserve 
l'excédant de la journée. 

Nous l'avons déjà dit, ce petit monde n'est pas 
toujours facile à connaître; dans ces sociétés, où 
chacun apporte son capital, les uns en activité, les 
autres en violences ou en ruses, il se trouve plus 
d'un Robert Macaire qui n'apporte rien du tout et 
qui les exploite tous. 

Chaque espèce animale a ses "parasites spéciaux, 
et chaque animal peut en avoir même de différentes 
sortes et de diverses catégories. 

Mais d'où viennent-ils, ces êtres malencontreux, 
qui vivent ainsi uniquement à nos dépens? Cette 
petite puce si élégante et si admirablement armée, 
par exemple, à quoi sert-elle, et pourquoi existe-t- 
elle? Voilà un petit être de la plus haute impor- 
tance au point de vue philosophique, sérieusement, 
et très sérieusement parlant. 

Agassiz a posé cette question : c Le monde ani- 
mal, conçu dès le principe, est-il le motif des chan- 
gements physiques que notre globe a éprouvés, ou 
les modifications des animaux sont-elles le résultat 
des changements physiques; en d'autres termes, la 
terre est-elle faite et préparée pour les êtres vivants, 
ou les êtres vivants se sont-ils développés comme 
ils ont pu, selon les vicissitudes physiques de la pla* 
tiète qu'ils habitent? » 

Chacun doit chercher dans sa propre raison la 
solution du grand problème. On fait généralement 
une réponse exclusive : oui pour le premier cas et 
non pour le second, ou non pour le premier cas et 
oui pour le second. Mais les deux ne pourraient-ils 
pas être vrais? 



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i22 CONTEMPLATIONS SCIENTUIQUES 

Il faut quelquefois se résoudre à ignorer et à ré- 
pondre : Je n'en sais rien, et 'personne n'en sait rien. 

Que les êtres subissent les conditions de la pla- 
nète, c'est un fait incontestable. Mais ces conditions 
de la planète terrestre — et des autres aussi — ne sont- 
elles pas développées suivant un plan universel? 

Quand on voit le poulain, à peine né, gambader 
pour trouver le pis de sa mère; quand on voit, au 
sortir de l'œuf, le ^poussin chercher sa becquée et 
le canneton sa flaque d'eau, peut-on trouver ailleurs 
que dans l'instinct, la cause de ces actes, et cet ins- 
tinct, n'est-ce 'pas le libretto écrit par l'Auteur qui 
n'a rien oublié? 

Le statuaire, en malaxant l'argile pour en faire 
sortir une maquette, a conçu la statue qu'il va pro- 
duire. Ainsi de l'artiste suprême. Son plan de toute 
éternité étant présent à sa pensée, il exécutera 
l'œuvre en un jour, en mille siècles. Pour lui, le 
temps n'est rien, l'œuvre est conçue; en ce sens, 
elle est créée, et chacune de ses parties n'est que la 
réalisation de la pensée créatrice, et son développe- 
ment réglé dans le temps et dans l'espace. 

Nous arrivons ainsi à la contemplation de Dieu 
dans la nature; mais ce n'est plus le petit Dieu fait 
à l'image de l'homme inventé par les religions, et 
ce ne sont plus les causes finales humaines. Nous 
constatons l'existence d'une construction intelli- 
gente, d'un plan immense, d'un but général; mais 
ce plan et ce but, nous ne les connaissons pas, et 
dans tous les cas ce n'est pas nous qui en formons 
le pivot, comme on nous le disait *. 

1. Voyez notre ouvrage Dieu dans la nature, ou le matéria- 
lisme et le spiritualisme devant la science moderne. 



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LA YIE SOCIALE DES ANIMAUX INFÉRIEURS 123 

n n'y a ni création spéciale d'espèces, ni création 
immcJîate d'instincts, ni miracles d'aucune sorte. 
Il y a des lois qui lentement produisent ce que nous 
voyons et prouvent un esprit législateur dans la 
nature. 

L'étude de la nature nous montre que la division 
du travail est le grand moyen employé pour cons- 
tituer le progrès. 

Dans les ateliers, dans les fabriques, dans les 
exploitations rurales, la répartition à des ouvriers 
difiérents des diverses parties de la tâche à accomplir 
est la première condition du succès. La division du 
travail a même une telle importance dans l'histoire 
des progrès de la civilisation, que l'on pourrait s'en 
servir pour apprécier, d'après le degré auquel elle 
est parvenue, l'état de développement des sociétés 
humaines. Les peuplades sauvages ne soupçonnent 
rien de cet ordre d'idées, en dehors de la diversité 
des occupations chez les deux sexes : aussi sont-elles 
restées au dernier degré de l'échelle anthropolo- 
gique. D'autre part, il est permis de considérer les 
progrès gigantesques que nous avons réalisés pen- 
dant les cinquante dernières années, comme le pro- 
duit de la division du travail telle qu'elle est mise en 
pratique aujourd'hui dans le domaine des sciences 
naturelles et de leurs applications. La science mo- 
derne avec ses microscopes et ses instruments, les 
voies de communication modernes avec leurs che- 
mins de fer et leurs télégraphes, la guerre moderne 
avec ses chassepots et ses obus : tout cela n'est pos- 
sible que grâce à la division infinie du travail, et 
parce que chaque instrument, chaque machine, 
chaque arme ipet en mouvement, de diverses ma- 



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424 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

niéres, des centaines de mains humaines. Que de 
nouvelles formes de travail et d'outils ont été inven- 
tées de la sorte, tout récemment I Et quelles trans- 
formations ces outils n'ont-ils pas fait subir aux pro- 
duits du travail et au caractère des travailleurs? 

A côté de ces exemples si manifestes, il existe, 
dans la nature ainsi que dans la vie humaine, quan- 
tité d'autres formes particulières qui ne sont pas 
tnoins importantes et auxquelles cependant on n'ac- 
corde d'ordinaire aucune attention. Quelque étrange 
que cela puisse paraître, les résultats les plus consi- 
dérables de la division du travail, ceux dont l'in- 
fluence se tait sentir le plus loin, sont encore incon- 
nus aujourd'hui de la plupart des lecteurs, et n'ont 
été découverts en partie que dans ces dernières 
années par les efforts des naturalistes. A ce titre, il 
faut citer ces modes de division du travail que les 
savants désignent sous le nom de séparation ou 
différenciation, de spécification ou spécialisation, de 
polymorphisme des individus et de diverg:ence des 
caractères. 

On a considéré jusqu'ici les phénomènes vitaux 
chez l'homme comme lormant une classe à part en 
dehors de la nature, et excluant toute comparaison 
avec les manifestations biologiques analogues des 
animaux. Toutefois, les progrès de la science démon- 
trent l'unité de tous ces phénomènes, depuis la der- 
nière monade jusqu'à l'homme. Ils font chaque jour 
disparaître ces barrières artificielles et permettent à 
l'observateur, qui compare sans parti pris, de recon- 
naître clairement que ïhomme, physiquement par- 
lant, s'il est un organisme privilégié et très déve- 
loppé, n'est cependant qu'un organisme dont la 



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LA VIE SOCIALE DES ANIMAUX INFÉBIEURS 125 

Structure et la composition, l'activité vitale et Tori- 
gine ne diffèrent pas de celles des autres êtres. Ces 
lois naturelles, éternelles et invariables, qui dominent 
la vie des plantes et des animaux, règlent aussi toute 
la vie humaine dans son développement progressif. 

Le phénomène de la division du travail est parti- 
culièrement propre à nous confirmer dans cette 
manière de voir. Chez les animaux, comme chez 
l'homme, le degré le plus élevé de perfection corres- 
pond au plus haut degré de la division du travail. Il 
y a un grand nombre d'espèces animales chez les« 
quelles la répartition du travail entre les individus 
réunis en société se borne, comme chez les peuples 
primitifs les plus sauvages, à sa forme sociale la 
plus simple, à la diversité d'occupations et de fonc- 
tions des deux sexes, c'est-à-dire au mariage. 

Dans d'autres espèces, la division du travail 
s'étend beaucoup plus loin et conduit à l'organisa', 
tîon de ces associations compHquées auxquelles en 
donne le nom de colonies. 

La plus connue de ces colonies *est l'état monar- 
chique des abeilles. A la tète se trouve' une reine 
qui est, dans le sens propre du mot, la mère de son 
peuple. Celui-ci se compose de 15,000 à 20,000 ou*» 
vrières et de 600 à 800 feiux-bourdons ou abeilles 
mâles. Les ouvrières supportent toute la fatigue et 
toutes les charges : la récolte du pollen des fleurs, 
la préparation de la cire et du miel, la construction 
des cellules, les soins à donner aux nouveau^ 
nés, etc. Les faux-bourdons, paresseux qui compo- 
sent la cour de la reine, vivent comme celle-ci uni- 
quement dans les plaisirs et n'ont d'autre fonction 
que la conservation de l'espèce. 



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126 CONTEMPLATIONS SCIENTinQUES 

L'économie et les singulières conditions sociales 
du gouvernement des abeilles sont si généralement 
connues que nous ne perdrons point notre temps à 
les examiner ici. Les gouvernements constitués par 
beaucoup d'autres espèces d'insectes et surtout par 
les fourmis et par les termites, que l'on appelle 
aussi fourmis blanches, pour être moins connus, n'en 
sont pas moins intéressants. Chez ces insectes aussi, 
nous trouvons dans un seul et môme gouvernement 
trois formes au moins, souvent aussi quatre et même 
cinq formes différentes d'individus. Les trois formes 
que Ton rencontre toujours dans les colonies des 
fourmis sont celles : 1** des mâles ailés ; 2** des 
femelles ailées; et 3* des ouvrières sans ailes. Ces 
dernières sont plus nombreuses que les deux autres 
catégories réunies. Les ouvrières se divisent à leur 
tour en deux classes sociales : les ouvrières propre- 
ment dites et les soldats. La structure du corps des 
individus de chacune de ces deux classes diffère 
complètement. 

Chez les founfiis et les termites, de même que 
chez les abeilles, toutes les charges de la vie pèsent 
uniquement sur les infatigables ouvrières. Les trois 
autres classes vivent en grande partie dans Toisi- 
veté et la paresse. Les mâles et les femelles, dont 
l'amour est l'occupation constante, se réunissent 
quand il fait beau et s'amusent à se promener et à 
s'ébattre dans l'air ensoleillé. Les soldats, dont la 
fonction est de défendre l'État, ne peuvent prendre 
aucune part à ces réjouissances, car ils sont privés 
d'ailes comme les ouvrières. En revanche, ils savou- 
rent à discrétion la nourriture choisie que les ou- 
vrières fournissent abondamment à la colonie. La 



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LA VIE SOCIALE DES ANIMAUX INFÉRIEURS 127 

nourriture des fourmis se compose, on le sait, de 
toute sorte de matières animales et végétales. Leurs 
mets de prédilection sont les jus sucrés, et parmi 
ces jus le mets national est un sirop analogue au 
miel, sécrété par les pucerons. Ces petits insectes 
ont sur le dos deux tubes d'où s'échappe la liqueur 
chère aux fourmis. Elles aspirent le miel des puce- 
rons par ces tubes de la même manière que nous 
trayons le lait des vaches. Elles les caressent avec 
leurs antennes et déterminent ainsi l'émission du 
miel. Le fermier le plus adroit ne donne pas plus de 
soins à l'élève de ses troupeaux que les fourmis à 
leurs vaches en miniature. Lorsqu'une branche du 
buisson habité par les pucerons vient à se faner, les 
fourmis transportent tous ceux qui s'y trouvent sur 
un rameau vert. Elles construisent avec beaucoup 
d'art des galeries qui conduisent de la fourmilière au 
buisson. Elles transportent même les pucerons qui 
vivent sur les racines avec celles-ci dans leur four- 
milière, et leur préparent des étables parquées pour 
avoir en tout temps à leur disposition leur précieux 
troupeau. 

Tandis qu'une partie des ouvrières se livre ^l'élève 
du bétail et veille à l'approvisionnement des autres 
denrées, d'autres s'occupent de l'entretien, des soins 
^ de propreté et de l'agrandissement de l'immense 
demeure dans laquelle habite la nation. Que sont 
nos grands palais, nos casernes, nos cloîtres et nos 
hôtels à côté de ces édifices dans lesquels des mil- 
liers d'individus habitent paisiblement les uns à côté 
des autres! A l'extérieur, il est vrai, les habitations 
de la plupart des espèces de iourmis paraissent 
assez irrégulières, mais dans l'intérieur se cache un 



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128 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

labyrinthe formé de centaines de couloirs enchevê- 
trés, de corridors et d'escaliers qui établissent des 
communications commodes entre des milliers de 
salles et de chambres. Beaucoup d'entré elles sont 
des chambres d'enfants ; c'est là qu'on élève la jeu- 
nesse. Les soins de ces jeunes fourmis et particu- 
lièrement des chrysalides, qui sont généralement 
connues sous le faux nom d'œufs de fourmis, incom- 
bent encore à une autre partie de la nation. Ces 
nourrices, remplies de l'amour le plus tendre pour 
leurs nourrissons, les promènent au dehors quand il 
fait soleil; mais, aussitôt que la fraîcheur du soir se 
fait sentir, elles les ramènent à la douce chaleur de 
la fourmilière. Les soldats, bien que plus grands et 
plus forts, ne prennent aucune part à tous ces. tra- 
vaux pénibles. 

Il y a du reste aussi des espèces de fourmis ohes 
lesquelles toutes les ouvrières sont transformées en 
soldats, et qui par conséquent ont déjà réalisé l'idéal 
de la civilisation humaine tel que le conçoivent 
aujourd'hui certains esprits : la nation armée. Ces 
gouvernements militaires sont forcés de laisser à 
des esclaves les travaux domestiques : les bandes 
indisciplinées s'accoutument à vivre de rapines et de 
pillage. C'est ce que font par exemple les célèbres 
fourmis guerrières de l'Amérique du Sud. Là aussi, . 
nous rencontrons dans chaque espèce quatre formes 
différentes : le mâle et la femelle ailés, et deux 
espèces d'ouvrières sans ailes, de forme et de gran- 
deur différentes. Les petites ouvrières qui forment 
la masse delà nation sont toutes de simples soldats; 
les grandes ouvrières, au contraire, qui se distin- 
guent par la grosseur de leur tête çt leg dimension^ 



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LA VIE SOCIALE DES ANIMAUX INFÉRIEURS 129 

de leurs mandibules, commandent l'armée et en 
sont les officiers. Il y a ordinairement un officier 
par compagnie de trente hommes... je veux dire de 
trente fourmis. 

Pendant la marche, les chefs sont à leur place 
de bataille sur le flanc de la colonne, et escaladent 
souvent des monticules pour observer au loin et 
diriger le mouvement des troupes. Les ordres et les 
dépêches, comme en général toutes les communi- 
cations intellectuelles, sont transmis, comme chez 
les autres fourmis, non point au moyen d'un langage 
phonétique, mais par un langage de signes. Ce sont 
surtout leurs antennes qui leur servent comme de 
télégraphe pour transmettre les signaux au loin et 
qui. par le contact immédiat, servent aussi à com- 
muniquer à leur entourage leurs vœux, leurs désirs, 
leurs impressions. 

Les troupes errantes de ces fourmis guerrières 
dévastent, comme firent les Vandales et les Huns à 
l'époque des grandes invasions, toutes les contrées 
qu'elles traversent et sont avec raison très redou- 
tées des Indiens du Brésil. Tous les êtres vivants 
qu'elles rencontrent sur leur chemin sont attaqués 
et égorgés sans pitié ni miséricorde. Les araignées et 
. les insectes de tous les ordres, surtout les larves et 
les chrysalides, les nids d'oiseaux, les petits mam- 
mifères même succombent à leur attaque. L'homme 
qui, par malheur, vient de tomber au milieu de cette 
armée en marche, est immédiatement entouré de 
noirs et épais bataillons qui, avec une furie et une 
rapidité incroyables, s'élancent par milliers le long 
de ses jambes et enfoncent dans ses chairs leurs 
mâchoires puissantes. La seule chance de sault est 
Flammarion. — contemp. scient, ii 9 



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130 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

de courir aussi rapidement que possible à la queue 
de la colonne et d'arracher au moins la partie posté- 
rieure du corps des assaillants. La tête et la mâ- 
choire restent généralement dans la blessure et 
occasionnent des abcès douloureux. 

Autant ces hordes nomades sont terribles et san- 
guinaires dans leurs-expéditions, autant elles parais- 
sent joyeuses et gaies au bivouac, lorsque, rassa- 
siées et de bonne humeur, elles s'abandonnent au 
repos et aux amusements sous les rayons du soleil. 
Elles se nettoient les antennes avec les pattes anté- 
rieures; elles se lèchent réciproquement les pattes 
postérieures; elles se livrent alors à de joyeux ébats 
qui dégénèrent souvent en rixes. 

Les colonies h esclaves, comme on en rencontre 
chez beaucoup de nos fourmis indigènes, la fourmi 
rouge et la fourmi blonde, par exemple, sont encore 
bien plus curieuses que les gouvernements militaires 
des écitons du Brésil. Chez ces insectes, nous trou- 
vons trois castes. A côté des mâles et des femelles 
ailés, il n'y a qu'une caste d'ouvrières sans ailes; 
ces dernières ne travaillent pas elles-mêmes, mais 
elles dérobent des chrysalides des fourmilières 
d'autres espèces qui sont généralement plus petites 
et noires. Elles les élèvent pour en faire des esclaves 
qui seront chargés de tous les travaux de la fourmi- 
lière étrangère. Voici comment les fourmis amazones 
s'y prennent généralement pour capturer des es- 
claves : elles attirent la population valide des four- 
mis noires à un CQoabat à découvert, et, pendant la 
bataille, une petite troupe de voleurs pénètre chez 
les fourmis noires et eplève les larves de la fourmi- 
lière abandonnée par ses défenseurs. Il est très in- 



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LA VIE SOCIALE DES ANIMAUX INFÉRIEURS 131 

téressant d'observer les péripéties de cette lutte 
acharnée. Les blessés et même les cadavres des 
combattants sont retirés de la mêlée par leurs cama- 
rades, comme jadis pendant la guerre de Troie, et 
sont mis en sûreté derrière la ligne de bataille. Le 
plus curieux, c'est que les fourmis enlevées, une 
fois qu'elles ont grandi dans l'esclavage, non seule- 
ment exécutent tous les travaux de la fourmilière, 
tels que les constructions, l'approvisionnement des 
vivres, les soins et l'éducation des enfants de leurs 
maîtres , mais encore elles les soutiennent dans 
leurs expéditions de brigandage et dressent elles- 
mêmes la jeunesse volée de leur propre nation au 
métier d'esclaves. (G.) 

On a l'habitude de rapporter ces faits curieux qui 
nous remplissent d'étonnement à des manifestations 
de l'instinct, et l'on s'imagine ainsi les avoir expli- 
qués. Il y a peu de mots qui aient donné lieu à des 
notions aussi obscures et absurdes de tout un ordre 
de phénomènes importants que ce terme d'instinct. 
On se figure généralement que chaque espèce ani- 
male a apporté en naissant une certaine somme de 
penchants et de facultés, une sorte de règle de con- 
duite, un mode de vie particulier, d'après lesquels 
elle doit vivre sans y déroger et sans s'en écarter en 
quoi que ce soit. Rien de plus erroné et de plus con- 
traire aux vraies lois* de la nature que cette concep- 
tion si répandue. Les espèces animales n'ont pas été 
créées de toutes pièces, pas plus que leurs instincts 
particuliers ni leur caractère intellectuel. Ces carac- 
tères se sont au contraire développés par la division 
du travail du système nerveux central en même 
temps que leur organisation générale, et proviennent 



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132 CONTEMPLATIONS SOENTIFIQUES 

de source commune. C'est avec raison qu'un natu- 
raliste éminent a dit que vouloir tracer une ligne de 
démarcation entre l'instinct et l'intelligence, c'est 
prouver que l'on n'a jamais observé sans parti pris 
la vie et les actions des animaux et surtout des in- 
sectes. 

Si l'on veut considérer l'organisation sociale des 
fourmis et des abeilles, et en général les divers dé- 
tails de l'économie et des mœurs des animaux, 
comme les produits d'un « instinct aveugle », il faut 
parler aussi d'instinct aveugle lorsque l'on voit les 
Esquimaux construire leurs tentes avec des peaux 
de rennes, les Indiens de l'Amérique du Nord avec 
des peaux de buffles et les Peaux-Rouges du Brésil 
avec des branches de palmiers et des feuilles de ba- 
naniers. 

C'est encore à l'instinct aveugle qu'il faut attri- 
buer l'habitude de beaucoup d'insulaires de la mer 
du Sud de se nourrir presque exclusivement de 
poissons, celle des Chinois de ne manger que du 
riz, et celle des Gauchos des pampas de l'Amé- 
rique du Sud de n'avoir d'autre aliment que la 
viande. 

Faudrait-il enfin rapporter aussi à l'instinct aveu- 
gle la tendance des peuples de l'Europe de conser- 
ver à quelques exceptions près la forme monarchique 
comme ses abeilles; tandis qu'au contraire les peu- 
ples d'Amérique préfèrent, de même que les four- 
mis, la forme républicaine? 

I^ vérité, c'est qu'ici comme partout Yhahitude 
et surtout Vadaptation aux conditions immédiates 
de l'existence déterminent les mœurs et les condi- 
tions sociales de l'animal, et que ces mœurs, forti- 



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LA VIE SOCIALE DES ANIMAUX INFÉRIEURS 133 

fiées par une longue habitude, deviennent une se- 
conde nature. Elles s'enracinent dans l'espèce d'au- 
tant plus profondément que le nombre des généra- 
tions à travers lesquelles elles se sont transmises 
par hérédité est plus grand. V adaptation et Yhéré* 
dite dans leur influence réciproque permanente, 
c'est-à-dire la sélection naturelle par la lutte pour 
l'existence^ sont les principales causes qui produi- 
sent l'infinie diversité de l'organisation. 

D'où proviennent ces organes primitifs ou organes 
fondamentaux qui, en vertu des progrès de la divi- 
sion du travail, forment les divers organes et, par 
leur action simultanée, l'organisme complexe des 
animaux supérieurs? Ils sont eux-mêmes le produit 
composé de la réunion de petits individus organi- 
ques très nombreux et de la répartition des fonctions 
entre eux. Ces individus élémentaires, que Ton ne 
peut distinguer qu'avec l'aide du microscope, sont 
généralement désignés sous le nom de cellules. La 
forme, la structure et l'activité vitale de chaque or- 
ganisme sont produites par la forme, la combinaison 
et la division du travail des cellules, qui le compo- 
sent. Tous les organismes, animaux et plantes, à 
l'exception des plus simples, les monères, sont com- 
posés de nombreuses cellules. L'unité vitale appa- 
rente de tout organisme multicellulaire est comme 
l'unité politique de tout gouvernement humain, le 
résultat complexe de la réunion de ces petits ci- 
toyens et de la division du travail entre eux. 

Tout animal, au commencement de son existence, 
est un œuf simple, mais cet œuf à son tour n'est 
lui-même qu'une cellule. 
Dès que l'œuf de tout mammifère commence à se 



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134 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

développer pour former un nouvel individu, il se 
divise d'abord par segmentation en deux parties 
égales. C'est le noyau (vésicule germinative) qui se 
partage le premier en deux, puis la matière cellu- 
laire (le vitellus) qui Tentoure. Chacune des deux 
cellules filles ainsi produites se divise à son tour en 
deux cellules. La segmentation de ces quatre cellules 
donne naissance à huit autres cellules, celles-ci à 
seize, etc. C'est ainsi qu'une cellule simple finit par 
produire un amas sphérique de cellules très petites 
et très nombreuses qui offrent l'aspect d'une mûre, 
A l'origine, toutes ces nombreuses cellules sont 
exactement semblables de forme et de grosseur, 
mais bientôt elles commencent à se modifier en vue 
de leur organisation définitive. Il en est des cellules 
comme des colons qui veulent fonder un État bien 
organisé j elles se partagent le travail en consé- 
quence. Les unes entreprennent de protéger l'orga- 
nisme animal et revêtent les caractères des cellules 
de l'épiderme, les poils, les ongles et les griffes; les 
autres forment la charpente solide du corps; elles se 
transforment en cellules osseuses, cartilagineuses et 
conjonctives. Un troisième groupe s'allonge pour 
devenir les fibres striées transversalement qui cona- 
posent la chair ou les muscles, et qui, grâce à leur 
contractilité particulière, déterminent les mouve- 
ments des membres, et d'autres enfin, mieux douées 
et privilégiées entre toutes, forment le système ner- 
veux et se chargent par suite des fonctions les plus 
élevées, telles que la volonté, la sensibilité et l'intel- 
ligence. C'est ainsi que se produisent par multipli- 
cation répétée, par combinaison et division du tra- 
vail de ces petits éléments anatomiques, les divers 



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LA VIE SOCIALE DES ANIMAUX INFÉRIEURS i35 

organes dont l'ensemble constitue le corps de rani- 
mai adulte; et, par des procédés analogues, ces or- 
ganes produisent à leur tour le mécanisme compli- 
qué de l'organisme, tel que nous le présente chaque 
individualité animale. 

Tout ce qui vient d'être dit de la composition cel* 
lulaire du corps de l'animal, ainsi que de la division 
du travail des cellules et des organes, s'applique 
textuellement au corps de l'homme. Notre coi*ps, 
comme celui de tout animal supérieur, est aussi une 
sorte de petite république composée de millions de 
cellules qui en sont les petits citoyens et qui mènent 
jusqu'à un certain point une vie indépendante. Ils 
forment diverses castes destinées à jouer des rôles 
différents; ce sont les système organiques de notre 
corps : le système nerveux, le système muscu- 
laire, etc. La vie de l'individu humain, qui paraît 
extérieurement comme la simple émanation d'une 
âme personnelle, est en réalité le résultat très com- 
plexe de l'activité vitale de tous ces petits citoyens, 
les cellules, et des organes qu'ils ont formés par di- 
vision du travail. Lorsque quelques-uns d'entre eux 
viennent à mal remplir leur ofûce ou ne le remplis- 
sent plus du tout, nous disons qu'il y a maladie, et 
lorsque leur action commune, dont la résultante 
unique constitue la vie, vient à s'interrompre, nous 
disons qu'il y a mort. L'âme est une monade, une 
force simple, qui dirige tout cet ensemble. 

En résumé donc, tout homme, comme tout ani- 
mal, au commencement de son existence indivi- 
duelle, est une cellule simple, un œuf. Lorsque cet 
œuf commence à se développer, ses cellules filles 
et leurs descendantes ont à se diviser le travail. 



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J36 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

La série des formes si variées que Torganisme de 
l'homme, comme celui de l'animal, revêt pendant 
le développement, depuis la sortie de Tœuf, nous 
offre encore un exemple des plus frappants de la 
puissance de cette grande loi de la nature, à laquelle 
toutes les créatures animées, végétaux et animaux, 
sont soumises, qui a présidé ' à la naissance des 
innombrables espèces qui peuplent notre globe, et 
qui nous donne enfin la clef de l'organisation phy- 
sique aussi bien que de Torganisation sociale du 
dernier venu parmi les êtres, Thomme. 

Atomes, molécules, cellules, plantes, animaux, 
hommes, forment sur cette planète un immense 
État dont Tétude est remplie d'intérêt et de charmes 
pour l'esprit librement ouvert à la contemplation de 
la nature. 



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VIII 
l'intelligence des animaux 

Suivant le plan mystérieux et universel du Créa- 
teur, la nature s'est lentement formée, depuis Tétat 
nébuleux et chaotique de la matière cosmique pri- 
mitive jusqu'à Pordre harmonieux qui rayonne 
aujourd'hui à la surface des mondes. D'abord à 
peine sensible dans les êtres informes des premiers 
échelons zoologiques, la vie a atteint son aphélie 
terrestre dans l'homme actuel, qui résume par sa 
raison tous ses prédécesseurs animés et qui, conti- 
nuant de se purifier, deviendra un jour sans doute 
autant supérieur à son état actuel qu'il l'est déjà au- 
dessus de son état primitif des âges de barbarie et 
d'ignorance. 

Surprenons un instant les facultés intellectuelles 
naissantes des animaux auxquels des philosophes 
ont osé refuser les rudiments mêmes du raisonne- 
ment et du sentiment: et par cette observation faite 
librement, et sans idée préconçue chez les races 
les plus diverses, apprenons à contempler la nature 
sous son véritable jour et à mieux connaître les 
rapports d'origine qui nous lient à l'ensemble de 
toute la création. 



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138 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

Voici par exemple un drame dans un buisson, qui 
nous est raconté par un témoin oculaire. La scène se 
passe en Afrique aux environs de Biskra, région des 
sables. Laissons la parole au conteur, M. de Béjan : 

Je revenais de la chasse avec mon ordonnance, 
fatigué par une demi-journée de marche, sous un 
soleil de plomb qui vous dessèche la gorge dans ce 
pays où l'on ne trouve pour se rafraîchir qu'une eau 
saumâtre et pourrie; ma gourde était vide, quand 
enfin nous apparurent les premiers arbres d'une 
oasis et plus loin les tentes d'une tribu nomade : il 
était temps I 

J'envoyai en toute hâte chercher du lait, et m'é- 
tendant à l'ombre d'un chêne-liège, j'attendis. 

J'avais sous les yeux un paysage africain dans 
toute sa splendeur; mais, je l'avoue, je ne songeais 
guère à l'admirer. Je regardais , avec ce vague 
regard de l'homme fatigué, un buisson d'aloès dont 
les branches semblaient caresser le pied d'un gigan- 
tesque palmier, quand soudain il me sembla, au 
milieu du buisson, voir apparaître une petite tête 
fine et deux yeux brillants. 

Mon instinct d'observateur s'éveilla : j oubliai ma 
soif et ma fatigue; je pressentis quelque chose de 
curieux, et je concentrai toute mon attention sur le 
pied du palmier. 

Après avoir minutieusement examiné les environs 
autour de lui, le petit animal sortit lentement de son 
trou et s'arrêta. 

J'eus alors tout le temps de l'examiner. 

C'était une souris blanche, à l'œil malin et fiité 
comme un œil de grisette parisienne. 



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l'intelligence des animaux 139 

La petite bête regarda, sembla écouter, puis se 
mit à faire lentement le tour de Tarbre pour voir si 
elle était bien seule; d'abord, elle se contenta d'en 
raser le tronc, puis insensiblement elle élargit son 
cercle, et, quand elle eut ainsi exploré un certain 
espace de terrain, elle s'arrêta de nouveau et elle 
avait l'air de se dire : 

— Allonsy tout est tranquille... nous ne risquerons 
rien! 

Et, je vous le jure, on lisait tout cela dans ses 
yeux. 

Tout à coup, après un dernier regard jeté autour 
d'elle, elle fila, trottinant en ligne droite jusqu'à son 
trou, où elle disparut avec une merveilleuse agilité. 

J'eus de mauvaises pensées, j'en conviens : je crus 
à un rendez-vous d'amour. 

— Voilà une gaillarde! pensai-je. Pour prendre de 
telles précautions, elle ne doit pas en être à son 
début. 

Eh bien! c'était là une abominable idée, comme 
vous allez le voir. 

Une ou deux minutes s'étaient à peine écoulées 
quand je vis reparaître la tête de mon animal. 

Même jeu que la première fois : il regarde à droite, 
à gauche, rien de nouveau... Le voilà hors de sa 
retraite; mais, cette fois, il n'était pas seul! 

J'avais horriblement calomnié la pauvre bête, hon- 
nête mère de famille menant ses enfants à la prome- 
nade. 

Les enfants! Ils étaient cinq... tous mignons, le 
portrait de leur mère. . . 

Et sages! ils se tenaient en rang comme des sol- 
dats, à la file les uns des autres .. Mais ce n'est qu'en 



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140 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

regardant plus attentivement que je compris la cause 
de leur sagesse et de leur irréprochable alignement 
et en même temps Tesprit et la prudence de la 
souris. 

Le premier des petits tenait dans sa gueule la 
queue de sa mère, le second la queue de son frère, 
ainsi de suite... De cette façon, en cas d'alerte, la 
famille était sûre de ne pas se perdre. 

Pas de débandade à craindre. 

La maman, après avoir jeté un rapide coup d'œil 
autour d'elle, fit entendre un petit cri, et, comme des 
collégiens au signal du maître d'étude, les bébés 
rompirent les rangs, puis, sous la surveillance de la 
mère aux aguets, se mirent à jouer et à courir de ci 
delà. 

Gravement assise sur son derrière, la queue droite, 

— ce qui est un signe de vigilance, — la souris les 
regardait faire, l'œil humide de bonheur. 

Quand la petite troupe eut bien joué, à un signal 
les gamins se groupèrent, se serrèrent les uns contre 
les autres, se pelotonnèrent comme des gens frileux, 

— cela devait être sans doute convenu d'avance, — 
et la mère, prenant dans sa gueule des feuilles sèches, 
les en couvrit peu à peu. 

Ce travail terminé, elle recula de quelques pas 
pour examiner son ouvrage; elle fut probablement 
satisfaite, car, après s'être approchée de sa progéni- 
ture et lui avoir fait quelque recommandation, elle 
disparut dans un bouquet de bois voisin. Les petits 
étaient immobiles sous leurs couverture de feuilles, 
et jamais on n'eût soupçonné là-dessous toute une 
génération de souris. 

Dix minutes après environ, la maman revenait. 



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l'intelligence des animaux 141 

et je compris alors la cause de son absence, qui 
m'avait fort intrigué. Elle tenait dans sa gueule une 
noisette dont la coquille était déjà à moitié rongée. 
Ce travail, je le supposai, devait avoir été fait par le 
mâle, qui, en bon père de famille, veille à la nour- 
riture de ses enfants. 

J'entendis ce cri qui m'avait déjà frappé, et immé- 
diatement la cachette de feuillage s'écroula, et vers 
la mère accoururent les petits bandits : on aurait dit 
qu'ils devinaient que l'heure de la collation était 
arrivée... 

Après quelques instants de labeur où les pattes et 
les dents jouèrent leur rôle, la noisette était sortie 
de sa coquille et divisée en cinq parts égales que 
grignotaient les enfants avec l'appétit de leur âge. 

C'était charmant à voir que le spectacle de cette 
famille prenant son repas. 

Quand le dernier fragment de noisette eut dis- 
paru, on se remit à courir... La mère ne s'y opposa 
point : tout était tranquille, et un peu d'exercice, 
après un bon repas, facilite la digestion. 

Mais il n'y a pas de bonheur complet en ce monde. 

Jusqu'alors, j'avais regardé ces diverses scènes 
avec intérêt; la curiosité et mon rôle de traître y 
aidant, je résolus de troubler ces ébats pour savoir 
ce qu'il en adviendrait. 

Je voulais voir comment la mère de famille se tire- 
rait d'affaire si un danger se présentait, et je fis un 
mouvement un peu brusque. 

C'est à peine si j'eus le temps de voir ce qui se 
passa : un des petits avait pris dans sa gueule la 
queue de sa mère, un autre la queue de son frère, 
et ainsi de suite; en un clin d'œil, cette grappe de 



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142 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

souris s'était reformée et avait disparu dans son trou. 

Le drame s'était terminé, avec des émotions, mais 
sans encombre. 

— Et Ton dit, murmurai-je, que les bêtes n'ont 
pas d'esprit et ne raisonnent pasl 

C'est égal, au fond, j'éprouvais comme uaremords 
d'avoir troublé la quiétude de ces animaux. Du 
reste, j'allais être puni de ma mauvaise action : mon 
ordonnance revenait, et, au lieu du lait frais sur 
lequel je comptais, il n'avait pu se procurer qu'un 
quart de tasse de lait caillé . 

J'avalai cette affreuse chose comme une pénitence; 
mais, malgré ma fatigue, ma soif et les deux lieues 
que j'avais encore à faire, je n'aurais pas donné ma 
journée pour la meilleure chope de bière. J'avais uq 
argument de plus prouvant que les animaux ont de 
l'esprit, et, ma foi ! l'esprit devient si rare parmi les 
hommes que j'étais bien aise de me dire qu'il ne 
disparaîtrait pas encore du monde, puisqu'on le 
retrouverait toujours chez les bêtes... 

Si nous passions de la souris à l'éléphant, le con- 
traste serait assurément complet, et pourtant écou- 
tons le récit suivant rapporté par M. Jacolliot d'un 
épisode des plus pittoresques de son séjour dans les 
Indes : 

A quelques lieues de Pondichéry, il existe une 
pagode célèbre du nom de Willenoor, qui reçoit à 
l'époque des grandes fêtes de mai une foule de cinq 
à six mille pèlerins, accourus de tous les côtés do 
l'Inde entière. Cette pagode possède un certaia 
nombre d'éléphants sacrés, et parmi eux un élé- 
phant quêteur. 



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^l'intelligence des animaux 143 

Deux fois la semaine, ce dernier se rend dans les 
villages et à Pondichéry, accompagné de son cornac, 
et quête au profit des brahmes de Willenoor. Que 
de fois, travaillant sous la véranda, entouré de 
tattis (rideaux de vétiver), du premier étage de ma 
maison, n'ai-je pas vu sa grosse trompe soulever le 
rideau mobile et ae balancer pour me demander une 
pièce de monnaie neuve, qu'il aspirait de ma main 
dans sa trompe à 40 centimètres de distance au 
moins. 

Je ne manquai jamais de lui donner une petite 
pièce pour sa pagode, et pour une livre de pain 
que mon domestique trempait dans la mélasse, dont 
il était très friand, comme on le pense bien, nous 
étions devenus en peu de temps bons amis. Il ne 
m'avait jamais vu qu'en déshabillé, c'est-à-dire en 
mauresque légère de soie du pays à travers les 
colonnettes du balcon de la véranda. 

Un jour, j'eus à me rendre à Willenoor pour 
affaires. J'arrivai à midi : le soleil incendiait la terre, 
personne dans les rues ou sous les vérandas; tout 
le monde faisait la sieste. 

Ma voiture s'était arrêtée sur la place principale 
sous un manguier, et j'allais me diriger vers la 
maison du thasildar, chef du village, lorsque tout à 
coup, de la pagode qui se trouvait en face, sort au 
galop un monstrueux éléphant noir. Il arrive sur 
nous, et, avant que j'aie eu le temps seulement de 
me reconnaître, il m'enlève, me place sur son cou 
et reprend à toute vitesse le chemin de la pagode : 
il me fait traverser la première enceinte, celle du 
grand étang des ablutions, et me conduit droit au 
quartier des éléphants. 



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144 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

Arrivé là, il me dépose à terre, au milieu de tous 
ses camarades; c'était Téléphant quêteur qui m'avait 
reconnu. Il poussait de petits cris, accompagnés 
de balancements de trompe et de battements 
d'oreilles, que sans doute ses amis traduisirent à 
mon avantage; car, au moment où le thasildar, suivi 
de quelques brahmes de la pagodfe, accourait cher- 
cher Texplication de l'événement, ils purent me 
voir tranquille et complètement rassuré, au milieu 
de ces monstrueuses bêtes, qui me faisaient une 
véritable ovation. 

— C'est extraordinaire, dit un des brahmes, je ne 
les ai jamais vus faire autant d'amitiés à personne. 

Je lui expliquai mes petits cadeaux hebdomadaires 
à l'éléphant quêteur. 

— Gela ne m'étonne plus, me répondit-il, il a déjà 
conté cela à toute la bande, et les gourmands vous 
font fête pour en obtenir autant. 

— Se pourrait-il? fis-je avec étonnement. 

— J'en suis parfaitement sûr. Voulez-vous en faire 
l'épreuve? Passez le bras autour de la trompe de 
votre ami, et faites-lui signe de sortir avec vous; ils 
vous suivront tous. Laissez-vous conduire, et vous 
allez voir où ils vont vous mener. 

Je suivis de point en point la recommandation : 
l'éléphant quêteur et moi, nous primes les devants; 
les neuf autres emboîtèrent immédiatement le pas, 
échangeant entre eux des cris de contentement. Nous 
franchîmes la porte de la pagode, et ils me condui- 
sirent tout droit chez un boulanger indigène. J'eusse 
été stupéfié d'étonnement, si je n'eusse déjà connu 
la merveilleuse intelligence de ces animaux. Arrivé 
là, on comprend que je dus m'exécuter, et je leur 



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l'intelligence des animaux 145 

fis cadeau à chacun d'un pain enduit de ce précieux 
sirop de canne dont ils font leurs délices. 

Le brahme avec qui j'avais déjà lié conversation, 
et qui était professeur de philosophie au temple de 
Willenoor, m'apprit que de temps en temps l'élé- 
phant quêteur échappait à leur surveillance et 
allait quêter pour son compte jusqu'à Pondichéry; 
et, comme il connaissait parfaitement le bazar où il 
allait à la provision à son tour, il s'y rendait, dépo- 
sait tout l'argent qui remplissait sa trompe sur la 
table d'un marchand de fruits, et mangeait des 
cannes à sucre, des ananas, des bananes^ des man* 
gués et du jagre autant que l'Indou voulait lui en 
donner. 

Le fait suivant s'est également passé sous les yeux 
du même voyageur. 

Chacun sait que l'on parvient à habituer l'élé- 
phant à exécuter les travaux les plus variés. 

Dans les habitations, »on fait en général boire les 
bestiaux dans de grandes auges en bois remplies 
avec de l'eau de puits à l'aide d'une pompe. On en 
use ainsi pour que l'animal désaltéré ne touche pas 
à l'eau stagnante et putréfiée des étangs. 

Et c'est d'ordinaire un éléphant qui, de bon matin, 
pompe, pendant près d'une heure, pour remplir ces 
auges monumentales. Inutile de dire que, habitué à 
ce service, il n'a pas besoin d'être commandé, et 
que tous les matins, une heure avant le lever du 
soleil, il est à sa besogne avec l'exactitude d'un 
réveille-matin... qui marche. 

J'étais un jour à Trichnapoli, chez un négociant 
de mes amis qui possédait une magnifique habita- 
Flammarion. — contemp. scient, ii 10 



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146 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

tion à quelques lieues de la ville; le soleil se levait; 
mon domestique venait de m'éveiller pour le bain. 
En passant dans la cour, j'aperçus un gros éléphant 
blanc qui pompait mélancoliquement en fermant 
les yeux, ayant Tair de se distraire, par la pensée, 
de cette ennuyeuse besogne. Il salue ma présence 
par un joyeux battement d'oreilles, — car, depuis 
deux jours que j'étais arrivé, je lui avais donne 
force friandises, — mais il ne se dérauagea pas de son 
travail : avant d'être libre, il devait remplir l'auge. 

J'allais passer en le caressant de la main, lorsque 
je remarquai qu'un des deux troncs d'arbres qui sou- 
tenaient l'auge par chaque bout ayant glissé décote, 
il arrivait que l'auge, continuant à être supportée 
d'un bout par l'autre tronc, allait se vider sans qu'il 
fût possible de la remplir, dès que l'eau serait au 
niveau du bord qui se trouvait en contre-bas. • 

Je m'arrêtai pour observer ce qui allait se passer. 
En voyant tomber l'eau par le bord inférieur, l'élé- 
phant allait-il abandonner sa besogne, la croyant 
terminée, ou bien, s'apercevant qu'il s'en fallait de 
plus d'un pied que l'auge ne fût pleine de l'autre bord, 
s'obstinerait-il à pomper jusqu'à ce qu'elle fût pleine 
des deux côtés, ce qui ne devait jamais arriver? 

Au bout de quelques minutes, l'eau, en effet, com- 
mença à s'écouler par le côté qui avait perdu son 
soutien. L'éléphant, voyant cela, commença à donner 
quelques signes d'inquiétude^ mais comme il s'en 
fallait de beaucoup que l'autre bord plus rapproché 
de lui fût plein, il continua à pomper. 

Voyant que Teau continuait à s'en aller, il aban- 
donna le manche de la pompe et vint observer de 
près le phénomène, dont il ne paraissait point se 



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l'intelligence des animaux 147 

rendre compte facilement; trois fois il retourna 
pomper, trois fois il revint observer l'auge. J*étais 
tout yeux et impatient de voir comment cela allait 
finir. Bientôt un fort battement d'oreilles sembla 
indiquer que la lumière se faisait dans son intelli- 
gence. 

Il vint flairer le tronc d'arbre qui avait glissé de 
dessous l'auge; un moment, je crus qu'il allait le 
remettre en place ; mais ce n'était pas, je le compris, 
le côté qui débordait, qui l'inquiétait, mais bien le 
côté qui ne voulait pas se remplir. Dès qu'il eut 
bien saisi la difficulté qui le préoccupait, il ne fut 
pas long à trouver le moyen d'en sortir. Soulevant 
l'auge, qu'il appuya pour un instant sur une de ses 
grosses pattes, il arracha le second tronc d'arbre 
avec sa trompe et laissa retomber l'auge, qui, repo- 
sant alors de tous côtés sur le sol, put se remplir 
aisément. 

A cette preuve d'intelligence raisonnée , que 
j'attendais cependant, tout en ne la prévoyant point 
aussi complète, il se passa en moi quelque chose 
d'étrange et que je ne saurais expliquer : les larmes 
me montèrent aux yeux, et je fus pendant quelques 
instants absorbé par une foule de pensées sur cet 
éternel problème de l'âme et de la vie constamment 
agité et toujours insoluble. Cet éléphant ne venait- 
il pas de me démontrer qu'il était mille fois plus au- 
dessus du ver de terre rampant que je ne pouvais 
avoir moi-même la prétention d'être au-dessus de lui? 

Et alors.... 

Cet être si intelligent et si bon est l'ami, le servi- 
teur et le protecteur de la famille; Il faut le voir 



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i48 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

conduisant à ]a promenade les enfants de son maître : 
on n'a rien à craindre, ni des serpents ni des fauves, 
ni des tourbières ni des étangs ; il veille avec plus 
de sollicitude que le domestique le plus zélé. 

Il s'en va à pas comptés, le long des petits che- 
mins, réglant sa marche sur celle des bambins, leur 
cueilljsuit des fleurs, des fruits sur les arbres, marau- 
dant des cannes à sucre; sur un geste, cassant une 
branche pour ceux qui veulent se faire des fouets 
ou des bâtons. Il faut entendre toute la bande 
joyeuse : — Tomy par-cil ïomy par-là! 

— Moi, je veux manger cette grosse mangue qui 
est là-haut. 

Et Tomy cueille la mangue. 

— Moi, je veux ce papillon. 

Et Tomy de s'approcher doucement de la pauvre 
bête et de l'attirer dans sa trompe par aspiration. 

— Moi, je veux cette belle fleur jaune qui est là 
au milieu de l'étang. 

Et Tomy d'aller dans l'eau jusqu'au cou pour aller 
chercher la fleur. 

Au moindre bruit dont il ne se rend pas bien 
compte, s'il aperçoit au loin dans le fourré un chacal 
ou une hyène, vite il rassemble toute une nichée 
entre ses pieds de devant, sous la protection de sa 
trompe : il commence à mugir de colère, et malheur 
à qui essayerait de lui enlever un de ses enfants; 
tigre, lion ou homme seraient en un instant broyés 
contre terre. 

Dans les saunderbounds du Gange, pays plat, ma- 
récageux, couvert de jungles et de rivièresjsivraie 
patrie du tigre royal de Bengale, les combats entre 
ce fauve et l'éléphant, protégeant les troupeaux, les 



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l'intelligence des animaux 149 

serviteurs ou les enfants de son maître, sont presque 
journaliers. 

Les tigres de cette espèce sont tellement féroces, 
qu'ils ne refusent jamais la lutte, dont le résultat est 
iQvariablement pour eux d'être broyés sous les pieds 
de leur terrible adversaire. 

Autant l'éléphant est impitoyable dans ses com- 
bats avec le tigre, Tours, le rhinocéros, à qui il ne 
fait jamais grâce, autant il est doux, bon, humain 
avec les animaux inoffensifs. C'est à un point que, 
quel que soit l'empire que vous puissiez avoir sur 
lui, vous ne parviendrez pas à lui faire écraser un 
insecte. 

On connaît ces petits animaux que les enfants ap- 
pellent des hêtes à bon Dieu; la même espèce existe 
dans rinde, quoiqu'à peu près de moitié plus grosse. 
J'ai souvent vu, à titre d'expérience, prendre un de 
ces insectes, le placer sur une surface plane, les 
dalles d'une cour par exemple, et commander à un 
éléphant de l'écraser en lui posant le pied dessus; ni 
son maître, ni son cornac, ne parvenaient jamais à 
l'empêcher de lever fortement le pied en passant sur 
la petite bête, dans l'intention bien évidente de ne 
lui faire aucun mal. Si, au contraire, vous lui com- 
mandiez de . vous l'apporter, il la prenait délicate- 
ment au bout de sa trompe et vous la mettait dans 
les mains, sans lui avoir même froissé les ailes *. 

Ce sont là autant de faits qui mettent en évidence 
Yintelligence des animaux, faculté qu'il ne faut pas 
confondre avec ViJistinct, Cette intelligence fait-elle 
des progrès, comme celle de l'humanité? On a long- 

1. L. Jacolliot. 



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450 CONTEMPLATIONS SQENTIFIQUES 

temps nié ces progrès^ comme on a longtemps nié 
cette intelligence elle-même. Cependant il y a des 
faits qui paraissent témoigner en faveur de ces pro- 
grès, pour tout esprit observateur qui étudie la na- 
ture sans idée préconçue. 

LaTen'e, en suivant son cours dans l'espace, s'élève 
de siècle en siècle vers une destinée supérieure. En 
vain, les apôtres du passé ont-ils prétendu créer le 
monde parfait et le faire ensuite tomber dans la 
déchéance : la vérité naturelle est qu'à leur origine 
les planètes préparèrent pendant de longues pério- 
des rétablissement de la vie à leur surface, que les 
premières plantes étaient sans feuilles et sans fleurs, 
que les premiers animaux étaient informes et dé- 
pourvus des sens qui ne furent produits que plus 
tard , et que Thumanité elle-même , aujourd'hui 
presque adolescente, vécut pendant des siècles à 
l'état barbare de l'animalité inconsciente. 

Il est évident que le genre de vie de certains ani- 
maux, loin d'être stable, s'est, au contraire, trans- 
formé avec les diverses phases de la Terre, et que les 
mœurs de beaucoup d'entre eux ne sont pas aujour- 
d'hui ce qu'elles étaient il y a quelques siècles; il en 
est même qui, en ce moment, sont en voie de faire 
subir de notables modifications à leurs constructions. 

Il y a quelques années, mon savant ami, le doc- 
teur Pouchet, le regretté directeur du Muséum de 
Rouen, a appelé l'attention scientifique et philo- 
sophique sur un fait extrêmement curieux : c'est 
que certaines espèces d'oiseaux, et les hirondelles 
en particulier, sont actuellement occupées à modi- 
fier l'architecture de leurs demeures, comme nous 
l'avons fait et le faisons nous-mêmes. 



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l'intelligence des animaux 151 

Voici en effet les circonstances surprenantes (sur- 
prenantes pour nos idées habituelles) signalées par 
le savant naturaliste. 

Remarquons d'abord que certains oiseaux, qui ne 
travaillent maintenant qu'avec les produits de nos 
usines, employaient nécessairement d'autres maté- 
riaux avant que celles-ci fussent montées. Actuelle- 
ment, c'est avec des bouts de fil ou avec de la ficelle 
que le loriot d'Europe coud son nid sous les bran- 
ches des arbres. Il suivait nécessairement un autre 
procédé avant que l'industrie de l'homme lui eût of- 
fert ses produits. 

Depuis plusieurs siècles, nous savons que les hi- 
rondelles de fenêtre se plaisent au milieu de nos 
populeuses cités; c'est parmi les dentelles de nos 
ogives gothiques, ou à la corniche de nos palais où 
de nos habitations qu'elles viennent presque cons- 
tamment maçonner leurs nids : elles construisent 
leurs demeures sur les nôtres. L'hirondelle de che- 
minée, encore plus famihère et plus audacieuse, 
s'installe souvent à leur intérieur, et même dans nos 
usines, sans s'effrayer ni du bruit des machines, ni 
des feux des fourneaux, ni du mouvement des ou- 
vriers. Assurément, les mœurs de ces oiseaux sont 
absolument différentes aujourd'hui de ce qu'elles 
étaient lors des longs siècles d'abrutissement qui 
précédèrent l'éclat de la civilisation actuelle. Durant 
les époques préhistoriques, lorsque nous menions 
une existence sauvage, errant sans vêtements au 
milieu des forêts, et n'ayant aucune habitation pour 
nous abriter, il fallait bien que les hirondelles nidi- 
fiassent toutes dans d'autres lieux qu'à présent. Et, 
plus tard, elles ne s'intallèrent ni dans nos villages 



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152 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

lacustres, ni dans d'autres monuments mégalithi- 
ques, de telles demeures ne leur ofTrant aucune sé- 
curité, aucun abri convenable : toutes bâtissaient 
alors dans les rochers, ce que plusieurs familles 
continuent de faire de père en fils. 

On peut en dire autant des cigognes, nidifiant fa- 
milièrement aujourd'hui au milieu des cités les plus 
populeuses, sur les toits, sur les cheminées, dans des 
abris que leur prépare la sympathie des habitants et 
où elles s'installent avec confiance. Ces oiseaux ne 
sont pas restés immobiles; ils ont avancé en même 
temps que la civilisation. A leurs primitives demeu- 
res, moins commodes, ils ont préféré celles que leur 
offrait l'homme. 

Ces changements dans l'industrie ou les mœurs 
des oiseaux sont peut-être même beaucoup plus 
rapides qu'on ne le suppose généralement. Des 
observations qu'il a faites sur la nidification de 
l'hirondelle de fenêtre, M. Pouchet tire la con- 
clusion que, durant la première moitié du siècle 
actuel, celle-ci y a introduit de notables perfection- 
nements. 

« M'étant fait apporter des nids de cette hirondelle 
pour les dessiner, dit-il, je fus tout étonné de voir 
qu'ils ne ressemblaient nullement à ceux que j'avais 
autrefois collectés. C'était à peine si je pouvais y 
croire; je n'y ai cru qu'en en ayant des preuves ma- 
térielles sous les yeux, et en comparant entre eux 
des nids anciennement enlevés par moi sur nos vieux 
monuments et conservés depuis environ quarante 
ans au Muséum de Rouen, et des nids tout récem- 
ment construits dans les nouveaux quartiers de cette 
ville, puis en comparant enfin les derniers aux figu- 



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l'intelugence des animaux 153 

res et aux descriptions que Ton trouve dans les œu- 
vres des naturalistes. 

« Ainsi, je pus constater que les architectes d'au- 
jourd'hui avaient notablement changé le mode de 
construction de leurs pères, et qu'en ce moment il 
se produisait une grande révolution architectonique 
dans les travaux de cette espèce, un véritable per- 
fectionnement. 

« Bien que cette comparaison des nids ancienne- 
ment déposés au Muséum avec les nids récemment 
desséchés me parût établir péremptoirement ce que 
j'avance, je me mis à visiter nos monuments et nos 
rochers, une lunette à la main, pour apprécier jusqu'à 
quel point cette révolution s'étendait. Sur les nids 
qui peuplent les arceaux du portail de nos églises, je 
vis que beaucoup d'entre eux offraient encore l'an- 
cienne structure, soit qu'ils ne fussent que de vieilles 
constructions réparées par leurs habitants, soit qu'ils 
se trouvassent récemment édifiés par des architectes 
arriérés, ce qui était difficile à débrouiller; puis, de 
place en place, on trouvait des nids de forme nou- 
velle, mêlés à ceux de l'ancienne construction. 

« Au contraire, dans les rues toutes nouvelles per- 
cées à Rouen, les hirondelles ont partout bâti sur 
leur nouveau modèle. 

« C'est cette double observation qui me fait seule- 
ment dire que les hirondelles sont en voie de trans- 
former l'architecture de leurs habitations, car, dans 
l'état de la question, on ne peut pas assurer que 
toutes construisent sur le nouveau modèle et qu'il 
n'existe plus de retardataires qui suivent encore les 
vieux errements. » 

Quoique cette comparaison des nids recueillis il y 



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154 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

a quarante ans avec ceux qui sont récoltés nouvelle- 
ment soit péremptoire, pour compléter la preuve du 
progrès, l'observateur ajoute qu'il a eu recours aux 
descriptions ou aux figures que les auteurs donnent 
du nid de l'hirondelle de fenêtre. Toutes se rappor- 
tent à l'ancienne construction ; aucune d'elles n'in- 
dique la forme nouvelle. Tous les naturalistes disent, 
en effet, que le nid de l'hirondelle de fenêtre est 
globuleux ou présente un segment de sphéroïde, 
avec une très petite ouverture arrondie^ donnant à 
peine passage au couple qui l'habite. Les figures 
données par les ornithologistes ne se rapportent 
aussi qu'à la figure ancienne. 

Les anciens nids, dans leur largeur, représentent 
les deux tiers d'une section de sphère, et offrent une 
entrée située vers le haut, qui n'est qu'un petit trou 
arrondi, de 2 à 3 centimètres de diamètre, et qui, 
ainsi que le dit textuellement Spallanzani, n'excède 
pas le volume du corps de V oiseau. 

Les nouveaux nids au contraire, au lieu de se rap- 
procher de la forme globuleuse, représentent le 
quart d'un demi-ovoïde creux, ayant les pôles fort 
allongés et dont les trois sections adhèrent totale- 
ment aux murailles des édifices, à Texception de 
celle d'en haut, où se trouve pratiquée l'entrée. 
Cette entrée des nouveaux nids, au lieu d'être un 
simple trou arrondi, comme dans l'ancienne cons- 
truction, est une très longue fente transversale^ 
formée en bas par une échancrure du bord de la sec- 
tion, et en haut par l'édifice auquel adhère le nid; 
cette ouverture horizontale, dont les extrémités sont 
arrondies, offre une longueur de 9 à 10 centimètres, 
sur une hauteur de 2 seulement. 



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l'intelligence des animaux 155 

Ces nids, étant fort déprimés, ressemblent exacte- 
ment à une section de coupe antique qu'on aurait 
appliquée contre une paroi de muraille et dont on 
aurait simplement échancré le bord pour en prati- 
quer l'entrée. 

Il y a donc, entre ces deux sortes de nids, une dif- 
férence fondamentale dans leur forme générale et 
surtout dans la disposition de l'entrée. 

Assurément, le nouveau système de construction 
qu'aflfectent les hirondelles est un progrès sur l'an- 
cien. Le plancher qu'il offre à la famille possède plus 
d'étendue pour ses ébats, et les petits s'y trouvent 
moins tassés les uns sur les autres. Cette longue 
ouverture permet aussi aux jeunes hirondelles de 
mettre leurs têtes dehors, pour respirer Tair pur ou 
se familiariser avec le monde extérieur ; c'est pour 
elles un véritable balcon, dont l'ampleur est telle, 
qu'on y voit souvent deux petits en même temps, 
sans que leur présence gêne les allées et venues de 
leurs parents, qui entrent et sortent sans les déran- 
ger; ce qui ne pouvait avoir lieu lorsque l'entrée du 
nid ne consistait qu'en un simple trou. Le père et la 
mère ne se sont réservé que la plus étroite entrée 
possible. En effet, on voit que, en arrivant à leur 
demeure, souvent ils commencent par s'accrocher à 
ses parois, et qu'ils ne se fourrent qu'avec difficulté 
dans son intérieur; ainsi, le nid est mieux protégé 
contre la pluie, le froid et les ennemis du dehors. 

Voilà donc les oiseaux qui font mieux leurs nids 
aujourd'hui que dans le temps. Peut-être, d'ailleurs, 
tandis que certaines espèces animales manifestent 
actuellement un progrès dans leurs œuvres, en est- 
il d'autres qui ne progressent plus, parce que leur 



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156 CONTEMPLATIONS SCIBNTIFIOOES 

temps est passé et qu'elles dépérissent, tandis que 
d'autres, plus jeunes, ne font pas encore usage de 
leur raison et de leur jugement. 

Ce sont là des faits dont l'observation méthodique 
est du plus haut intérêt. Ils nous apprennent que 
Vesprit des animaux est aussi bien perfectible que 
celui de l'homme, ce qui modifie nos étroites et vani- 
teuses idées d'autrefois, et agrandit notre connais- 
sance de la nature. 

Tout indifférents et indolents qu'ils paraissent, les 
poissons nous tiennent le même langage. 

Gomment refuser aux animaux une intelligence de 
même ordre que la nôtre, — nous ne disons pas de 
même degré, — en présence des changements que, 
traqués par les pêcheurs, les morses ont opérés dans 
leurs habitudes? 

Dans les premiers temps de la pêche, on en pre- 
nait autant qu'on voulait sans beaucoup de peine. 
Non seulement ils nageaient sans crainte autour des 
navires , mais à terre ils ne craignaient pas de 
s'aventurer assez loin du rivage, et c'est alors que 
les matelots en faisaient les plus grands massacres. 
Aussitôt débarqués, les matelots se rangeaient de 
manière à couper la retraite à leurs victimes. 

Le morse voyait tranquillement ces dispositions, 
et ne songeait à fuir qu'après avoir été attaqué et 
quand nombre des siens gisaient déjà sur le sol. Les 
assaillants, formant alors une sorte de retranchement 
avec les animaux tués, assommaient facilement ceux 
qui, pour gagner la mer, cherchaient à le franchir. 
On en tuait de cette manière quelquefois près d'un 
millier en une seule attaque. 



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l'intelligence des animaux 157 

Tout cela est bien changé aujourd'hui. Le phoque 
fuit les pêcheurs, forme rarement de grandes bandes 
à terre ou sur les glaces, ne se couche jamais que 
très près de la mer. se tient continuellement sur ses 
gardes, et, notons bien cette dernière circonstance, 
ne se livre au sommeil qu'après avoir placé une sen- 
tinelle qui ne manque pas d'avertir la bande de rap- 
proche de Tennemi. 

Ainsi, voilà un animal qui, sous la pression des 
circonstances nouvelles, a inventé le guet! L'homme 
eût-il pu mieux faire? 

Il n'est pas jusqu'au crapaud qui ne donne des 
signes certains d'intelligence et de raisonnement. 
Voici, par exemple, une observation rapportée il y a 
quelques années par un naturaliste autrichien. 

Un maître d'école de Pichelsdorf a observé pen- 
dant plusieurs années un cas particulier dMntelli- 
gence d'un crapaud. Cet animal, si utile au labou- 
reur par la consommation qu'il fait des hannetons et 
des insectes, possède, paraît-il, une prédilection toute 
particulière pour les abeilles et le miel. Il y a dix ou 
douze ans, le maître d'école remarqua un beau 
matin devant sa ruche un gros crapaud gris occupé 
à avaler des abeilles; il prend une bêche et lance le 
crapaud au loin. 

Le lendemain, un crapaud se trouvait devant la 
ruche. Il vient en pensée au maître d'école que ce 
pourrait bien être le crapaud d'hier ; pour s'en assu- 
rer, il le prend et lui attache à la patte de derrière 
un fil bleu, puis il le fait jeter dans un ruisseau éloi- 
gné. Le deuxième jour, le crapaud se trouvait de 
nouveau devant la ruche. Cette fois, il le fait trans- 



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158 CONTEMPLATIONS saENTIFIQUfiS 

portera un endroit très éloigné : deux jours après, 
ranimai avait retrouvé le chemin de la ruche à tra- 
vers les champs et les prairies. 

Le maître d'école le porte lui-même alors à une 
distance de plusieurs lieues. Huit jours après envi- 
ron, le crapaud était de nouveau devant la ruche 
occupé à attraper des abeilles. Il cessa alors de le 
chasser, d'autant plus qu*il remarqua que a Tanimal 
ne dévorait que les abeilles malades ». Cette obser- 
vation dura plusieurs années, jusqu'à ce qu'un jour 
le crapaud tomba sous la dent d'un putois. 

Certes, l'intelligence des animaux a ses degrés, 
bien différents suivant les espèces : celle du crapaud 
est sans aucun doute incomparablement au-dessous 
de celle de la fourmi, de l'abeille, du cheval, du 
singe, de l'éléphant ou du chien. Avez-vous jamais 
observé dans une prairie le langage antennal des 
fourmis? Nous y avons déjà fait allusion plus haut. 
Par quel mystère ces intéressantes petites bêtes peu- 
vent-elles s'aventurer loin de l'habitation, à des 
distances relativement énormes, et ne jamais hésiter 
sur la route à tenir lorsqu'il s'agit de revenir sur 
leurs pas? C'est vraiment une question difficile; les 
savants qui s'en sont occupés attribuent cette faculté 
à l'acide formique que dégage l'insecte pendant sa 
marche et qui lui sert exactement comme au renard 
ou au chien à retrouver sa route. 

c< Un jour, écrit mon savant ami J. Levallois, je 
suivais depuis assez longtemps une de mes fourmis. 
Elle s'était fort éloignée de la fourmilière et ne sem- 
blait pas disposée à y revenir de sitôt. Au beau mi- 
lieu de l'allée, elle vint à rencontrer le cadavre d'un 



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l'intelligence des animaux 159 

gros limaçon. Elle commença par en faire le tour, 
puis monta sur le dos du vilain animal, le parcou- 
rut, et, après ce complet examen, au lieu de pour- 
suivre sa course en avant, reprit immédiatement la 
direction de la fourmilière. 

« A moitié chemin, elle trouva une de ses com- 
pagnes. Aller à elle, choquer ou plutôt frotter an- 
tennes contre antennes avec une extraordinaire ani- 
mation^ fut fait en un clin d*œil. Autant en arriva pour 
une seconde, pour une troisième. A mesure que la 
première fourmi les abandonnait, elles se dirigeaient 
en toute hâte vers l'endroit où gisait le limaçon. 
Bientôt elle entra dans l'habitation, et je la perdis de 
vue : mais il est à croire qu'elle y continua le même 
travail d'avertissement et d'excitation, car une inter- 
minable file de gaillardes très disposées à prendre 
leur part du festin ne tarda pas à se diriger du côté 
de la proie indiquée. Dix minutes après, le limaçon 
disparaissait sous une foule jaunâtre et grouillante; 
le soir, il n'en restait plus trace. » 

Chacun peut renouveler des observations sembla- 
bles. D'ailleurs, il n'y a plus à prouver l'existence 
du langage antennal, qui, depuis un demi-siècle, 
est une vérité acquise à la science; mais ce qui est 
intéressant, ce qui importe au philosophe et doit 
éveiller son attention, c'est de déterminer la portée 
de ce langage, d'en reconnaître les bornes et de 
chercher quelles conséquences s'en peuvent déduire. 
Consiste-t-il en un simple frottement des antennes? 
On serait porté à le croire. Cependant récemment 
un professeur d'histoire naturelle de la Prusse rhé- 
nane, M. Langlois, a annoncé que les fourmis sont 
pourvues d'un appareil résonnant qui ressemble à 



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160 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

celui de la guêpe. Il y aurait donc de faibles sons 
produits, des sons faits pour des oreilles de fourmis! 
A vérifier. 

Personne ne doute plus aujourd'hui que les bêtes 
n'aient parfois beaucoup d'esprit, et ne prouvent 
même leur sentiment en certaines circonstances. 
Je me souviens d'avoir reçu dans le temps à la 
revue scientifique le Cosmos, l'observation fort inté- 
ressante d'un naturaliste sur un ménage de perro- 
quets. La voici en quelques lignes : 

Deux perroquets avaient vécu ensemble quatre 
années ; la femelle tomba en langueur, ses jambes 
enflèrent; c'étaient les symptômes de la goutte. Il lui 
devint impossible de prendre sa nourriture comme 
autrefois; mais le mâle la lui portait dans son bec. 
Il la nourrit ainsi pendant quatre mois, au bout des- 
quels ses infirmités avaient tellement augmenté 
que ne pouvant plus se tenir sur ses pattes elle 
restait accroupie au fond de sa cage, faisant d'infruc- 
tueux efforts pour se hisser sur son bâton. 

Le mâle, toujours près d'elle, secondait de toutes 
ses forces sa chère moitié. Saisissant la malade par 
le bec ou par la partie supérieure de l'aile, il cherchait 
à la soulever. Sa contenance, ses gestes, sa sollici- 
tude, tout en cet oiseau indiquait l'ardent désir de sou- 
lager la faiblesse et les souffrances de la malade. Où 
la scène devint plus intéressante encore^ c'est lorsque 
cette femelle fut sur le point d'expirer. Les assidui- 
tés et les tendres soins de son compagnon redoublè- 
rent. Il cherchait à lui ouvrir le bec pour y glisser 
quelque nourriture; il allait et venait autour d'elle 



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l'intelligence des animaux 161 

sans relâche. Il courait à elle et s'en retournait d'un 
air agité. 

Souvent, les yeux fixés sur la moribonde, il gar- 
dait un morne silence, interrompu de temps en 
temps par des cris plaintife. Enfin sa compagne 
rendit le dernier soupir. Dès ce moment, il ne fit 
qae languir, et peu de semaines après il mourut. 

Nul ne saurait contester qu'il n'y ait là une série 
d'actes dictés par le sentiment. 

Voici sur la même espèce d'animaux (qui ne passe 
pas en général pour avoir beaucoup d'initiative) une 
autre série d'observations non moins authentiques 
que la précédente et plus curieuses encore: 

«J'ai, depuis quatre ans, écrit M. l'abbé Henri 
Gras dans le Cosmos^ un perroquet gris du Gabon, 
qui mérite de fixer l'attention des savants, soit h 
cause de sa mémoire^ soit à cause de son articula^ 
tion parfaite et de ses à-propos. Je n'ai rencontré, 
jusqu'à présent, personne qui ait vu un perroquet 
qui puisse lui être comparé sous ces trois points 
de vue. 

«: Je ne prétends point résoudre la grande question 
du degré d'intelligence et de sentiment des bétes, 
mais seulement fournir, pour la solution de cette 
question, de nouvelles observations dont je garantis 
l'authenticité. Les philosophes qui regardent les ani- 
maux comme de simples machines ne les ont ja- 
mais observés, ou n'ont jamais vécu avec eux. Les 
animaux apprécient les bonnes ou mauvaises inten- 
tions, et se confient ou se défient suivant les gens. 
Usent la reconnaissance et sont susceptibles de dé- 
vouement. Us ont de l'attachement et meurent 
quelquefois de chagrin de la perte de leur maître. 
Flammarion. — contemp. scient, ii. 11 



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i62 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

«Mon perroquet, que j'appelle Coco-Gris, m'a été 
donné par un ami en mars 1878. Il était extrême- 
ment sauvage, timide et délicat, au point que, dé- 
sespérant de l'apprivoiser, j'allais le rendre, lorsque 
je remarquai en lui plus de confiance, et le gardai. 
Un ami me donna encore une perruche verte du 
Brésil que j'appelai Cocotte et qui était apprivoisée. 
Elle m'a servi à rendre familier Coco-Gris. Mes per- 
roquets déjeunent, dînent et soupent avec moi, sur 
leur perchoir. Le reste du temps, ils sont sur mon 
balcon, dans leur cage. Voilà la manière de vivre de 
mes oiseaux. 

« Je m'aperçus bientôt que Coco-Gris sifflait et ré- 
pétait quelques mots. Je m'appliquai alors à lui dire 
la phrase consacrée : c Jacquot, as-tu bien déjeuné? » 
qu'il sut bientôt tout entière. Depuis lors, il s'établit 
entre le maître et l'élève des rapports familiers qui 
n'ont point cessé. Coco-Gris sur mon épaule me 
demande souvent sa leçon. Quand il sait ce que je 
lui répète, un claquement de bec me l'annonce. J'ai 
donc un élève désireux d'apprendre. Je dois dire 
que, de son côté, il retenait des choses que je ne lui 
apprenais pas. C'est ainsi que s'est formé son savoir. 
Il dit avec une perfection inimitable plus de cin- 
quante phrases très ingénieuses et dont je fais grâce 
au lecteur, qui les a sans doute entendu répéter par 
d'autres émules de Vert-Vert. 

« Inutile d'ajouter que Coco-Gris chante et siffle à 
ravir la plupart des airs connus; mais ce qu'il y a 
de plus remarquable dans le langage de cet oiseau, 
c'est que les phrases qu'il prononce viennent, non 
pas au hasard, mais très souvent fort à propos; ainsi 
quand on le met en cage, il dit : « On va à la cage y>. 



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l'intelligence des animaux 163 

Quand on donne des graines : « Voilà du bon. :» 
Quand il se balance : « Coco-Gris se balance. » Quand 
Cocotte crie : « Allons, Cocotte, il ne faut pas crier. 
Chante. » Si elle chante : oc Tu chantes bien, oh! 
très bien. » Coco et Cocotte se promenant dans la 
salle à manger, Cocotte se met à chanter. Coco dit : 
« On chante. » On lui demande : « Qu'est-ce qui 
chante? » Il répond : « C*est Cocotte. » Cocotte 
étant passée sous le bufifet, Coco, en courbant la 
tête, lui dit : « Que fais-tu là. Cocotte? » Quand je 
parle un peu vivement à ma bonne, Coco, se mêlant 
à la conversation, dit : « Comment, quoi, vous ne 
comprenez pas? :& 

(n Avant le repas, je sors mes oiseaux de laçage, et 
je les mets sur leur perchoir. Je vais dans mon cabi^ 
net attendre qu'on ait servi. Cocotte, descendant du 
perchoir pour me suivre, Coco lui dit : « Que fais-tu,. 
Cocotte, tout à l'heure on va donner du bon. » 
Cocotte étant venue me trouver, Coco la suit, et 
^'arrêtant à la porte du cabinet, il nous dit : « Mais 
que faites- vous là? » Cette scène s'est reproduite 
plusieurs fois. 

« Le 9 août 1882, j'avais Coco avec moi en chemin 
de fer, et nous marchions depuis quelques heures, 
lorsque, m'approchant de sa cage, Coco me dit tout 
ôffrayé : a: Mais qu'est-ce qu'on fait? » Il m'a répété 
cette (question et n'a guère prononcé que ces paro- 
les. Arrivé au château de la R., comme il ne man- 
geait pas, il répondit aux reproches que nous lui 
faisions, ma bonne et moi ! (n Je n'ai pas faim. :» 

« On sera tenté démettre en doute cîe que j'avance^ 
surtout quant à ces propos. Je répète que c'est la 
plus exacte vérité, quelque invraisemblable qu'elle 



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164 GONTEMPLAnOIfS SaENTlFIQUES 

soit. J'ai de nombreux témoins qui peuvent joindre 
leur affirmation à la mienne. 

« Maintenant, comment peut-on s'expliquer reten- 
due de la mémoire de cet oiseau? Comment peut-on 
s'expliquer cette articulation, et cette intonation 
de la parole humaine qui ne laisse rien à désirer? 
Comment ces deux mandibules qui composent son 
bec peuvent -elles rendre les labiales sans lèvres, 
les dentales sans dents, les gutturales sans un 
larynx comme le nôtre? Toutes ces questions peu- 
vent exercer la sagacité d'un acousticien. Et l'into- 
nation, qui reproduit des sons graves avec un bec 
qui n'a qu'un ou deux centimètres cubes de capa- 
cité, comment se l'expliquer? Encore une fois, ces 
phénomènes nous démontrent que notre science 
est toujours courte par quelque endroit. » 

Les chiens nous offrent plus souvent que les 
oiseaux ces témoignages d'affection, de sympathie 
ou de reconnaissance. Remarquons quelques faits 
entre mille. 

Il y a quelques années, un fait assez curieux s'est 
passé sur le quai du Louvre, à Paris. 

Depuis huit ou neuf mois, un vieillard venait sur 
les bords de la Seine, toujours à la même heure, 
avec un gros chien dont le poil de la robe dénotait 
une maladie de la peau. 

Un vétérinaire, que le propriétaire de la bête avait 
consulté, avait ordonné qu'elle fût frottée chaque 
jour avec une certaine pommade, puis qu'immédia- 
tement on lui fît prendre un grand bain. 

Ce traitement assidu n'ayant procuré aucun sou- 
lagement apparent à l'animal, le maître se décida, 



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l'intelligence des animaux 165 

bien à regret, à le laisser mourir, ou plutôt à hâter 
sa mort, et chargea quelqu'un de cette pénible cor- 
vée; mais lui n'eut pas le courage de voir exécuter 
sa décision, et s*en retourna chez lui, après avoir 
recommandé de le noyer rapidement avec le moins 
de souffrance possible. 

La personne qui avait été chargée de faire mourir 
le malheureux chien était celle qui, journellement, 
le pommadait et lui faisait prendre son bain ; l'animal 
était par conséquent déjà familiarisé avec elle; aussi 
ne se doutait-il pas de ce qui l'attendait... 

Le jeune homme, qui s'était muni d'une lourde 
pierre et qui d'abord l'avait attachée à une corde, 
voulut, tout en jouant avec l'animal, lui passer l'engin 
autour du cou, mais lui-même s'embarrassa les jam- 
bes dans la corde, roula le long du talus de pierres 
en se contusionnant le corps et... disparut dans le 
fleuve. 

Resté seul sur le chemin de halage, le chien se 
mit à aboyer, puis, après avoir attentivement observé 
le courant de l'eau, il revit le submergé. Alors il 
s'élance vers lui, nage quelque peu, le saisit par ses 
vêtements et le ramène sur le bord de la rive, non 
pas là où il était tombé, mais à l'endroit où il avait 
l'habitude d'être frictionné et de prendre son bain. 

Sans l'animal, l'homme eût infailliblement péri, 
car il ne savait pas nager. 

M. P..., correcteur d'imprimerie, demeurant cité 
Talma, témoin de ce sauvetage, demanda à emme- 
ner le chien avec lui et à s'en faire un ami. Le 
chien, se doutant peut-être un peu de l'ingratitude 
de son ancien maître, s'attacha à l'imprimeur et 
devint son meilleur ami. 



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166 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

Voici un autre fait dans lequel Thomme ne joue 
pas non plus le beau rôle. 

Un habitant de Pantin, ne voulant pas payer l'impôt 
pour son vieux chien, se décide à le tuer; il s'arme 
d'une houe et, frappant à coups redoublés, le perce 
ensuite à coups de fourche. Quand il croit n'avoir 
plus qu'un cadavre, il creuse un trou et le recouvre 
de terre. Cependant le pauvre animal n'était pas tout 
à fait mort. Ses forces s^ raniment ; il pousse quel- 
ques gémissements. Ils sont entendus d'un autre 
chien, qui s'empresse de gratter la terre et de le dé- 
livrer ainsi de son tombeau. 

Clopin-clopant, le malheureux se traîna à la maison 
de son maître, bien étonné d'une telle résurrection. 
Cette fois, son cœur fut accessible à la pitié ; il pansa 
les blessures de la victime et la soigna de son mieux. 

Les journaux rapportaient dernièrement qu'un 
commerçant demeurant rue de Montreuil, à Paris, a 
été sauvé d'un vol par son épagneul, et cela dans 
une circonstance qui met spécialement en évidence 
le raisonnement d'un chien. 

Le maître de la maison était absent. Son garçon 
de magasin dormait profondément, car c'était au 
milieu de la nuit, quand, violemment secoué par le 
hrasj il finit par s'éveiller. De sourds grondements 
qu'il entendit lui causèrent d'abord le plus grand ef- 
froi ; mais il ne tarda pas à comprendre qu'ils étaient 
poussés par Faraud, qui cherchait par tous les moyens 
possibles à attirer son attention. 

Pierre F... aperçut alors dans la boutique une 
faible lueur et distingua un bruit semblable à celui 
d'une serrure que l'on cherche à forcer. Inutile 



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L'INTEILIGENCE DES ANIMAUX 167 

d'ajouter que le voleur fut dérangé dans son opéra- 
tion et confié au poste voisin avec tous les égards 
dus à son rang. 

Les aboiements de Tépagneul, entendus par les 
voisins, n'avaient pu rompre le robuste sommeil du 
jeune homme. L'intelligent animal avait alors em- 
ployé, pour l'avertir, un moyen plus efficace. 

Les faits de ce genre, attestant le merveilleux ins- 
tinct de la race canine, ne sont pas absolument rares. 
Dans ses Mémoires, Benvenuto Cellini en cite un 
qui lui arriva à lui-même. 

Un voleur s'était introduit nuitamment dans son 
atelier. Le chien de l'artiste essaya d'abord de lutter 
contre le larron, armé d'une épée ; puis, courant à 
la chambre des ouvriers, il les éveilla en tirant les 
couvertures de leurs lits et les secouant alternative- 
ment par le bras. 

Ne comprenant pas la cause de ces importunités, 
les ouvriers chassèrent l'animal de la chambre, dont 
ils fermèrent la porté à clef. Le chien se remit alore 
à la poursuite du voleur, qui avait gagné la rue, 
et le saisit par son manteau ; mais le larron eut la 
présence d'esprit de crier : « Au chien enragé ! » ce 
qui amena quelques personnes à son secours, en 
sorte que, pour cette fois, il échappa à la punition. 

Longtemps après, comme Cellini se promenait un 
jour sur une des places de Rome, son chien s'élança 
tout à coup sur un jeune homme et, malgré les 
épées et les bâtons des assistants, s'acharna contre 
lui. On parvint enfin à lui faire lâcher prise, et le 
jeune homme se retirait précipitamment lorsqu'il 
laissa tomber de dessous son manteau plusieurs pe- 



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168 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

tJts objets, dans Tun desquels Cellini reconnut une 
bague qui lui appartenait. 

— Oh I s'écria-t-il, c'est le mécréant qui s'est in- 
troduit la nuit dans ma boutique, et mon chien le 
reconnaît ! 

En disant ces mots, il lâcha de nouveau l'animal ; 
mais le voleuf* se hâta de demander grâce et d'avouer 
son crime. 

Que dirions-nous d'un chien qui, ayant eu la patte 
remise par un chirurgien, amènerait vers son sau- 
veur ses frères auxquels le même accident serait 
arrivé? C'est pourtant ce qu'on a observé. 

Le peintre Doyen avait été chargé par le duc de 
Ghoiseul de restaurer ou plutôt de refaire presque 
en entier les peintures d'une partie de la coupole 
des Invalides, exécutées par Boullogne et complè- 
tement dégradées. 

Un jour. Doyen, monté sur son échafaud, voulut 
juger de l'effet d'une figure qu'il venait d'esquisser : 
il se recula et arriva insensiblement à l'extrémité de 
la plate-forme. Là, manquant de point d'appui, il 
tomba d'une hauteur assez considérable et se fra- 
cassa une côte. 

Il fut soigné et logé à l'hôtel des Invalides. Sa pe- 
tite chienne, intelligente et affectueuse, ne quittait 
pas le bord de son lit. Une fois cependant, elle s'ab- 
senta et revint la patte cassée. Doyen pria le chi- 
rurgien qui le soignait de soigner aussi sa chienne ; 
celui-ci y consentit de bonne grâce. Au bout de quel- 
ques jours, l'animal était guéri. 

Or un jour la petite chienne resta en promenade 
plus longtemps que d'habitude. Lorsqu'elle revint, 
elle courut immédiatement à l'appartement de 



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l'intelligence des animaux i69 

Doyen, le caressa, puis se mit à japper d'une façon 
singulière en se tournant et en allant vers la porte. 
Le peintre, surpris, la suit et aperçoit alors une 
autre chienne qui avait la patte cassée. Il comprit 
sans peine ce que les deux bêtes désiraient. 

Le chirurgien fut encore mandé et prié d'entre- 
prendre cette nouvelle cure. 

— Je le veux bien, dit-il en riant, mais ce sera la 
dernière ; car, si vous connaissiez comme moi l'ins- 
tinct de la race canine, vous sauriez que votre 
chienne est capable d'amener ici tous les chiens 
estropiés qu'elle rencontrerait dans Paris. 

Nous n'en finirions pas, si nous voulions rapporter 
ici toutes les observations qui témoignent des fa- 
cultés intellectuelles et morales chez les animaux. 
Nous terminerons en ajoutant qu'il y a plusieurs 
exemples avérés de chiens morts de chagrin. L'un 
des plus authentiques a été présenté par M. Henri 
Giraud, président du tribunal civil de Niort et de la 
Société centrale d'agriculture du département des 
Deux-Sèvres, à la Société protectrice des animaux. 
Il y signale le fait d'un chien mort de chagrin par 
suite du décès de son maître. « Ce fait, dit-il, est à 
ma connaissance personnelle et s'est passé sous mes 
yeux, dans ma famille. » 

Le bulletin de la même Société a publié aussi le 
touchant récit du fait suivant, arrivé rue Notre-Dame- 
des-Ghamps, dans le quartier de l'Observatoire. 

Bien que Finot ne fût qu'un chien, il était aimé de 
tous et méritait de l'être. Depuis plus de deux ans, il 
habitait le quartier. Finot appartenait à M. Charles 
Brencard, un jeune artiste peintre auquel la fortune 
n'avait point encore souri. Comme chez son maître 



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170 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

la chère était loin d'être exquise, le chien demandait 
sa pitance aux voisins. Finot était philosophe et se 
contentait de peu. A sept heures, le soir, il venait 
s'installer devant la porte du logis, et il attendait son 
maître, qui souvent avait moins bien dîné que lui. 

Un jour, le malheur entra tout à fait chez l'artiste; 
le maître de Finot fut atteint d'une pleurésie. On 
dut le transporter à l'hôpital de la Charité, où il 
mourut le surlendemain. 

Finot resta seul; il avait suivi le brancard sur 
lequel on emportait son maître, mais, on le devine, 
il avait dû s'arrêter devant la porte de l'hôpital. Il 
était revenu au logis le soir. Là, refusant l'hospita- 
lité que lui affrait le concierge, il avait attendu toute 
la nuit dans la rue. 

Et ce fut, pour lui, le même manège cinq jours 
durant. Finot demeurait planté devant la Charité, ne 
mangeant plus, buvant dans le ruisseau quand la 
soif le pressait par trop; le soir, il revenait se cou- 
cher à la porte de la maison où avait demeuré son 
maître. 

Le sixième jour, on trouva Finot étendu sans vie 
sur le trottoir. La pauvre bête était morte de faim et 
de froid, attendant toujours le retour de celui qu'elle 
aimait tant. 

Combien d'hommes offrent de pareils exemples 
d'attachement sans bornes? 

Terminons, à propos de l'intelligence des chiens, 
par les observations suivantes, publiées dans le 
journal la Nature : 

« Pendant un récent séjour à Londres, j'ai eu l'oc- 
casion d'examiner de près les talents d'une troupe 



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l'intelligence des ANIBIAUX 171 

de chiens savants que Ton exhibe actuellement dans 
la capitale de la Grande-Bretagne. Le sujet en lui- 
même paraîtra un peu puéril au premier abord, 
mais il touche cependant à des considérations très 
sérieuses sur Tintelligence des animaux et sur les 
rapports de Fhomme avec ses frères dans la créa- 
tion, que Descartes considérait aveuglément comme 
des mécaniques. Il ne nous a pas paru indigne de 
l'attention de nos lecteurs. 

« Les chiens dont nous parlons se composent de 
trois caniches et d'un lévrier. Le lévrier est remar- 
quable par son agilité ; sur le moindre geste de son 
maître, il se tient en équilibre, comme les clowns, 
sur le dos de deux chaises. Il saute par-dessus la 
tête d'un homme ; il traverse des ronds de papier : 
c'est assurément un artiste très habile; mais les 
talents des caniches ses confrères sont incompara- 
blement supérieurs. Gomme tous les animaux de 
leur race, ils font le- beau, marchent sur leurs 
pattes de derrière; mais, ce qui est moins commun, 
non seulement ils jouent aux dominos et à l'écarté, 
mais, à la façon du chien Minos que l'on a vu à Paris, 
ils savent reconnaître les portraits photographiques. 
J'avais déjà cherché à observer à Paris la façon dont 
s'exécutait ce tour curieux; il m'a été donné de pou- 
voir l'étudier de plus près de l'autre côté de la 
Manche. 

« Voici en quoi consiste cette remarquable expé- 
rience. Le montreur de chiens savants étale sur un 
tapis une trentaine de portraits-cartes photographi- 
ques, représentant les souverains, les grands per- 
sonnages , les hommes célèbres de l'Europe. Il 
demande à l'un des assistants de nommer tout haut 



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n2 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

le nom d'un de ces personnages. Je m'offris à cet 
effet. J'avais sous les yeux les portraits de la reine 
d'Angleterre, du czar, de l'empereur d'Allemagne, 
de Bismark, de M. Thiers et d'autres personnages. 
Je désignai à haute voix M. de Bismark. 

« Le montreur de chiens appela un de ses cani- 
ches, qui s'approcha de son maître, le regarda fixe- 
ment et avec une attention soutenue. 

« — Mon ami, lui dit-il, tu as entendu le nom que 
vient de prononcer monsieur? 

« Le chien inclina la tête. 

« — Fais bien attention, continua son maître, 
regarde bien tous les portraits, et apporte-moi M. de 
Bismark. 

ce Le caniche s'avança vers le tapis; il regarda une 
à une les trente photographies, puis il s'arrêta à 
celle qui représentait le grand chancelier d'Alle- 
magne : il le prit dans sa gueule et l'apporta à son 
maître. 

« L'expérience, renouvelée un grand nombre de 
fois, réussit toujoure aussi bien. 

« Je demandai après la séance, au propriétaire des 
chiens savants, comment il faisait cette expérience. 
Il m'affirma que le chien entendait le nom prononcé 
et qu'il savait reconnaître, d'après l'intonation, la 
carte qu'il devait prendre. Les photographies étaient 
toujours placés dans le même ordre. Le caniche ne 
reconnaissait pas les portraits ; mais je crois que, sui- 
vant l'intonation de la voix de son maître, il savait 
qu'il fallait prendre la première, la deuxième ou la 
cinquième photographie, etc. Pendant l'expérience, 
le maître ne faisait aucun geste, aucun mouvement, 
aucun signe; il se contentait de répéter très distinc- 



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l'intelligence des animaux 173 

tement le nom du personnage désigné, et le cani- 
che soulevait parfois les oreilles comme pour 
mieux entendre. J'ai cru intéressant de signaler ce 
fait à ceux qui ont médité sur l'intelligence des ani- 
maux. Si extraordinaire qu'il puisse paraître, il est 
d'accord avec d'autres faits de même genre, que des 
observateurs dignes de foi ont constatés. Le caniche a 
un grand pouvoir d'observation; rien ne lui échappé : 
il arrive à comprendre non seulement la parole, 
mais encore les gestes et les regards de son maître. » 

Ce sont là des faits sur lesquels le philosophe peut 
méditer. Ils sont de la plus haute valeur pour notre 
connaissance générale de la nature. Nous pourrions 
facilement les multiplier; mais l'étendue de notre 
cadre nous oblige à la discrétion et à la variété. Nos 
lecteurs trouveront à la fin du volume, sous le titre 
de Cyrus, une histoire touchante, qui couronne di- 
gnement les précédentes, due à la plume élégante 
d'une observatrice de grand cœur, et que nous avons 
reproduit fidèlement, en lui laissant toute la saveur 
de sa jfraîche simplicité. 



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IX 



LES SINGES A FORME HUMAINE 

Toutes les sciences anthropologiques s'unissent 
unanimement pour affirmer que le genre humain 
descend d'une série de divers ancêtres mammifères. 
Quel a été son précurseur immédiat? Aucune des 
races humaines inférieures actuelles ni aucune des 
races de singes actuelles n'a pu l'être. Mais à coup 
sûr les orangs^ les chimpanzés, les gorilles sont nos 
plus proches parents. Les premiers hommes, sau-^ 
vages bruts, grossiers, sans langage, sans famille^ 
sans traditions, les hommes du commencement de 
l'âge de pierre, étaient encore des singes, des an*- 
thropoïdes; mais leur race n'a pas survécu. Des 
races beaucoup plus récentes , historiques , les 
Gharruas, les Caraïbes, les anciens Californiens, ont 
disparu. Le dernier des Tasmaniens vient de mourir; 
Les Australiens, les Esquimaux, les Polynésiens vont 
bientôt disparaître à leur tour. La terre tourne, et le 
progrès transforme le monde. 

Les singes offrent, comme chacun sait, une grande 
variété de formes et se répartissent en un certain 
nombre de gi'oupes, que Buffon le premier a sU 
ranger en deux catégories correspondant exactement 



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176 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

à la distribution géographique de ces animaux. Plus 
tard, Geoffroy Saint-Hilaire désigna la première de 
ces familles, celle qui renferme les singes de l'ancien 
continent, sous le nom de Catarrhiniy c'est-à-dire de 
singes qui ont les narines rapprochées et séparées 
par une cloison très mince, tandis qu'il a nommé 
Platyrrhini les singes du nouveau continent, qui 
au contraire ont une cloison nasale très épaisse. A 
ces caractères s'en joignent d'autres également fa- 
ciles à constater : ainsi les singes de l'ancien conti- 
nent ont seulement deux prémolaires à chaque 
mâchoire et n'ont jamais la queue préhensible, 
tandis que les singes du nouveau continent ont une 
prémolaire de plus à la mâchoire supérieure et pos- 
sèdent une queue longue et préhensible qui leur sert 
pour ainsi dire de cinquième main. Enfin les Catar- 
rhiniens ont souvent les joues dilatées en manière de 
poches, dans lesquelles ils peuvent renfermer des 
aliments et qu'on appelle des abajoues. Parmi les 
singes de l'ancien monde, deux types ressortent 
immédiatement. Les uns en effet ressemblent vague* 
ment à l'espèce humaine, dont ils, sont pour ainsi dire 
la caricature; les autres au contraire rappellent nos 
chiens par leur allure quadrupède et par l'allonge- 
ment de leur région faciale; les premiers ont reçu 
le nom de singea anthropomorphes^ c'est-à-dire de 
singes à forme humaine, et les autres celui de Cyno^ 
pithéciens, c'est-à-dire de Singes à figure de chien. 

Les anthropomorphes ont les membres antérieurs 
beaucoup plus longs que les membres postérieurs, 
le sternum large, et n'offrent pas trace de queue. Ils 
ressemblent à l'homme, surtout dans le jeune âge; 
mais en Vieillissant ils se dégradent pour ainsi dire. 



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LES SINGES A FORME HUMAINE 177 

leur face se développant beaucoup plus que leur 
crâne, et les parties de la tête qui donnent attache 
aux muscles de la face s*élevant de manière à former 
de véritables crêtes. Cette tribu, qui renferme les 
singes les plus grands que Ton connaisse, le Go- 
rille, le Chimpanzé, TOrang et les Gibbons, a, dans 
ces derniers temps, particulièrement attiré l'atten- 
tion des naturalistes, qui ont cherché et trouvé dans 
l'étude des anthropomorphes des arguments pour 
soutenir ou pour combattre la théorie darwinienne. 

Jusqu'à présent, les recherches des naturahstes 
n'ont porté que sur un nombre assez restreint de 
spécimens et n'ont pu, conséquemment, donner 
des résultats entièrement satisfaisants. Les anthro- 
pomorphes en effet, vivant retirés dans des forêts 
d'un accès difficile, ou protégés par les superstitions 
des indigènes, sont encore fort rares dans les collec- 
tions, plus rares encore dans les ménageries, où 
l'on ne parvient à les conserver, au prix des plus 
grands efforts, que pendant un temps extrêmement 
court, durant quelques années au plus, et souvent 
pendant quelques mois seulement. Jamais, pour ainsi 
dire, on n'a eu l'occasion de les observer à l'état de 
nature, dans toutes les phases de leur existence, et 
les renseignements que nous fournissent les voya- 
geurs sur le développement, les mœurs et le genre 
de vie de ces cousins (germains?) de l'espèce hu- 
maine sont des plus contradictoires. 

Le Gorille, le plus grand de tous les anthropo- 
morphes, n'est connu que depuis une trentaine d'an- 
nées : il a été découvert par un missionnaire améri- 
cain, Savage, qui vers 1847 explorait les bords du 
fleuve du Gabon. Se trouvant chez un de ses col- 

FlAMMARION. — CONTEMP. SCIENT. II. i2 



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nS , CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

lègues, nommé Wilson, ce voyageur eut rocca- 
sion d'examiner des crânes d'une grande espèce de 
singe qu'il fut tenté d'abord de considérer comme 
une sorte d'Orang. Mais bientôt, grâce aux rensei- 
gnements fournis par les nègres de la tribu de 
Mpongwe, il put se convaincre qu'il y avait dans 
cette région, couverte de forêts, deux grands singes 
anthropomorphes, que les naturels distinguaient 
sous le nom de Engé-cka et de Engé-ena^ et dont 
l'un, vivant dans le voisinage de la côte, n'était autre 
que le chimpanzé, connu depuis longtemps, tandis 
que l'autre, retiré dans l'intérieur du pays, n'avait 
jusqu'alors été signalé par aucun naturaliste, si ce 
n'est peut-être par Bowdich. Un naturaliste améri- 
cain, le docteur Wyman, s'empressa de faire con- 
naître sous le nom de Troglodytes gorilla le grand 
quadrumane découvert par Savage, et quelques 
mois plus tard, en Angleterre, Owen décrivit la 
même espèce sous le nom de Troglodytes Savagei. 
En vertu de la loi de priorité, le nom spécifique qui 
a été proposé par le docteur Wyman, et dont nous 
expliquerons plus loin l'étymologie, a été seul con- 
servé. 

A l'état adulte, le Gorille atteint des dimensions 
considérables, et le magnifique spécimen qui figure 
dans les galeries de notre Muséum d'histoire natu- 
relle et qui a été rapporté du Gabon par le docteur 
Franquet, chirurgien de la marine, ne mesure pas 
moins de 1 m. 67 de haut. Son corps, extrêmement 
massif, n'a pas de « taille » pour ainsi dire, les der- 
nières côtes arrivant presque en contact avec le 
bassin ; il est entièrement couvert , sauf sur les 
mains, de poils qui dans la région dorsale sont for- 



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LES SINGES A FORME HUHAINE 179 

tement usés, ranimai ayant l'habitude de s'appuyer 
contre un tronc d'arbre pour dormir. Ces poils sont 
en général d'un noir assez foncé, mais présentent 
parfois une coloration grise ou brunâtre, ce qui a 
fait admettre à certains auteurs l'existence de plu- 
sieurs espèces ou tout au moins de plusieurs races 
de Gorilles. 

Du Ghaillu, voyageur français d'origine, qui s'est 
fait naturaliser Américain et qui a séjourné long- 
temps au Gabon, a consacré, dans le récit de ses 
voyages, de nombreuses pages au géant des quadru- 
manes. « Le gorille, dit-il, habite les parties les plus 
sombres et les plus solitaires de l'Afrique occiden- 
tale, entre la rivière Danger et le Gabon, du l®"" au 
15* degré de latitude ; il se tient dans les vallées 
couvertes d'épaisses forêts, soit sur les hauteurs es- 
carpées; en général, cependant, il préfère le voisi- 
nage de l'eau. Il ne vit pas, comme on l'a prétendu, 
en troupes plus ou moins nombreuses, placées sous 
la conduite d'un chef; il ne construit pas de cabanes; 
il ne marche pas en s' aidant d'un bâton ; il ne s'em- 
busque pas sur les arbres pour guetter les voyageurs 
et les emporter dans sa retraite; enfin il n'essaye 
jamais d'enlever des femmes dans les villages, 
comme l'ont affirmé ceux qui ont eu confiance dans 
les récits des indigènes. C'est un animal essentielle- 
ment frugivore, qui se nourrit de jeunes pousses, 
ainsi que de graines, de fruits et de noix qu'il brise 
facilement entre ses puissantes mâchoires. Gomme 
il est naturellement gros mangeur, et que les ali- 
ments qu'il préfère sont peu volumineux, il est sou- 
vent obligé de changer de résidence pour assouvir 
sa faim. Le gorille vit presque constamment à terre. 



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180 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

car le poids de son corps ne lui permet pas de grim- 
per avec agilité sur les arbres ; les femelles cepen- 
dant montent parfois sur les premières branches 
avec leurs petits, qu'elles essayent ainsi de mettre k 
l'abri des dangers qui les menaceraient sur le sol. 
On ne trouve ordinairement réunis qu'un mâle et 
une femelle et leur famille ; cependant il arrive fré- 
quemment que les vieux mâles se retirent dans 
quelque recoin de la forêt, où ils deviennent d'une 
épouvantable férocité, tandis que les jeunes, beau- 
coup plus sociables, se réunissent par bandes de 
cinq ou six individus. 

« Quand un gorille se trouve serré de trop près, il 
ne craint pas de faire face à l'ennemi et s'avance 
même contre lui en faisant les grimaces les plus ter- 
ribles, en lançant des regards fulgurants, en redres- 
sant comme un cimier les poils qui garnissent le 
sommet de sa tête, en frappant à coups redoublés 
sa poitrine, dont les parois résonnent comnae un 
tambour, et en poussant des rugissements compa- 
rables aux roulements lointains du tonnerre. S'il 
n'est pas blessé à mort, il se rue sur le chas- 
seur, et, avec l'adresse d'un boxeur émérite, il lui 
porte au ventre un coup de pied presque toujours 
mortel. 3i> 

Lorsqu'on parvient à se rendre maître d'un de ces 
animaux, on ne peut, même par de bons* traite- 
ments, triompher de sa férocité native; le gorille 
mord et déchire tous ceux qui l'approchent et périt 
de rage s'il ne parvient à s'échapper. Du Ghaillu 
avait espéré que des jeunes seraient plus faciles à 
apprivoiser que des adultes, et il avait recommandé 
à plusieurs reprises aux gens de sa suite de lui pro- 



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LES SINGES A FORME HÛMAINE 181 

curer un de ces singes en bas âge. Un jour enfin, 
les indigènes parvinrent à prendre vivant un gorille 
âgé de deux ou trois ans dont ils avaient tué la 
mère. En voyant tomber celle-ci sous les coups des 
chasseurs, le jeune gorille s'était jeté sur son corps 
et Pavait embrassé avec une telle ardeur, qu'on 
n'avait pu Ten arracher qu'en lui passant une four- 
che autour du cou. Ce singe ne mesurait que 0"»,81 
de haut, et il était couvert de poils d'un gris de 
fer, tirant au noir sur les bras. Il ne voulut d'abord 
toucher à aucun des aliments qui lui furent présen- 
tés, et dès le quatrième jour il parvint à briser un 
des barreaux de sa cage et à se réfugier sous le lit 
du voyageur, d'où l'on ne put le faire sortir qu'en 
lui jetant un filet. Bientôt après, il s'évada de nou- 
veau et gagna la forêt voisine; cette fois encore, on 
le reprit, non sans beaucoup de peine, et on le ra- 
mena enchaîné au village voisin, mais au bout de 
quelques jours il mourut subitement, sans doute 
de rage de se sentir captif. Du Ghaillu ne fut pas 
plus heureux avec un autre gorille en bas âge, au- 
quel il ne put fournir l'alimentation qui lui eût été 
nécessaire. Un individu de la même espèce qui fut 
adressé en 1859 à la Société zoologique de Londres 
mourut également avant d'avoir atteint les côtes 
d'Angleterre. Le spécimen qui a été acheté sur la 
côte de Loango par le docteur Falkenstein et qui a 
été cédé, au mois de juin 1876, pour la somme de 
50,000 francs, à l'Aquarium de Berlin, est le premier 
gorille qui soit parvenu vivant en Europe ; au mo- 
ment de son arrivée, il pesait de 14 à 18 kilogr. et 
mesurait près de 65 centimètres dans la posture 
verticale. 



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182 CONTKIIPLATIONS SaSHTIFlQUES 

Quelques auteurs, et entre autres Bureau de La- 
malle, s'appuyant sur un passage du Périple d'Han- 
/um, ont soutenu que les anciens avaient déjà eu 
connaissance du gorille. On sait en effet que le suf- 
fète Hannon fut chargé par les Carthaginois de fon- 
der des colonies sur la côte occidentale de l'Afrique, 
qu'il partit avec soixante vaisseaux et trente mille 
hommes, et qu'après s'être avancé jusqu'à un point 
qu'il est difficile de préciser, il fut obligé de rega- 
gner sa patrie sans avoir pleinement réussi dans son 
entreprise. Dans la relation de son voyage qui nous 
a été conservée, et qui a vivement excité la sagacité 
des savants, Hannon rapporte qu'après avoir passé 
en vue d'un pays qui semblait tout en feu, et dont 
les torrents roulaient des flammes (des laves?), il 
parvint dans un golfe nommé la Corne du Siid. 
« Dans le fond de ce golfe, dit-il, était une île qui 
avait un lac, et dans ce lac était une autre île remplie 
d'hommes sauvages. En beaucoup plus grand nom- 
bre étaient les femmes velues, que nos, interprètes 
appelaient gorilles ; nous les poursuivîmes , mais 
nous ne pûmes prendre les hommes; tous nous 
échappèrent par leur grande agilité, étant cremno- 
haies (c'est-à-dire grimpant sur les rochers les plus 
escarpés et les troncs d'arbres les plus droits) et se 
défendant en nous lançant des pierres. Nous ne prî- 
mes que trois femmes, qui, mordant et déchirant 
ceux qui les emmenaient, ne voulurent pas les sui- 
vre. On fut forcé de les tuer. Nous les écorchâmes et 
nous portâmes leurs peaux à Garthage, car nous ne 
naviguâmes pas plus avant, les vivres nous ayant 
manqué. » Hannon déposa son rapport officiel dans 
le temple de Saturne et (suivant le témoignage de 



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LES SINGES A FORME HUMAINE 183 

Pline) les dépouilles des gorilles dans le temple de 
Junon Astarté, où elles restèrent jusqu'à la prise de 
Gaithage, c'est-à-dire pendant trois cent quarante- 
cinq ans, de 510 à 146 avant Jésus-Christ. Il est évi- 
dent, tout d'abord, que les gorilles mentionnés par 
Hannon ne pouvaient être des femmes; en effet, 
les Carthaginois étaient un peuple beaucoup trop 
avancé en civilisation pour écorcher des êtres hu- 
mains, après les avoir mis à mort, et pour conserver 
leurs peaux en guise de trophées. Le général nous 
apprend d'ailleurs que ces hommes sauvages avaient 
le corps entièrement couvert de poils, et ce détail 
seul nous montre qu'il s'agit d'une grande espèce 
de singe. Mais de quelle espèce? C'est ce qu'il est 
assez difficile de dire. 

Le chimpanzé, qui habite à peu près les mêmes 
régions que le gorille, est connu depuis une époque 
assez reculée ; mais on ignore absolument l'étymo- 
logie du nom qu'il porte actuellement et qui paraît 
être une corruption du mot quinyréze, par lequel le 
naturaliste Brosse l'a désigné jadis. Dans le voyage 
de Pigafetta, publié vers 1598, nous lisons que 
« dans le pays de Songan (Fung?), sur les rives du 
Zaïre, il y a une multitude de singes qui procurent 
aux seigneurs les plus grandes distractions, en imi- 
tant les gestes de l'homme. » Et nous trouvons une 
figure, exécutée par les frères de Bry, qui repré- 
sente un singe sans queue, aux bras fort allongés, 
et d'une taille égale à celle du chimpanzé. Vers 1699, 
l'anatomiste Tyon publia une bonne description d'un 
jeune chimpanzé qui provenait d'Angola, et dont le 
squelette a été trouvé récemment en Angleterre par 
le docteur Gray. Au siècle suivant, Buffon étudia les 



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i84 G6!ITEIfFLAT10!fS SC1E3ITIFIQUES 

mœurs d'un individu de la même espèce, qu'il con- 
serva quelque temps en captivité ; mais, dans sa des- 
cription du Jocko, il fit malheureusement entrer 
certains traits empruntés à l'histoire de l'orang-ou- 
tang. Enfin, dans ces dernières années, grâce aux 
récits des voyageurs et aux nombreux spécimens qui 
sont parvenus en £mx)pe, le chimpanzé a pu être 
décrit d'une manière complète et introduit définiti- 
vement dans les classifications zoologiques sous le 
nom de Troglodytes nigery à côté du Troglodytes 
gorilla. 

Le chimpanzé est notablement plus petit que le 
gorille, car, même lorsqu'il est parvenu au terme 
de sa croissance, il ne dépasse pas 1 m. 55; il offre 
aussi un aspect moins bestial. Les crêtes qui héris- 
sent la surface de son crâne sont moins prononcées, 
ses canines moins développées, son nez plus petit, 
. ses bras plus courts et terminés par des mains plus 
effilées. Celles-ci, qui sont particulièrement em- 
ployées à saisir les branches, acquièrent à la longue 
une forme spéciale et sont plus ou moins contrac- 
tées; aussi l'animal, lorsqu'il progresse sur le sol, 
s'appuie-t-il constamment sur la face supérieure des 
doigts, et non sur la paume de la main, comme 
d'autres quadrupèdes. A l'exception de la face, qui 
est nue, mais encadrée par des sortes de favoris, et 
de la partie interne des pieds et des mains, qui est 
complètement glabre, tout le corps est revêtu de 
poils longs, raides et grossiers, qui sont d'abord de 
couleur noire, mais qui passent ensuite au brun et 
au gris. 

La haute et la basse Guinée sont la véritable 
patrie des chimpanzés. C'est là qu'ils vivent dans 



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. LES SINGES A FORME HUMAINE 185 

les grandes forêts voisines de la mer et des fleuves^ 
soit isolément ou par couples, comme Ta écrit Du 
Ghaillu, soit, comme le prétendent d'autres voya- 
geurs, en troupes plus ou moins nombreuses, con- 
duites par un vieux mâle chargé de veiller au salut 
commun. Quand ils sont poursuivis, tous ces ani- 
maux se sauvent sur les arbres voisins, en poussant 
des sortes d'aboiements, et, malgi^é la vigueur dont 
la nature les a doués, ne tiennent tète au chasseur 
que lorsqu'ils sont blessés et se sentent acculés. 
Dans ce cas, ils se défendent principalement avec 
leurs mains et avec leurs dents, et n'ont pas l'idée 
de se munir d'un bâton pour parer les coups de leur 
adversaire. 

A diverses reprises, on a amené en Europe de 
jeunes individus de cette espèce, qui malheureuse- 
ment n'ont pu supporter longtemps les rigueurs de 
notre climat. Pendant les quelques mois qu'ils ont 
vécu en captivité, soit chez des particuliers, soit dans 
les ménageries de nos jardins publics, à Anvers, à 
Londres, à Berlin et à Paris, ces animaux ont fait 
preuve d'une grande docilité et d'une intelligence 
relativement fort développée. Le capitaine Grand- 
prêt raconte par exemple qu'une femelle qui se 
trouvait à bord d'un navire en route pour l'Amé- 
rique savait fort bien faire chauffer le four et aver- 
tissait le boulanger lorsque la température était 
convenable pour opérer la cuisson; qu'elle hissait 
le câble de l'ancre et carguait les voiles, comme un 
vrai matelot. Brosse rapporte aussi que de jeunes 
chimpanzés qu'il avait ramenés en Europe man- 
geaient de tout, se servaient de couteaux, de cuillers 
et de fourchettes, et buvaient dans des verres du vin 



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i86 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

et de Teau-de-vie, pour lesquels ils manifestaient un 
goût prononcé. L'un d'eux, étant tombé malade, se 
laissa docilement soigner par le médecin, et depuis 
lors lui tendit le bras toutes les fois qu'il se sentit 
indisposé. Notre grand naturaliste Buflfon a élevé 
également un chimpanzé qui avait pris l'habitude de 
se tenir presque constamment debout et dont la 
démarche était pleine de gravité. Il obéissait au 
moindre signe de son maître, offrait le bras aux 
dames, s'asseyait à table en déployant sa serviette, 
s'essuyait la bouche chaque fois qu'il avait bu, dé- 
bouchait les bouteilles et of&ait du vin à ses voisins, 
versait le café et y mettait du sucre, enfin se con- 
duisait en toutes choses comme un être bien élevé. Il 
était très sensible aux caresses et se montrait recon- 
naissant des friandises que chacun se plaisait k lui 
apporter. Malheureusement, au bout d'un an, ce ser- 
viteur si intelligent fut enlevé par la phthisie. La 
jeune femelle qui, en 1876, a vécu au Jardin des 
Plantes, et à laquelle on avait donné le nom de 
Bettina, ne le cédait point à ses devanciers sous le 
rapport de la gentillesse. Elle s'était singulièrement 
attachée à son gardien, écrit M. Oustalet, et, à la 
moindre alerte, venait se réfugier dans ses bras. 
Plus docile que beaucoup d'enfants, elle se laissait 
laver, peigner et brosser plusieurs fois par jour, et 
revêtait sans résistance l'habit qu'on lui avait con- 
fectionné pour la préserver contre le froid. Elle 
avait appris à boire dans une tasse; mais, chose 
digne de remarque, elle saisissait l'anse du vase 
avec quatre doigts seulement, le pouce ne venant 
pas s'opposer aux autres doigts; enfin, quand elle 
marchait, elle s'appuyait presque toujoui's sur les 



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LES SINGES A FORME HUMAINE i87 

membres antérieurs; jamais pour ainsi dire, elle ne 
prenait une position oblique, et la position verticale 
lui était rigoureusement interdite. 

La troisième espèce de singes anthropomorphes, 
l'orang-outang, est certainement la plus célèbre. 
Elle paraît avoir été déjà connue des auteurs an- 
ciens, car Pline nous apprend qu'on trouve sur les 
montagnes de l'Inde « des satyres^ animaux très 
méchants, à face humaine, marchant tantôt debout, 
tantôt à quatre pattes, et que la grande rapidité de 
leur course empêche d'être pris autrement que lors- 
qu'ils sont malades ou très vieux ». Sans remonter 
aussi loin, nous trouvons dans l'ouvrage de Tulpius, 
médecin hollandais du xvii® siècle, une figure, très 
bonne pour l'époque, de l'orang-outang, sous le 
nom de satyrus indiens. « Cet animal, dit Tulpius, 
est aussi grand qu'un enfant de trois ans, aussi fort 
qu'un enfant de six ans, et son dos est couvert de 
poils noirs. » Peu de temps après Tulpius, un autre 
médecin, Rontius, qui avait vécu dans l'île de Java, 
publia des observations plus complètes sur cette 
même espèce, dont il avait eu l'occasion d'étudier 
plusieure individus; malheureusement les voyageurs 
qui écrivirent après ces deux auteurs, voulant sans 
doute donner plus de piquant à leurs récits, traves- 
tirent les récits de Tulpius et de Rontius de telle 
façon que c'est de nos jours seulement qu'on est 
parvenu à démêler les caractères essentiels et les 
traits principaux de l'histoire de l'orang-outang. Ce 
grand singe asiatique, que l'on désigne aussi sous le 
nom de ponga, diffère notablement du gorille et du 
chimpanzé, et a été placé avec raison par les natura- 
listes dans un genre spécial, le genre Simia. Il a en 



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J88 CONTEMPLAtlONS SCIENTIFIQUES 

effet les membres antérieurs beaucoup plus allongés 
et descendant jusqu'au niveau des chevilles, la tête de 
forme plus conique, le front plus élevé, les orbites 
plus obliques, les oreilles beaucoup moins sail- 
lantes, la cage thoracique composée de douze paires 
de côtes au lieu de treize, ce qui dessine déjà au- 
dessus du bassin un léger rétrécissement, une sorte 
de taille. Chez lui, d'ailleurs, la portion carpienne, 
au lieu de se composer de huit os seulement comme 
chez l'homme, le gorille et le chimpanzé, présente 
en outre un os supplémentaire, comme chez la plu- 
part des singes, et les métacarpiens, de même que 
les phalanges, sont arqués et permettent à la main 
de se mouler en quelque sorte sur les branches et 
de les saisir vigoureusement ; cette disposition est 
encore plus marquée dans le membre postérieur, 
où la plante du pied est fortement bombée. 

L'orang, qu'on a souvent représenté comme un 
singe gigantesque, n'atteint pas, au moins en hau- 
teur, les proportions de l'espèce humaine. Un voya- 
geur digne de toute confiance, M. Wallace, ayant 
en effet mesuré un de ces animaux, le plus grand 
de ceux qu'il eût jamais vus, a constaté qu'il avait 
1 m. 27 de hauteur verticale, 2 m. 40 avec les bras 
étendus, et 1 m. 10 de tour de taille. La femelle, tou- 
jours plus petite que le mâle, ne mesure en général 
que 1 m. 10 de haut. Chez l'orang, comme chez le 
gorille et le chimpanzé, la face est nue, de même que 
la paume de la main, et présente, au moins chez les 
vieux mâles, un aspect encore plus hideux, grâce 
aux développements de protubérances sur les côtés 
de la tête; les yeux sont petits, le nez aplati, et la 
mâchoire inférieure proéminente ; les lèvres sont 



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LES SINGES A FORME HUMAINE i89 

tuméfiées, et la peau du cou offre en avant un grand 
nombre de plis, comme si elle avait été distendue; 
elle recouvre en effet de grandes poches laryn^ 
giennes qui, à la volonté de l'animal, peuvent se 
gonfler d'air et constituer un organe de résonance, 
mais qui, dans l'état ordinaire, sont flasques et 
affaissées sur elles-mêmes. Les bras sont très longs, 
comme nous l'avons *dit, et se terminent par des 
mains effilées, pourvues d'ongles aplatis ; ils sont 
recouverts, de même que le corps, de poils allongés 
d'un rouge brunâtre, tirant parfois au noirâtre. Ces 
poils sont toutefois beaucoup plus clairsemés sur le 
dos et sur la poitrine que sur les flancs et le tour 
des joues, où ils forment un collier de barbe. 

Ce grand singe paraît être confiné dans les parties 
basses et marécageuses de l'île de Bornéo, où les 
indigènes le désignent sous les noms de orang- 
houtan. {homme des bois), de pandakh (homme 
nain), de kahico^ de keo7i, de mias, etc. Il a pour 
domaine d'immenses forêts, dont les arbres, serrés 
les uns contre les autres, enchevêtrent leurs ra- 
meaux à une grande hauteur au-dessus du sol. 
Aussi, pour changer de canton, n'a-t-il nul besoin 
de descendre à terre; il chemine gravement sur les 
maîtresses branches qui forment entre les arbres 
voisins une série de ponts naturels. Grâce à cette 
vie aérienne, l'orang échappe facilement aux pour- 
suites de l'homme comme aux attaques des grands 
carnassiers, et il trouve à sa portée les fruits, les 
feuilles et les bourgeons qui constituent la nour- 
riture. 

L'un des premiers que l'on ait vu en Europe était 
une jeune femelle qui vécut pendant un mois 



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490 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

environ au château de la Malmaison en 1808, et qui 
fournit à Frédéric Guvier le sujet d'observations 
intéressantes. Cet orang grimpait facilement aux 
arbres, dont il saisissait le tronc avec les mains et les 
pieds, sans employer les bras et les cuisses comme 
le font les acrobates : à terre, ses mouvements 
étaient pénibles, car il marchait en s'appuyant sur 
la face dorsale des doigts et sur le côté externe des 
pieds et s'avançait comme un cul-de-jatte, en fai- 
sant passer ses membres postérieurs entre ses 
membres antérieui's. Pour porter ses aliments à sa 
bouche il se servait de ses mains avec assez d'adresse 
et avait appris à boire dans un verre, que pourtant 
il ne savait remplir lui-môme. Il mangeait indis- 
tinctement des fruits, des légumes, du lait et de la 
viande, mais ne manquait jamais de s'assurer préa- 
lablement par l'odorat de la nature des mets qui lui 
étaient offerts. Généralement doux et même affec- 
tueux, il donnait cependant parfois des signes d'im- 
patience et se roulait par terre en poussant des cris 
gutturaux. C'est surtout envers les enfants qu'il mon- 
trait de Tirritation, cherchant même aies mordre ou 
à les frapper avec la main. Pendant la traversée de 
Bornéo en Europe, le jeune orang s'était tellement 
attaché à son premier maître, M. Decaen, qu'il était 
pris d'accès de désespoir quand il demeurait quelque 
temps sans le voir. A bord, il témoignait beaucoup 
d'affection à de petits chats qu'il prenait souvent 
dans ses bras, ou qu'il mettait sur sa tête, sans s'in- 
quiéter des coups de griffes. La solitude lui faisait 
horreur : aussi lorsqu'il se trouvait enfermé dans 
une chambre, il savait fort bien monter sur une 
chaise, qu'il approchait au besoin de la porte pour 



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LES SINGES A FORME HUMAINE i9i 

£siire jouer le pêne de la serrure et aller rejoindre 
son maître au salon . Quand il avait froid, il s'enve- 
loppait de couvertures, et dérobait parfois aux 
matelots leurs vêtements pour les mettre dans 
son lit. 

Un autre orang que le docteur Glark-Abel ramena 
en Europe à bord du navire le César montrait plus 
d'agilité que celui de M. Decaen : il grimpait aux 
mâts et courait de cordage en cordage, en semblant 
défier les matelots, avec lesquels il jouait volontiers; 
mais il restait indifférent aux agaceries des singes 
de plus petite taille qui se trouvaient sur le navire, 
et qui, à plusieurs reprises, essayèrent délier société 
avec lui. 

Parmi les Gynopithéciens c'est-à-dire parmi les 
singes à tête de chierij les Cynocéphales sont incon- 
testablement ceux qui présentent au plus haut degré 
cette saillie des mâchoires, cette proéminence du 
museau qui est presque toujours un indice de pas- 
sions brutales. Sous le rapport de la taille et de 
la force musculaire, ils se placent immédiatement 
après les Anthropomorphes, et par leur dentition ils 
rappellent beaucoup les carnassiers, ayant comme 
ces derniers des canines aiguës et tranchantes en 
arrière. Un corps trapu, porté sur des membres 
robustes, une tête lourde, massive, boursouflée et 
profondément sillonnée dans la région faciale, un 
nez saillant, des lèvres mobiles, des oreilles petites, 
des yeux perçants abrités sous des crêtes sourcilières 
extrêmement prononcées, leur donnent un aspect à 
la fois hideux et terrible. Leur pelage est tantôt lisse, 
tantôt touffu, de couleur grise, jaunâtre ou verdâtre: 
leur queue est tantôt assez longue, tantôt fort 



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192 . CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

réduite, et leur nuque est parfois ornée d'une riche 
crinière ; enfin les parties nues et les callosités offrent 
les teintes les plus vives : rouges, bleues ou jaunes. 
Ces horribles singes habitent la plus grande partie 
du continent africain et les contrées de l'Arabie 
baignées par le golfe Persique. On en compte trpis 
espèces en Abyssinie, deux au Cap, deux dans 
l'Afrique occidentale, etc. A l'opposé des autres ani- 
maux de la même famille, ils ne vivent pas dans les 
forêts et ne grimpent pas volontiers sur jes arbres, 
mais se tiennent d'ordinaire sur les rochers des mon- 
tagnes, à une altitude moyenne de 1 000 à 2000 mè- 
tres et parfois près de la limite des neiges perpé- 
tuelles. Leur nourriture consiste principalement en 
oignons, en tubercules, en herbes succulentes, en 
insectes et en araignées ; mais ils se montrent aussi 
très friands d'ciBufs et de petits oiseaux. Le vignoble 
ou le jardin qu'ils visitent est ravagé en un clin 
d'œil. On a prétendu que lorsqu'ils sont en train de 
dévaster un verger, ils font la chaîne, se passent les 
fruits de main en main pour les remiser en lieu sûr; 
que des sentinelles sont postées pour les avertir du 
moindre danger, et sont impitoyablement massa- 
crées lorsqu'elles se sont laissé surprendre. Mais il 
ne faut pas avoir une confiance trop absolue dans 
ces récits faits par les indigènes. Ce qui est certain, 
c'est que les Cynocéphales sont des animaux extrê- 
mement redoutables, auxquels le lion et le léopard 
lui-même hésitent à s'attaquer, et dont une meute 
de chiens courageux et bien dressés ne vient pas 
toujours à bout. Mais, chose curieuse, ces mêmes 
singes, si hardis et si vigoureux, ont une terreur 
extrême des reptiles les plus petits, et ne manquent 



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LES SINGES A FORME HUMAINE i93 

jamais, lorsqu'ils cherchent leur nourriture, de 
retourner les pierres avec précaution pour voir si 
elles ne recouvrent pas quelque serpent. 

D'après ce que nous venons de dire, on comprend 
que les Cynocéphales sont très difficiles à capturer; 
pour s'en rendre maîtres, les nègres recourent dans 
quelques districts de TAfrique à un curieux strata- 
gème. Connaissant le goût de ces singes pour les 
liqueurs fortes, ils mettent à leur portée des vases 
remplis de boissoilB spiritueuses, et quand toute la 
troupe est dans un état complet d'ébriété, ils s'en 
emparent facilement, matant au besoin les indivi- 
dus les plus récalcitrants avec quelques coups de 
bâton et les garrottant facilement. C'est de cette 
façon que sont pris les Cynocéphales que Ton voit 
entre les mains des bateleurs en Egypte, en Abys- 
sinie et au cap de Bonne-Espérance. Dans l'Afrique 
australe, on emploie, dit-on, ces animaux pour 
trouver de Teau dans les plaines désertes : après 
leur avoir donné à manger quelque chose de forte- 
ment salé, on les attache pendant une couple d'heu- 
res; puis on leur rend la liberté, en ayant soin de 
ne pas les perdre de vue, et au bout de peu de temps 
on les voit avec satisfaction humer Tair, s'orienter, 
puis fouiller le sable avec frénésie, et finalement 
mettre au jour une source profondément cachée. 

Dans les montagnes de la Nubie méridionale et de 
TAbyssinie, il n'est pas rare de rencontrer des trou-* 
peaux d'une centaine de ces monstres, conduits par 
une douzaine de vieux mâles, d'une épouvantable 
laideur. La rencontre n'est pas des plus agréables, 
surtout si l'on n'est pas bien armé. En général, les 
Cynocéphales s enfuient à Tapproche de l'homme, les 

Flammarion, — contempl. scientif. ii. 13 



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I9i CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

jeunes formant la tête de la colonne et les vieux pro- 
tégeant la retraite ; mais lorsqu'ils se voient serrés 
de trop près, ils n'hésitent pas à faire face à Tennemi. 
Ils ont la peau si dure que le plomb ne leur cause pas 
grand mal, et les blessures ne font qu'augmenter 
leur colère. Aussi la chasse des Hamadryas doit- elle 
être considérée comme plus dangereuse que celle du 
léopard, puisqu'on n'a pas affaire à un individu isolé, 
mais à une bande d'animaux furieux. Quand une 
meute de chiens est lancée sur un troupeau d'Ha- 
madryas, la mêlée est vraiment terrible ; tandis que 
les vieux Cynocéphales cherchent* à saisir les chiens 
à la gorge et à les rouler sur le sol, les chiens à leur 
tour s'efforcent d'écarter quelques-uns de leurs 
adversaires du reste du troupeau afin d'en venir 
plus facilement à bout. La lutte reste longtemps 
indécise, et se termine quelquefois à l'avantage des 
Hamadryas, qui s'éloignent en poussant des cris de 
victoire. 

Quand ils ne sont pas troublés dans leurs habi- 
tudes, les Cynocéphales reviennent chaque soir aux 
mêmes gîtes. Lorsque le temps est à la pluie, ils 
restent dans leur camp, tapis dans des anfractuosités 
de rochers et serrés les uns contre les autres; mais 
quand le temps est beau, ils descendent dans la 
plaine. Malheur alors aux vergers et aux champs de 
sorgho qui se trouvent sur leur passage I Majestueu- 
sement assis au soleil, la tête enfoncée dans les 
épaulesj les mâles se tiennent immobiles au soleil, 
tandis que les femelles surveillent leurs petits, qui 
se disputent comme des enfants turbulents. Une fois 
repus, ils vont tous ensemble boire au cours d'eau 
voisin et regagnent ensuite leurs repaires. 



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LES SINGES A FORME HUMAINE i9d 

Visitant récemment les gorges de la Chiffa, non 
loin de Blidah, en Algérie, M. Charles Grad raconte 
son séjour (n à Fhôtel des singes », près du bois habité 
par ces êtres : « Derrière Thôtel, au delà du jardin, 
le vallon devient fort boisé et la forêt fait disparaître 
le ruisseau sous la verdure. Attention I Ne remar- 
quez-vous pas un mouvement dans les arbres? des 
branches qui remuent? Pas de bruit, chut ! les sin- 
ges sont là, tout près. En voilà un que je tiens au 
bout de ma lunette. C'est un gros bon vieux chef de 
famille. Il parait assis gravement sur un micoco- 
niller, occupé de sa toilette matinale, et guettant 
dans les poils de sa fourrure je ne sais quoi d'imper- 
ceptible pour nous, et que le sérieux Bertrand met 
entre ses dents, après prise, d'un air bien satisfait. 
Si vous avez bonne vue, vous avez déjà :aperçu la 
société qui tient compagnie à ce personnage. Sans 
doute ses petits. Ils sont quatre, six, dix et plus, 
toute une bande. Ils grimpent aux arbres les plus 
élevés, courent à quatre pattes, lestes et agiles, se 
suspendent aux branches, les uns les autres, formant 
chapelet, gambadent, cabriolent, jouent et folâtrent. 
Par moments, les malicieux tirent le nez ou l'oreille 
du papa. Le papa leur répond par un coup de patte 
ou de main. A côté, une mère serre son petit nour- 
risson sur sa poitrine. Tout ce que les singes peu^ 
ventfisdre, vous le voyez ici. Je taquine Mohammed, 
le domestique arabe de l'hôtel, en soutenant que 
cesr singes sont apprivoisés et lâchés sur les arbres 
du jardin pour attirer les touristes. Apprivoisés ou 
non, ils demeurent dans la vallée par centaines. Moi, 
je ne suis pas fâché de ma visite. y> 

Dans la Kabylie, les singes pullulent au point de 



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196 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

constituer une plaie pour le pays. Vous les voyez 
se nourrir non seulement de pommes de pin, de 
glands doux et de figues de Barbarie, mais aussi de 
melons et de pastèques qu'ils volent dans les jardins, 
malgré tous les soins des propriétaires pour les 
écarter. Pendant qu'ils commettent leurs vols, deux 
ou trois d'entre les maraudeurs montent sur la cime 
N des arbres et sur les rochers environnants pour 
faire sentinelle. Dès que celles-ci aperçoivent quel- 
qu'un ou qu'elles entendent quelque bruit, elles 
poussent un cri d'alarme . Aussitôt toute la troupe 
de prendre la fuite, en emportant ce qu'elle a pu 
enlever. Un ancien préjugé populaire les représente 
comme les descendants déchus d'une race antique 
d'hommes qui aurait été privée de la parole et ainsi 
enlaidie par Dieu en punition de ses méfaits. On les 
redoute, mais sans les détruire. 

Le type anthropomorphe était déjà représenté sur 
la surface du globe pendant la période tertiaire. Le 
Pliopithèque découvert par M. Lartet dans la colline 
de Sansan est en effet un véritable gibbon par la 
. dentition, et le Dryopithèque de Saint- Gaudens, 
décrit par le même auteur, de même que l'Oreopi- 
thèque de Monte-Bamboli doivent être classés éga- 
lement parmi les singes supérieurs. 

L'ancêtre de l'homme n'est pas encore découvert; 
mais il ressemblait certainement aux singes anthro- 
pomorphes* 



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NOS PREMIERS ANCÊTRES DE L*AGE DE LA PIERRE 

Il est impossible de calculer, dans l'état actuel des 
découvertes archéologiques, le nombre de siècles 
qui s'est écoulé depuis qu'il existe sur cette planète 
des êtres humains analogues à nous. Dix mille, 
vingt mille, cinquante mille, cent mille ans même 
n'enferment pas la durée des âges préhistoriques de 
Thumanité primitive. On commence seulement à 
deviner la succession de temps représentée par les 
formes lentement perfectionnées des premiers outils, 
des premières armes, taillés dans la pierre par nos 
barbares ancêtres. 

A l'époque reculée où les premiers humains façon- 
nèrent les pierres pour s'en servir, au commence- 
ment de l'âge de la pierre taillée des cavernes, le 
mammouth, le rhinocéros aux narines cloisonnées 
habitaient la totalité de la France. Un grand abais- 
sement de température avait favorisé leur émigration 
du nord, sans doute, et refoulé vers le midi ou fait 
périr une partie des espèces qui les avaient précédés. 
Une première fois, lesglaciers avaient pris une grande 
extension dans notre pays, une élévation relative de 
température avait suivi et aidé au développement 



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198 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

de la flore et de la faune; puis étaient survenus un 
second refroidissement et une seconde extension de 
glaciers. L'homme chassait les grands animaux pré- 
cédents, c'était Vâge du mammouth. Mais ils vinrent 
à diminuer, et Tun d'eux, le renne, se multiplia au 
contraire à l'infini; ce devint Vâge du renne. Une 
civilisation relative, des goûts artistiques apparurent 
particulièrement dans le Périgord et les Pyrénées; 
l'homme était sédentaire et n'avait rien, par consé- 
quent, des races mongoles, ce que prouvent aussi 
ses caractères physiques. Enfin le sol se réchauffa 
progressivement, les rennes gagnèrent le nord, le 
bouquetin et la marmotte le sommet des montagnes. 
Pendant cette phase considérable, et surtout à son 
commencement se creusèrent nos vallées. Le lit 
de la Seine, dont quelques lambeaux sont encore 
visibles à Montreuil , était à 55 mètres d'alti- 
tude; ce sont ces dépôts que Ton a appelés les 
anciens niveaux. Le lit, plus tard, descendit à 
25 mètres environ, déposa les alluvions les plus 
inférieures de Grenelle, puis se remplit lentement 
pour former les berges actuelles. Que l'on calcule 
l'intervalle qui a dû s'écouler entre ces divers 
niveaux I 

Au temps du mammouth, connu plus particulière- 
ment par les ossements d'animaux et .les silex taillés 
dans les alluvions des rivières, l'homme ne fabri- 
quait que des instruments en pierre assez grossiers 
et affectionnait les formes dites de Saint-Acheul^ si 
abondantes dans la vallée de la Somme. A l'époque 
suivante, intermédiaire entre le mammouth et le 
renne, il préféra les formes dites du Moustier, Plus 
tard, c'est-à-dire à l'époque du renne proprement 



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NOS PREMIERS ANCÊTRES DE L'aGE DE LA PIERRE 199 

dite, dans la vallée de la Vésèze, on le voit parcourant 
déjà des phases régulières dans la voie du progrès. , 
Au lieu d'instruments lourds et massifs, il se sert de 
petits éclats de pointes emmanchées à Textrémité 
d'une javeline ou fichées à la façon de nos hurins 
dans une tige de bois. Bientôt il utilise les os de bois 
de rennes pour se fabriquer des ustensiles à la fois 
plus variés et plus gracieux/et jusqu'à des aiguilles 
et des hameçons. Sur d'autres points de la France, 
l'industrie de la taille du silex continua néanmoins 
à se perfectionner, et les formes en feuilles de laurier 
à bords finement retouchés devinrent communes. 
C'est albrs que dut apparaître l'art de polir le silex, 
peut-être brusquement apporté par quelque nation 
conquérante, mais peut-être aussi peu à peu par l'ap- 
plication à la pierre du polissage que l'on pratiquait 
déjà sur les os. L'homme primitif, sauvage et barbare, 
antérieur à toute civilisation, existait déjà au com- 
mencement de l'époque quaternaire. Il existait même 
à l'époque tertiaire, pendant la période pliocène, 
comme le montrent les armes de pierre découvertes 
dans les terrains de cette période en France par 
M. Rames, en Portugal par M. Ribeiro. Existait-il 
déjà pendant la période miocène, comme le feraient 
croire les silex découverts par l'abbé Bourgeois? 
Nousne le pensons pas. 

A cette époque (miocène), dirons-nous avec M. le 
1)' Bordier, la Méditerranée envoyait un golfe pro- • 
fond dans toute la vallée du Rhône ; la vallée du Rhin 
et une partie de l'Allemagne étaient le fond d'une 
mer qui allait rejoindre la mer Caspienne; l'Angle- 
terre était reliée à la France, mais un grand golfe de 
la mer du Nord occupait le Calvados, le Loir-et-Cher 



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200 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

et rindre-et-Loire ; TAdriatique étendait ses eaux sur 
tout le bassin du Pô. De grands lacs occupaient le 
centre de ce qui était alors la France; la fertile 
Beauce était un de ces lacs. 

La température était élevée, et à peu près égale 
à ce qu'elle est aujourd'hui dans les pays tropicaux, 
car les végétaux qui croissaient alors en Loir-et-Cher 
n'ont plus leurs analogues que sous les tropiques, et 
les eaux tranquilles du marais de fieauce et des 
rivières qui y aboutissaient servaient aux ébats de 
rhinocéros disparus depuis, entre autres le rhino- 
céros à quatre doigts, Yacerotherium. Des singes 
habitaient des forêts de palmiers et d'arbres verts, 
notamment Thylobates antiquus. 

Mais il n'est pas certain que les silex trouvés dans 
le terrain miocène de Thenay par l'abbé Bourgeois 
soient taillés; et dans l'état actuel de nos connaissan- 
ces, il est plus prudent de ne pas faire remonter le 
précurseur de l'homme au delà de la période plio- 
cène. 

Ce précurseur tertiaire assez intelligent pour 
tailler des outils et des armes méritait-il le titre 
d'homme? Nous n'oserions encore l'affirmer. On l'eût 
sans doute plutôt pris pour un singe. Mais nous n'en 
possédons encore aucun reste direct, ni squelettes, 
ni crânes, ni ossements, tandis que nous avons ipain- 
tenant entre les mains plusieurs hommes fossiles 
de l'époque quaietmaire. 

De plus, ici, il ne s'agit pas seulement d'instru- 
ments encore grossiers, bien que portant l'empreinte 
d'une main humaine, il s'agit d'œuvres plus indis- 
cutables accomplies par ces instruments , œuvres 
retrouvées associées aux ossements mêmes de l'ou- 



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NOS PREMIERS ANCÊTRES DE L'AGE DE LA PIERRE 201 

vrier: le tout forme aujourd'hui un ensemble abso- 
lument complet. 

A mesure que Ton s'avance dans Tépoque qua- 
ternaire, à mesure qu'on arrive à des couches moins 
éloignées de nous, on voit petit à petit se modifier 
Taspect et la forme de ces instruments de pierre, en 
vertu de cette loi de progrès continu, qui se déclara 
sitôt que l'homme tailla son second silex, après avoir 
ébauché le premier. 

Chacune de ces formes a reçu des classiûcateurs 
le nom de la station typique où ont été trouvés les 
plus beaux et les premiers spécimens de chaque 
forme. C'est ainsi que, par une gradation successive, 
on voit la haché de Saint-Acheul succéder à l'outil 
premier de l'époque tertiaire; à la hache de Saint- 
Acheul succèdent le type du Moustier, celui de la 
Madeleine^ enfin le Solutréen; alors l'arme est par- 
faite, la taille a acquis un fini et une perfection 
remarquables; on ne fera jamais mieux, môme aux 
plus beaux temps de la pierre polie. 

Mais pendant ces longues, très longues périodes, 
que la civilisation parcourait dans notre pays, de 
grands changements s'accomplissaient dans le climat 
et dans le sol. 

C'est même là une des preuves les plus indiscu- 
tables de la longueur incalculable du temps qui s'est 
écoulé pendant que l'humanité faisait ce que nous 
appelons encore ses premiers pas. 

Les géologues sont tous d'accord aujourd'hui pour 
admettre que, sauf quelques phénomènes volcani- 
ques, sauf quelques accidents locaux, comme la 
rupture du barrage d'un lac, par exemple, il n'y a 
jamais eu de cataclysme subit . Sans doute , de 



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202 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

vastes étendues de terre, aujourd'hui cultivées et 
habitées, ont été jadis recouvertes par la mer, et 
cela plusieurs fois, c'est-à-dire, qu'après avoir été 
immergées, elles ont émergé; qu'elles ont été fer- 
tiles; qu'elles ont été recouvertes une seconde fois, 
puis émergées à nouveau et encore fertilisées; en- 
vahies encore.... et ainsi de suite plusieurs fois. 
Sans doute la surface de la terre a changé souvent 
d'aspect, mais cela a toujours été insensiblement, 
petit à petit, sans qu'il soit plus possible de saisir le 
moment de ce changement qu'il ne nous est pos- 
sible de constater le mouvement de la petite aiguille 
d'un cadran; au bout d'une heure, nous constatons 
que l'aiguille a marché, mais nous ne l'avons jamais 
vue en mouvement. 

Telle côte est aujourd'hui et depuis des siècles en 
voie d'exhaussement, telle autre s'affaisse; la mer 
gagne, ou se retire, et cela constamment, tous les 
jours et à chaque minute. Deux cartes, faites à plu- 
sieurs siècles de distance, peuvent quelquefois faire 
saisir l'étendue du changement ; mais personne ne 
l'aura, dans cet intervalle de temps, pris sur le fait. 

Gela suffit pour donner une idée du temps qu'il a 
fallu pour que des modifications aussi énormes que 
celles dont nous avons les preuves aient pu se pro- 
duire. 

Alors que pendant l'époque tertiaire la tempéra- 
ture était tropicale, à l'époque quaternaire elle alla 
en diminuant. Plusieurs raisons ont été invoquées 
pour expliquer cette décroissance de la tempéra- 
ture ; et on a supposé tour à tour une modification 
dans Taxe de rotation terrestre, un ralentissement 
du rayonnement solaire, etc....; les causes, bien 



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NOS PREMIERS ANCÊTRES DE L'AGE DE LA PIERRE 203 

que peut-être complexes, sont probablement beau- 
coup plus simples. 

L'altitude au-dessus du niveau de la mer varie, 
par suite de l'affaissement ou de l'exhaussement des 
terres; or, avec l'altitude, la température change 
assez pour qu'un voyage en altitude sur les flancs 
d'une montagne fasse successivement passer par 
tous les climats, avec leur flore et parfois leur faune, 
et corresponde à un déplacement en latitude. 

Le climat d'un point est, en outre, soumis à la 
configuration des parties de la surface terrestre qui 
l'environnent. Les vents n'ont pas la même tempé- 
rature suivant qu'ils viennent de parcourir une 
vaste étendue d'eau ou de passer sur un large con- 
tinent. Que la surface aride du Sahara (qui nous 
vaut aujourd'hui la température élevée du vent du 
midi) vienne à se transformer en une Méditerranée 
africaine, et la température de la France s'abais- 
sera énormément; les conditions d'humidité ou de 
sécheresse varient également et modifient aussi la 
température. 

Le vent d'est de l'époque quaternaire, au lieu d'ar- 
river sur la France, comme il le fait aujourd'hui, 
desséché par son passage sur toute l'Europe conti- 
nenjtale, passait au-dessus d'une mer qui recouvrait 
la plus grande partie de la Russie actuelle jusqu'à la 
mer Caspienne. Il arrivait tout chargé d'humidité et 
de froid. 

L'humidité et le froid, voilà précisément les con- 
ditions de la formation de la neige, qui, en tombant 
sur les montagnes, constituait alors ces immenses 
glaciers des Alpes qui arrivaient jusqu'à Lyon, ainsi 
que ceux d'une partie de l'Auvergne. 



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204 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

Ainsi, par une modification graduelle dans la con- 
figuration respective des terres et des mers, la tera" 
pérature alla sans cesse en décroissant. 

L'homme avait alors son crâne allongé (dolicocé- 
pbale). Les fouilles faites par M. Ma^senat à Lau- 
gerie, dans la Dordogne, nous donnent une idée 
exacte de son genre de vie. Ce savant a retrouvé 
un grand nombre de poinçons, d'aiguilles en os de 
renne qui servaient à coudre à Thomme de ce 
temps-là; des dents canines de dififérents animaux 
enfilées en chapelet, et disposées en collier, bruis- 
saient autour de son cou; aux dents se trouvaient 
parfois mêlés des coquillages marins qu'il allait 
peut-être chercher lui-même aux bords du golfe 
de Gascogne, et qui étaient, de la main à la main, 
l'objet d'un commerce d'échange. Les os du pied 
du renne, os creux dans leur intérieur, devenaient, 
grâce à deux trous dont on perçait leur paroi, des 
sifûets sur lesquels nos lèvres peuvent encore faire 
vibrer l'air et évoquer ainsi le bruit que faisaient 
les chasseurs quand ils s'appelaient dans les épais- 
ses forêts. 

Dans ces chasses, on poursuivait le gibier en lui 
lançant des harpons faits d'un os de renne barbelé 
symétriquement des deux côtés. 

Mais la chasse n'était pas le seul moyen d'existence; 
la pêche, alors productive, avait fait créer toute une 
série d'engins spéciaux. Le placide pêcheur à la 
ligne, ce statisticien contemplatif qui sait qu'étant 
donné le nombre de poissons qui peuplent une ri- 
vière, il est une formule qui fixe le nombre de ceux 
qui mordront à l'heure^ n'était pas encore inventé, 
on oe prenait que le poisson qu'on avait vu, qu'on 



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NOS PREMIERS ANCÊTRES DE L'AGE DE LA PIERRE 205 

avait visé et qu'on avait atteint avec le harpon. 

Les peuples de l'extrême Nord nous donnent 
d'ailleurs une idée assez exacte de ce qu'étaient ces 
hommes de la Dordogne, vivant du renne, qui four- 
nissait à la fois la bête de somme et de course, 
l'animal de boucherie, sans doute la bête laitière, et 
dont la peau servait plus tard de vêtement en même 
temps que les os étaient la matière première de 
toute industrie. 

Le dessin, la sculpture sont nés : sur un os de 
renne qu'on vient de gratter, après dîner, un silex 
aiguisé trace des contours déjà fermes, qui repré- 
sentent le renne; le burin fouille davantage et le 
demi-relief apparaît. Une tête de sanglier nous donne 
à la fois l'idée, et des animaux qui hantaient la forêt, 
et du talent d'observation de ces sauvages déjà dé- 
grossis. Un os de renne représente un homme à la 
longue barbiche, tatoué, ainsi qu'on en peut juger 
par les lignes qui se croisent sur son corps, et pour-^ 
suivant un superbe aurochs. Une fois lancée sur la 
voie du progrès, l'humanité ne s'arrêtera plus. 

Ce sont là les humbles origines de la race pro- 
gressive qui devait un jour inventer la science de 
l'astronomie, mesurer les distances célestes et peser 
les mondes. Sans qu'il soit encore possible de "pré- 
ciser les dates, nous remontons aujourd'hui, dans la 
recherche des origines de notre espèce, à des ancê- 
tres grossiers et primitifs, dont les sauvages actuels 
offrent l'image, peu intelligents et absolument igno- 
rants, mais qui déjà ne sont plus des animaux, ima- 
ginent les premières inventions et inaugurent Tau-* 
rore de l'ère humaine. 



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DEUXiÈME PARTIE 



LA SGIBNGB 



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DEUXIEME PARTIE 

LA SCIENCE 



NOUVELLES DES AUTRES MONDES 

J*ai devant moi, sur ma table, au moment où 
j'écris ces lignes, une pierre tombée du ciel. Ce 
n'est pas sans émotion que je la prends dans les 
mains, que je la soupèse, que je la retourne dans 
tous les sens, que je l'examine et que je l'interroge 
sur le mystère de son origine. Je l'ai cassée en deux 
pour mieux juger encore de sa structure intime. 
C'est une pierre assez friable, presque de la terre ; 
les silicates, le péridot surtout, y dominent, comme 
dans certaines couches terrestres profondes, et l'on 
y remarque aussi des substances magnétiques, con- 
sistant surtout en fer nickelé. Si on l'approche 
d'une boussole, on en fait dévier Taiguille. Le sul- 
fure de fer y est perceptible, mais en assez faible 
quantité, ce qui témoigne néanmoins de l'existence 
du soufre dans le monde d'où émane cet aérolithe. 
Ajoutons qu'il n'y a aucun doute possible sur l'au- 
thenticité de son extrait de naissance : cette pierre 
Flammarion. ~ contempl. scientif. ii. i4 ^ 



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210 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

vient bien du ciel; on Va vue tomber et on l'a 
ramassée, il n'y a pas bien longtemps de cela; 
c'était le 30 janvier 1868, à 7 heures du soir. Un 
globe de feu, énorme, fantastique, épouvantable, 
apparut dans le ciel, courant, volant, se précipitant 
à travers l'atmosphère avec une telle véhémence 
qu'il traversa 195 kilomètres en quatre secondes 
et demie; sa vitesse était donc de 43 000 mètres par 
seconde I Puis il éclata dans les hauteui*s du ciel en 
deux explosions d'une telle intensité qu'on les 
entendit d'en bas, comme deux décharges de 
mitrailleuses, malgré la distance et la raréfaction de 
l'air en ces hauteurs. Alors sifflèrent les projectiles, 
et une grêle de pierres de forme elliptique, allongée 
dans le sens de la direction du bolide, les plus 
petites en arrière, les premières pesant de 4 à 7 kilo- 
grammes, les dernières ne dépassant pas quelques 
grammes, se répandit sur une surface de 16 kilo- 
mètres. On en ramassa plus de trois mille. Cette 
chute a eu lieu non loin de Varsovie, à Pultusk, en 
Pologne. C'est une répétition presque identique de 
celle qui est arrivée à Laigle, département de 
l'Orne, le 26 avril 1803. 

L'aérolithe, ou, pour parler plus exactement, 
Turanolithe, qui est là devant moi, est l'un des frag- 
ments ramassés. Sa surface extérieure est revêtue 
d'une sorte de vernis noir, simple couche mince 
comme une feuille de papier, provenant de la cha- 
leur subie en traversant l'atmosphère et de la fusion 
de la substance. Cet enduit a partout la même épais- 
seur, ou, si l'on veut, la même minceur. L'intérieur 
est gris perle, tacheté de roux. Quand je l'ai cassé, 
j'aurais donné avec plaisir la moitié des jours qu'il 



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NOUVELLES DES AUTRES MONDES 2H 

me reste à passer sur cette planète-ci, pour y 
trouver une puce. 

Une puce ou une petite araignée; moins encore, 
un minuscule coquillage; moins encore, une feuille 
microscopique ou un fragment de brin d'herbe. 

Car cette météorite vient d'un monde, d'un 
monde différent de celui que nous habitons : elle 
nous est envoyée du ciel! Quelques-unes nous ont 
apporté déjà une sorte de terre végétale planétaire, 
des. substances charbonneuses, de l'eau, de l'hy- 
drogène et de l'azote : c'est un commencement. 
Nos pères, nos immortels aïeux, les Pythagore, les 
Socrate, les Platon, les Jésus, les Kepler, les 
Galilée, les Newton, eussent salué d'une acclama- 
tion sainte ce messager des régions lointaines. Quel 
que soit le monde qui nous l'envoie, un intérêt 
capital s'attacherait à la découverte d'un échantillon 
quelconque de la vie végétale, animale, humaine qui 
existe là-bas comme ici... Quand nous songeons que 
ce morceau de terre vient d'un autre monde, attes- 
tant ainsi la présence dans les astres de la même 
matière qui compose notre planète errante; quand 
nous songeons que ce morceau de terre a été adhé- 
rent à un globe sur lequel sans doute se sont dérou- 
lées des destinées analogues à celles qui constituent 
notre propre histoire; quand nous songeons qu'il y 
a dans l'espace, gravitant en même temps que nous 
dans la lumière, la chaleur et la fécondité, des 
soleils, des milliers de terres comme la nôtre où des 
humanités inconnues agissent, travaillent, pensent, 
jouissent, souffrent comme nous, et que ce petit 
fragment vient de là... comment ne pas ressentir un 
certain frisson? comment ne pas éprouver une sorte 



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212 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

de vertige de Tinfini? Pour moi, je l'avoue sans 
détour, j'éprouve un plaisir infiniment plus grand 
à regarder, à toucher cet objet tombé du ciel que je 
n'en ai jamais éprouvé à regarder ou à toucher les 
rois, les empereurs et les papes de notre fourmi- 
lière. 

D'où viennent-ils, ces muets témoins des révo- 
lutions célestes? Serait-ce notre douce voisine la 
blonde Phœbé qui nous l'envoie? L'hypothèse peut 
être soutenue en partie , car le globe lunaire est 
criblé de volcans énormes dont plusieurs peuvent 
être encore en activité. (La vision télescopique n'est 
pas encore assez parfaite pour nous permettre 
de distinguer à cette distance de 96000 lieues, 
réduite même à 50, une flamme de volcan, et la 
rareté de l'atmosphère lunaire ne prouve ni l'ab- 
sence d'oxygène, ni l'absence de mouvement, ni 
l'absence de vie : on a même déjà cru apercevoir 
des fumées.) Or des matériaux lancés des volcans 
lunaires avec une force initiale de 2 500 mètres 
par seconde dépasseraient la sphère d'attraction 
lunaire et nous arriveraient ici, avec une vitesse de 
dix à onze mille mètres dans la dernière seconde, si 
la résistance de l'air n'éteignait pas cette chute. Mais 
en fait, cette vitesse est inférieure à celle que l'on 
observe généralement dans l'arrivée des aérolithes, 
et nous pouvons en conclure qu'en général ils ne 
viennent pas de la Lune; cela n'empêche pas cepen- 
dant que quelques-uns puissent nous en arriver, les 
plus lents et les plus légers. 

Nous sont-ils adressés par une planète voisine? 
Les deux mondes les plus proches de nous sont 
Vénus et Mars ^la Terre vogue, comme on sait, 



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NOUVELLES DES AUTRES MONDES 213 

entre ces deux divinités d'influence contraire, et 
l'on croirait parfois que notre étonnante humanité 
passe tout son temps à aller de Tune à l'autre). Les 
volcans de Vénus, planète dont les montagnes sont 
fort élevées, ne nous lanceraient qu'avec peine des 
projectiles, car cette planète est à peu près de môme 
volume et de même poids que la nôtre, et il faudrait 
ici une vitesse initiale de 11 300 mètres par seconde 
pour projeter dans l'espace des projectiles qui ne 
retomberaient plus. En effet, et le problème est 
assez curieux en lui-même, le calcul montre que 
si nous faisons abstraction de la résistance de l'air, 
un boulet lancé norizontalement de la gueule d'un 
canon placé au sommet de la plus haute montagne 
de la terre ne retomberait jamais s'il volait assez 
vite pour faire le tour du monde en 5 000 secondes, 
c'est-à-dire en 1 heure 23 minutes 20 secondes; c'est 
une vitesse de 8 000 mètres par seconde : le boulet 
tournerait autour de la Terre comme un satellite. 

En lui imprimant une vitesse de 11 300 mètres, 
on le lancerait dans, l'infini, et il ne reviendrait 
jamais. Voyageur éternel, il s'éloignerait indéfini- 
ment de la Terre, subirait quelque jour l'attraction 
des autres corps célestes, et pourrait tomber sur 
Tun d'eux à l'état d'aérolithe. La force nécessaire à 
un volcan pour lancer des matériaux hors d'un 
globe doit être d'autant plus grande que ce globe 
est plus lourd, plus attractif. Ainsi, le Soleil pèse 
324000 fois plus que la Terre, et la pesanteur à sa 
surface est 27 fois plus forte qu'ici : un kilogramme 
transporté vers le Soleil y pèse 27 kilogrammes, et 
une jeune fille du poids de 60 kilogrammes sur la 
Terre ne pèserait pas moins de 1 640 kilogrammes... 



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214 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIOUES 

un éléphant! La Lune, au contraire, pèse 81 fois 
moins que notre globe, et la pesanteur à sa surface 
est six fois moindre qu'ici : notre jeune fille n'y 
pèserait plus que 10 kilogrammes... un sylphe I Eh 
bien, la force nécessaire pour lancer un objet hors 
de la sphère d'attraction, qui est de 2 500 mètres . 
sur la Lune et de 11700 sur la Terre, devrait 
être de 608 000 mètres sur le Soleil; Des maté- 
riaux lancés d'une explosion solaire avec cette 
vitesse ne retomberaient pas sur lui. Une vitesse de 
578 000 mètres serait suffisante pour les envoyer 
jusqu'à nous, à 37 millions de lieues I 

Ce n'est pas de la planète Vénus que les aérolithes 
peuvent venir, d'abord parce qu'en raison de l'in- 
tensité de son attraction il faudrait à ses volcans 
une force énorme de projection pour rejeter des 
matières hors de son sein, ensuite parce que cette 
planète circulant en dedans de l'orbite terrestre, ces 
matières tomberaient plutôt sur le Soleil que sur la 
Terre. 

La planète Mars se trouve eîi une situation toute 
différente. D'abord, elle gravite extérieurement à 
l'orbite terrestre, et si elle a des volcans capables 
de lancer des laves, hors de sa sphère d'attraction 
relative, ces laves subissant dès lors l'attraction 
prépondérante du Soleil, doivent, en tombant vers 
lui, passer dans le voisinage de l'orbite terrestre, de 
sorte que notre planète peut les balayer en route. 
Ensuite, le monde de Mars est doué d'une puis- 
sance attractive bien inférieure à celles de la Terre 
et de Vénus; l'intensité de la pesanteur n'y est 
guère que le tiers de ce qu'elle est ici : un kilo- 
gramme terrestre transporté là n'abaisserait l'ai- 



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NOUVELLES DES AUTRES MONDES 21 o 

guille d'un dynamomètre qu'au degré correspon- 
dant à 374 grammes. 

• Une force de projection bien inférieure à celle 
qui serait nécessaire ici suffirait donc pour lancer 
dans l'espace des minéraux qui pourraient nous 
arriver ensuite sous forme d'aérolithes. Le plus 
intéressant pour nous serait que cette terre voisine 
eût aussi son Empédocle, qui, dit-on, se précipita 
dans l'Etna, et qu'elle nous envoyât, sinon son 
crâne, du moins sa pantoufle. Mais lors même que 
les etnas, les vésuves et les strombolis de Mars nous 
enverraient de pareils débris de naufrages humains, 
les reconnaîtrions-nous? L'anatomie doit être toute 
différente d'ici. Il n'y aurait, par exemple, rien de 
surprenant à ce que l'humanité y fût munie d'ailes. 
A tout prendre cependant, quel que soit l'objet, 
fossile ou autre, qui pourrait nous arriver, quelle 
révélation n'apporterait-il pas à la philosophie s'il 
jetait sous nos yeux émerveillés un spécimen quel- 
conque de la vie de ce monde voisin ! 

Au delà de Mars, entre cette planète et Jupiter, 
circulent plusieurs centaines de petites planètes, 
dont plusieurs sont si légères qu'elles ne gardent 
presque plus de force attractive, et qu'un homme 
armé d'une bonne fronde pourrait, étant placé sur 
l'un de ces petits mondes, lancer des pierres qui 
ne tomberaient jamais et s'éloigneraient pour tou- 
jours. 

Si ces petites planètes sont des volcans, il est 
certain que les projectiles vomis par eux s'échap- 
pent de ces faibles sphères d'attraction et, subis- 
sant ensuite celle du Soleil, viennent errer dans les 
régions où passe la Terre en suivant son cours 



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21 tf CONTEMPLATIONS SOENTIFIQUES 

annuel, de sorte que nous pouvons très facilement 
les happer au passage. 

Mais ce qu'il y a de plus probable, c'est que ces. 
messagers célestes nous arrivent de beaucoup plus 
loin encore, non pas seulement de 96 000 lieues, 
comme de la Lune; ni de 10 millions, comme de 
Vénus; ni de 15 millions, comme de Mars; ni de 
100 millions, comme des petites planètes; mais 
des étoiles, dont la plus proche trône à huit mille 
milliards de lieues d'ici. Chaque étoile est un soleil. 
Ces lointains soleils sont enveloppés de flammes 
comme le nôlre et sont, comme lui, le théâtre de 
révolutions formidables. On voit parfois sur le Soleil 
des explosions d'hydrogène qui s'élèvent jusqu'à 
80 000 lieues de hauteur, et avec une telle vitesse 
qu'il serait possible que les matériaux ainsi lancés 
ne retombassent jamais sur Tastre du jour. 

On a trouvé dans un aérolithe de Thydrogène 
emprisonné, semblant témoigner d'une telle origine. 
La vitesse avec laquelle les bolides nous arrivent, 
et la forme hyperbolique de leurs orbites ont indi- 
qué déjà que plusieurs nous arrivent réellement de 
Vinfini. C'est de là aussi que les grandes comètes 
descendent. Mais se doute-t-on du temps qu'une 
comète ou un aérolithe lancés par l'étoile la plus 
proche de nous emploierait pour traverser l'abîme 
qui nous en sépare? — Sept à huit millions d'an- 
nées. Les « nouvelles » que ces derniers nous appor- 
tent ne sont pas des nouvelles tout à fait fraîches! 

Si les uranolithes proviennent d'explosions dans 
les planètes, un certain nombre d'entre eux ne pour- 
raient-ils être originaires de la Terre elle-même? 
Oui, assurément, et l'identité de leur constitution 



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NOUVELLES DES AUTRES MONDES 217 

miDéralogique avec celle des minéraux profonds du 
globe semble en être l'indice. Si des volcans terres- 
tres ont pu lancer parfois des projectiles avec une 
vitesse de 9 000 à 11 000 mètres par seconde, ces pro- 
jectiles se seront éloignés dans l'espace à des mil- 
lions et des centaines de millions de lieues, mais ils 
décrivent des courbes fermées, et après des siècles 
et des siècles reviennent vers Torbite terrestre. La 
fantastique éruption de Krakatoa (25 août 1883), qui 
s'est élevée à 20 000 mètres de hauteur, a bouleversé 
rOcéan et l'atmosphère et a ébranlé le globe ter- 
restre juskju'aux antipodes du lieu de la catastrophe, 
peut fort bien avoir lancé dans l'espace des matéraux 
qui ne sont pas encore retombés. 

Peut-être aussi un grand nombre de ces pierres 
tombées du ciel représentent-elles aussi des ruines 
de mondes détruits, car depuis le commencement (?) 
de l'univers, bien des soleils se sont éteints, bien des 
terres habitées ont été rayées du livre de vie, bien 
des humanités ont été ensevelies dans les ténèbres 
de leur dernier sommeil . Que sont devenues toutes 
ces tombes errantes? Flottent-elles dans la nuit éter- 
nelle, sans pilotes et sans but? Se heurtent- elles 
parfois au sein des ombres comme des fantômes 
sourds et aveugles? Le temps a-t-il désagrégé ces 
mondes caducs, ces cadavres du ciel, ces squelettes 
de l'univers, et en sème-t-il l'inféconde poussière à 
travers les immensités insondables? Tout à l'heure, 
ces débris nous parlaient de l'infini; maintenant, 
témoins des âges disparus, c'est de l'éternité qu'ils 
nous entretiennent. Ils deviennent encore, à nos 
yeux, plus vénérables et plus sacrés. 

Voilà pourquoi je disais en commençant que ce 



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218 CWÏTEMPLAtlONS SCIENTIFIQUES 

n'est pas sans une émotion toute particulière que 
je prends entre mes mains cette pierre tombée du 
ciel et que je l'interroge sur le mystère de son 
origine. 

Ajoutons, en terminant, que M. Daubrée a réuni 
au Muséum d'histoire naturelle une collection, l'une 
des plus riches du monde, comprenant des repré- 
sentants de 283 chutes et dont le poids total s'élève 
à 2 086 kilogrammes : c'est là un musée de présents 
envoyés réellement du ciel. 

Les connaissances que nous possédons aujour- 
d'hui sur la nature de ces minéraux célestes et sur 
leur importance dans l'histoire de l'univers sont 
dues principalement aux travaux de cet éminent 
géologue. Par ses longues et laborieuses recher- 
ches, il est parvenu, depuis longtemps déjà, à faire 
l'analyse et la synthèse des uranolithes, et à créer 
une nouvelle branche de la science que l'on peut 
qualifier de géologie sidérale. 

Ces minéraux précieux se distinguent en plu- 
sieurs groupes par leurs caractères spéciaux : 1® les 
holosidères, entièrement composés de fer; 2° les 
syssidères, montrant des parties pierreuses dissémi- 
nées dans une pâte métallique; 3" les sporadosidères, 
formés d'une pâte pierreuse dans laquelle le fer est 
disséminé en grains ; 4'' les asidères, dans lesquels 
il n'y a pas de fer du tout. La densité diffère, du 
premier au dernier groupe, depuis 7 jusqu'à 2, celle 
de l'eau étant prise pour unité. Des météorites tom- 
bées en des points différents et à des époques diflfé- 
rentes témoignent, par leur identité, provenir de la 
même origine. Mais il est à peu près certain qu'elles 
ne viennent pas toutes de la même source. 



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NOUVELLES DES AUTRES MONDES 2l9 

Bientôt, sans doute, la science, dont les progrès 
sont si merveilleux, nous apportera, par une inven- 
tion inattendue , des témoignages plus immédiats 
encore des œuvres de la nature en ces lointains 
archipels, et de la vie inconnue qui se développe 
en une variété infinie à la surface des terres du 
ciel. Le photophone nous fait presque espérer cau- 
ser proQhainement avec nos confrères de la Lune 
ou de Mars. 



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II 

LES HABITANTS DE LA PLANÈTE MARS 



De temps en temps, on remarque dans le ciel, 
voyageant parmi les constellations, une étoile de pre- 
mière grandeur, rougeâtre, dépourvue de scintilla- 
tion, que les personnes habituées à regarder le ciel 
reconnaissent vite pour être la planète Mars. Elle 
demeure plusieui^s mois au-dessus de nos têtes, 
puis s'éloigne en vertu de la combinaison de son 
mouvement avec celui de la Terre, et revient ainsi 
tous les deux ans : 4884 jjanvier-juin) ; 4886 (février- 
juillet); 4888 (mars-août), etc. Lorsqu'elle passe à 
sa plus grande proximité de la Terre, elle arrive à 
quinze millions de lieues seulement, et, en ces der- 
nières années, principalement en 4877 et 4879, elle 
nous a permis de compléter sa carte géographique, 
déjà commencée depuis une vingtaine d'années. Sa 
lumière est rougeâtre, ardente comme une flamme 
et donne l'idée d'un feu. Telle nous la voyons 
aujourd'hui, telle elle brillait sur nos aïeux. Son 
nom, dans toutes les langues anciennes, signifie 



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222 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

embrasé^ et sa personnification est celle du dieu de 
la guerre. Les hommes ont toujours essayé d'ex- 
cuser une partie de leurs passions en attribuant 
leurs actes les plus pervers à l'influence fatale de 
quelque divinité supérieure ou de quelque démon, 
et comme la guerre a été, de tout temps, le hochet 
des grands et la joie imbécile des petits, l'astre de 
la guerre a été l'un des plus honorés et des plus 
redoutés ; les temples de Mars alternent avec ceux 
de Vénus; le laurier et le myrte marient leurs 
rameaux; la destruction et la reproduction sont 
complémentaires. L ardente étoile de Mars pré- 
sidait aux combats; sur le champ de bataille de 
Marathon, au milieu du carnage des Gimbres, ou 
dans l'obscur défilé des Thermopyles, les impréca- 
tions des victimes l'accusaient de barbarie, tandis 
que l'homme n'a pas d'autre ennemi que lui-même 
et que la planète innocente plane dans l'infini, sans 
se douter des influences dont on l'accuse. 

Cette planète tourne sur elle-même en vingt- 
quatre heures trente-sept minutes vingt-trois secon- 
des. La durée du jour et de la nuit est donc à peu 
près la même sur Mars que sur la Terre : elle sur- 
passe la nôtre d'un peu plus d'une demi-heure seu- 
lement. Il est extrêmement remarquable que cette 
durée soit sensiblement analogue pour les quatre 
planètes Mercure, Vénus, la Terre et Mars. Nous ne 
connaissons pas la raison de cette similitude. La dis- 
tance au soleil ne paraît pas en jeu ici comme pour 
la durée de l'année, ni le volume de la planète; 
c'est la densité qui paraît entrer pour la plus grande 
part dans cet établissement du temps de la rotation. 
Les quatre planètes dont la rotation s' eff'ectue en une 



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LES HABITANTS DE LA PLANÈTE MARS 223 

période voisine de vingt-quatre heures sont les plus 
denses. Les quatre géants, Jupiter, Saturne, Uranus 
et Neptune, tournent beaucoup plus vite, en une 
période voisine de dix heures, et ce sont aussi les 
mondes de la plus faible densité. L'année de Mars 
est près de deux fois plus longue que la nôtre, et 
ses habitants comptent 669 jours par an. 

On voit qu'entre Mars et la Terre la différence est 
peu sensible sous le rapport du mouvement de 
rotation; les phénomènes qui en sont la consé- 
quence, la succession des jours et des nuits, le lever 
et le coucher du soleil et des étoiles, la fuite des 
heures rapides ou lentes, suivant Tétat de l'âme, les 
travaux, les joies ouïes peines; en un mot, le cours 
quotidien de la vie et la marche habituelle des 
choses s'y développent à peu près dans les mêmes 
conditions que chez nous. 

Cette terre voisine est une miniature de la nôtre : 
elle mesure 1 700 lieues de diamètre. Le tour de ce 
monde est de 5375 lieues. Sa sui*face n'est que les 
27 centièmes de celle du globe terrestre, et son 
volume n'est que les 16 centièmes du nôtre. Étant 
six fois et demie plus petit que la Terre en volume, 
Mars se trouve être sept fois et demie plus gros que 
la lune et trois fois plus gros que Mercure. 

Ce globe pèse neuf fois et demie moins que la 
Terre. La densité de ses matériaux constitutifs est 
beaucoup plus faible que celle de la Terre, et la 
pesanteur des objets à sa surface ne surpasse guère 
le tiers de celle des objets terrestres, ne dépassant 
pas les trente-sept centièmes de la nôtre. Des huit 
planètes principales, c'est la plus faible intensité 
de pesanteur : 100 kilogrammes transportés sur Mars 



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2:S4 COHTEMFLATIONS SOESTinQUES 

et pesés au dynamomètre n'y pèseraient que 37 kilo- 
grammes. Un homme pesant ici 70 kilogrammes 
n'en pèserait que 27 sur Mars. 

Depuis plus de deux siècles, nous observons de 
la Terre les faits principaux de la météorologie mar- 
tienne : nous assistons d'ici à la formation des glaces 
polaires, à la chute et à la fonte des neiges, aux 
intempéries, nuages, pluies et tempêtes, et au 
retour des beaux jours; en un mot, à toutes les vicis- 
situdes des saisons. La succession de ces faits est 
aujourd'hui si bien établie, que les astronomes peu- 
vent prédire d'avance la forme, la grandeur et la 
position des neiges polaires, comme l'état probable, 
nuageux ou clair de son atmosphère. La connais- 
sance géographique que nous possédons actuelle- 
ment de la planète Mars est même assez avancée 
pour que nous puissions en dessiner la carte géné- 
rale *. 

Certes, la carte que nous obtenons actuellement 
est encore loin d'être définitive, et ce n'est certai- 
nement pas avant un siècle ou deux que nous pour- 
rons nous flatter de la connaître parfaitement; encore 
cette connaissance continuera-t-elle de se perfec- 
tionner constamment, comme celle de la géographie 
terrestre elle-même. Quand distinguerons-nous les 
grandes villes de ce monde voisin?... Les sceptiques 
sourient comme ils souriaient du temps de Copernic 
et du temps de Fulton. Mais celui qui a confiance 
dans le progrès ne désespère pas d'un tel résultat, 
lequel d'ailleurs n'a rien d'impossible en soi et lie 



4. Cette carte est publiée dans notre ouvrage Les Termes du 
ciel. 



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LKS HABITANTS DE LA PLANÈTE MARS 225 

réclame, pour être obtenu, que la continuation des 
progrès modernes de l'optique. Déjà la géographie 
générale de Mars peut être tracée aujourd'hui avec 
une sûreté plus grande que celle des latitudes ter-r 
restres qui entourent nos deux pôles. 

D'après la concordance de tous les témoignages, 
les mers, les nuages et les glaces polaires de Mars 
sont analogues aux nôtres, et l'étude de cette géo* 
graphie peut se faire comme la nôtre. Il ne faudrait 
pas néanmoins nous hâter de conclure à une iden- 
tité absolue entre les systèmes géographiques et 
météorologiques des deux planètes; Mara offre avec 
nous des dissemblances caractéristiques . Notre 
globe est recouvert des eaux de la mer sur les trois 
quarts de sa superficie; nos plus vastes continents 
ne sont pour ainsi dire que des îles ; le vaste Atlan- 
tique , l'immense Pacifique emplissent de leurs 
eaux leurs profonds bassins. Sur Mars, le par? 
tage est plus égal entre les terres et les eaux, et il 
y a plutôt plus de terres que de mers; celles-ci 
sont de véritables méditerranées, des lacs inté- 
rieurs ou de fins détroits, qui rappellent la Man- 
che et la mer Rouge, ce qui constitue un réseau 
géographique tout différent du réseau terrestre. 

Autre fait non moins digne d'attention : les mers 
martiennes montrent de remarquables différences 
d'intensité. D'une part, elles sont plus foncées vers 
réquateur qu'aux latitudes un peu éloignées, et, 
d'autre part, quelques-unes sont particulièrement 
sombres. 

A quelle cause cette gradation d'intensité est- elle 
due? L'explication la plus simple est d'admettre 
qu'elle correspond à une plus grande profondeur. 

Flammarion. — contrmpl. scient, ii. io 



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226 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

Lorsqu'on passe en ballon au-dessus d'un large 
fleuve, d'un lac ou de la mer, si Teau est calme et 
transparente, on voit le fond, quelquefois si complè- 
tement que l'eau semble disparue (c'est ce qui m'est 
arrivé, notamment un jour, le 10 juin 1867, à sept 
heures du matin, en planant à 3000 mètres au-des- 
sus de la Loire) ; sur les bords de la mer, on distin-* 
gue le fond jusqu'à dix et quinze mètres de profon- 
deur, jusqu'à plusieurs centaines de mètres du 
rivage, suivant l'éclairement et selon l'état de la mer. 
Dans cette hypothèse, les mers claires de Mars 
seraient celles qui, comme le Zuiderzée, par exem- 
ple, n'ont que quelques mètres d'eau de profondeur, 
les mers grises seraient un peu plus creuses, et 
les mers noires seraient les plus profondes. Ce n'est 
pas là, toutefois, la seule explication à donner, car la 
nuance de l'eau peut parfaitement différer elle-même 
suivant les régions ; plus l'eau est salée et plus elle 
est foncée, et Ton peut suivre en mer les courants 
qui, tels que le Gulf-Stream, coulent comme des 
fleuves moins denses à la surface de l'océan qui 
forme leur lit; la salure dépend du degré d'évapora- 
tion, et il n'y aurait rien de surprenant à ce que les 
mers équatoriales de Mars fussent salées et plus 
foncées que les mers intérieures. 

Une troisième explication se présente encore à 
l'esprit. Nous avons sur la terre : la mer Bleue, la 
mer Jaune, la mer Rouge, la mer Blanche et la mer 
Noire; sans être absolues, ces qualifications répon- 
dent plus ou moins à Taspect de ces mers. Qui n'a 
été frappé de la couleur vert émeraude du Rhin à 
Bâle et de l'Aar à Berne, de l'azur profond de la 
Méditerranée dans le golfe de Naples. du lit jaune 



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LES HABITANTS DB LA PLANÈTE MARS 227 

de la Seine du Havre à TrouviLle, visible sur la mer, 
et de toutes les nuances variées que présentent les 
eaux des rivières et des fleuves? Les trois explica^ 
tiens peuvent donc s'appliquer aux eaux de la pla« 
nète Mars aussi bien qu'aux nôtres. Les régions 
claires peuvent n'être que des marais ou des terres 
submergées. 

Les continents sont jaunes, et c'est ce qui donne 
à la planète l'ardente couleur qu'on lui reconnaît à 
l'œil nu. Il y a là une différence essentielle avec la 
terre vue de loin; notre planète doit paraître verdâ- 
tre, car c'est le vert qui domine sur nos continents 
comme sur nos mers; la présence de notre atmos- 
phère accentue légèrement cette nuance vers le 
bleu. Au télescope, les astronomes de Vénus et de 
Mercure doivent voir nos mers teintées d'un vert 
foncé, les continents nuancés d'un vert clair plus 
ou moins varié; les déserts jaunes et les neiges po- 
laires très blanches, les nuages blancs, les chaînes 
de montagnes marquées par la ligne neigeuse de leur 
crête. Sur Mars, les neiges, les nuages et les mers 
offrent à peu près le même aspect que chez nous, 
mais les continents sont jaunes comme des champs 
de céréales, de maïs, de blé, d'orge ou d'avoine. 

L'hypothèse la plus plausible qui explique cette 
coloration est celle qui l'attribue à la végétation 
quelconque qui doit tapisser les continents de Mars. 
L'existence des continents et des mers nous montre 
que cette planète a été, comme la nôtre, le siège de 
mouvements géologiques intérieurs qui ont donné 
naissance à des soulèvements de terrains et à des 
dépressions. Il y a eu des tremblements et des érup- 
tions modiflant la croûte primitivement unie du 



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228 CONTEMPLATIONS SaENTIFIQUES 

globe. Par conséquent, il y a des montagnes et des 
vallées, des plateaux et des bassins, des ravins 
escarpés et des falaises. Comment les eaux pluviales 
retournent-elles à la mer? Par les sources, les ruis- 
seaux, les rivières et les fleuves. La goutte d'eau 
tombée des nues traverse, comme ici, les terrains 
perméables, glisse sur les terrains imperméables, 
revoit le jour dans la source limpide, gazouille dans 
le ruisseau, coule dans la rivière et descend majes- 
tueusement dans le fleuve jusqu'à son embouchure. 
Ainsi, il est difficile de ne pas voir sur Mars des 
scènes analogues à celles qui constituent nos paysa- 
ges terrestres; ruisseaux courant dans leur lit de 
cailloux dorés par le soleil; rivières traversant les 
plaines ou tombant en cataractes au fond des val- 
lées; fleuves descendant lentement à la mer à tra- 
vers les vastes campagnes. Les rivages maritimes 
reçoivent là, comme ici, le tribut des canaux aqua- 
tiques, et la mer y est tantôt calme comme un mi- 
roir, tantôt agitée par la tempête. 

Telle est la physiologie générale de cette planète 
voisine. L'atmosphère qui l'environne, les eaux qui 
l'arrosent et la fertihsent, les rayons de soleil qui 
réchauffent et l'illuminent, les vents qui la parcou- 
rent d'un pôle à l'autre, les saisons qui la transfor- 
ment, sont autant d'éléments pour lui construire un 
ordre de vie analogue à celui dont notre planète est 
gratifiée. La faiblesse de la pesanteur à sa surface a 
dû modifier particulièrement cet ordre de vie en 
l'appropriant à sa condition spéciale. Ainsi, désor- 
mais, le globe de Mars ne doit plus se présenter à 
nous comme un bloc de pierre tournant dans 
l'espace, dans la fronde de l'attraction solaire. 



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LES HABITANTS DE ^A PLANÈTE MARS 229 

comme une masse inerte, stérile et inanimée; mais 
nous devons voir en lui un monde vivant^ orné de 
paysages analogues à ceux qui nous charment dans 
la nature terrestre... nouveau monde sur lequel 
toute une race humaine habite actuellement, tra- 
vaille, pense et médite comme nous, sans doute, 
sur les grands et mystérieux problèmes de la Na- 
ture. Qu'il serait intéressant de faire un voyage 
jusque-là I 

II 

Les astronomes viennent de recevoir un travail 
extrêmement curieux fait sur les configurations 
géographiques de la planète Mars par Téminent 
astronome Schiaparelli, directeur de l'observatoire ^ 
de Milan. Les dessins et plans topographiques qui ^ c 

accompagnent cette étude sont si singuliers que ./ 
c'est à n'y pas croire. Et pourtant, il est difficile de ^ ^ ^ 
douter que ce savant observateur ait mal vu ou ait \ ? 
été dupe de quelque illusion d'optique. Imaginez un ' 
globe comme la Terre, parsemé de continents, de 
golfes et d'îles, sillonné de rivages aux contours 
variés, blanchi de neiges resplendissantes aux pôles, 
coloré de tons dorés sur ses terres tropicales, diver- 
sifié de nuages et de variations atmosphériques qui 
nous font deviner d'ici ses saisons et ses climats — 
tout cela, nous le connaissons depuis longtemps — 
mais imaginez sur ce monde, dont la ressemblance 
avec le nôtre est si frappante, des canaux minces et 
rectilignes traversant ses continents d'un bout à v^ 
l'autre, canaux longs de 1000 à 5000 kilomètres et 
larges de 120, plus ou moins, courant en lignes droi- 



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1230 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

tes à travers ses campagnes, se croisant mutuelle- 
ment, ici à angles droits, là obliquement, plus loin 
se réunissant comme les routes de carrefour des 
forêts; et ajoutez que la plupart de ces canauxyàont 
doubles, c'est-à-dire formés de deux lignes paral- 
lèles, séparées par des distances de 350 à 700 kilo- 
mètres; et vous partagerez la stupéfaction que j'ai 
éprouvée en recevant ces nouvelles observations. 
Ces découvertes ont été faites à Tobservatoire de 
Milan, sous un ciel connu pour sa pureté, à Taide 
d'une lunette de 0"^218 d'objectif et de 3«i25 de 
longueur, armée d'oculaires grossissant de 322 à 
468 fois. Cet instrument n'est pas gigantesque, mais 
ses qualités supérieures ont été appréciées depuis 
les mesures qu^il a permis d'obtenir il y a quelques 
années sur les étoiles doubles les plus serrées. 

Exposons dans son ordre logique le sujet dont il 
s'agit. Nos lecteurs savent que la planète Mars vient 
après la Terre, dans l'ordre des distances au Soleil, 
que le globe où nous sommes en ce moment tourne 
à la distance moyenne de 37 millions de lieues du 
Soleil et que Mars gravite à 56 millions de lieues en 
moyenne. La distance d'une orbite à l'autre est donc 
de 19 millions de lieues; mais comme ni cette pla- 
nète ni la nôtre ne suivent des orbites circulaires, 
'comme ces orbites sont elliptiques, il arrive que la 
distance entre les deux planètes varie considérable- 
ment, lors môme qu'elles passent ensemble d'un 
même côté du Soleil. Elles peuvent parfois s'appro- 
cher à 14 millions de lieues. C'est ce qui arrive tous 
les quinze ans, et c'est ce qui est arrivé notamment 
en 1877. 

En cette année, si favorable par suite de ce rappro- 



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LES HABITANTS DE LA PLANÈTE MARS 231 

chement, la plupart des observateurs se sont empres- 
sés de diriger leurs télescopes sur la planète, et 
nous pouvons avouer que noua avons passé, en sep- 
tembre et octobre 1877, de fort agréables soirées à la 
contempler, à Tétudier, à la dessiner. La géographie 
martienne fît un grand pas. Bien des régions, problé- 
matiques jusqu'alors, furent spécialement exami- 
nées.. Sans sortir de leurs observatoires, les astro- 
nomes réussirent beaucoup mieux à visiter et lever 
le plan topographique des contrées polaires de ce 
monde voisin que nos infortunés voyageurs polaires, 
dont le courage et la valeur sont venus jusqu'à pré- 
sent sombrer sur les glaces inhospitalières qui, bar- 
rière infranchissable, ont interdit jusqu'ici l'accès 
des pôles terrestres. 

En fait, la géographie de ces régions de la planète 
Mars est aujourd'hui beaucoup mieux connue que 
celle des régions terrestres analogues. 

Les éléments cosmographiques du monde de Mars 
sont, d'ailleurs, déterminés avec précision. Ce globe 
tourne sur lui-même en vingt-quatre heures trente- 
sept minutes vingt-trois secondes, et cette rotation 
diurne est déterminée à un centième de seconde près ! 
Son année, plus longue que la nôtre, dure 687 jours 
terrestres et se compose de 668 jours martiens. Ses 
saisons ont la même intensité que les nôtres, mais 
sont presque deux fois plus longues. Quant à son 
volume et à son poids, Mars est à peu près deux fois 
plus petit que la Terre en diamètre, car ce diamètre 
ne mesure que 6850 kilomètres ou 1712 lieues; sa 
masse est à la nôtre dans le rapport de 106 à 1000, 
c'est-à-dire que si l'on plaçait la Terre dans le plateau 
d'une balance, il faudrait placer neuf globes et demi 



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232 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

égaux a Mars pour nous faire équilibre . La pe- 
santeur à sa surface ne surpasse guère le tiers de 
celle des objets terrestres. 

Eh bien! pendant le cours de Tannée 1877, 
M. Schiaparelli était déjà parvenu à construire une 
carte géographique de la planète Mars, beaucoup 
plus détaillée que celle que nos lecteurs ont pu voir 
et examiner dans V Astronomie populaire (page 480). 
Des courants d'eau très étroits se jettent dans les 
méditerranées qui parsèment la surface de la pla- 
nète. On arrive à apercevoir des détails surpre- 
nants. Sur la carte, il y a des lignes allongées dont 
la largeur ne surpasse pas un degré, c'est-à-dire 
60 kilomètres. Le disque apparent de la planète n'a 
pourtant pas surpassé 29'4, soit moins de une demi- 
minute d'arc : il est alors 63 fois plus petit en dia- 
mètre que la Lune, dont la largeur est de 31 '24". 
Remarquons néanmoins à ce propos qu'une lunette 
grossissant seulement 63 fois nous montre Mars 
d'une grosseur égale à celle de la Lune vue à l'œil 
nu; un grossissement de 126 le montre deux fois 
plus large en diamètre que la Lune et un grossisse- 
ment de 252 quatre fois de plus. 

En 1879, cette province voisine est de nouveau 
passée dans notre voisinage, mais non plus à 14 mil- 
lions, à 18 millions de lieues, et son disque appa- 
rent maximum n'a pas dépassé 23*'. L'astronome de 
Milan a néanmoins continué à l'observer et a réussi 
à en faire de nouveaux dessins et une nouvelle 
carte détaillée. En 1881, de nouveau la Terre et 
Mars ont glissé comme deux navires éthérés passant 
du même côté du Soleil dans le voisinage Tun de 
l'autre^ mais avec un éloignement plus considérable 



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LES HABITANTS D£ LA PLANÈTE MARS 233 

encore, car les deux corps célestes ne se sont pas 
rapprochés à moins de 28 millions de lieues, et le 
diamètre de la planète n'a pas dépassé 48"4. C'est 
pourtant lors de ce dernier passage, et même dans 
un éloignement plus considérable encore, que les 
singularités géographiques sur lesquelles nous appe- 
lons Tattention viennent d'être découvertes. 

Écoutons M. Schiaparelli lui-même. 

c La série des mers intérieures, comprises entre 
la zone claire équatoriale et la mer australe, s'est 
montré mieux dessinée qu'en 1879. Dans la mer 
Gimmerium * on voyait une espèce d'île ou de traînée 
lumineuse, qui la partageait dans sa longueur, ce 
qui lui donnait de l'analogie avec aspect de la mer 
Erythrée. La mer Gronium s est montrée très noire 
dans sa partie centrale, et l'espace qui la sépare 
de la mer Gimmerium a subi des modifications très 
notables depuis 1879. Plus surprenante encore est la 
variation d'aspect présentée par la grande Syrte, qui 
a envahi la Lybie, et s'est étendue en forme d'un 
ruban noir et large, jusqu'au 60** de latitude boréale. 
Le Nepenthes et le lac Mœris ont augmenté de lar- 
geur et d'obscurité, tandis qu'il reste à peine quel- 
ques vestiges du marais Goloé, si visible sur la carte 
de 1879. Ainsi, des centaines de milliers de kilomè- 
tres carrés de surface sont devenus obscurs, de lumi- 
neux qu'ils étaient, et, à l'inverse, un grand nombre 
de régions obscures sont devenues lumineuses. De 
telles métamorphoses prouvent que la cause de ces 
taches obscures est un agent mobile et variable à 

1. Pour la géographie de Mars et les cartes de cette planète, 
voir les Teires du Ciel et notre Globe géographique de la pla- 
nète Mars. 



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234 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

la surface de la planète, soit de l'eau ou un autre 
liquide, soit de la végétation qui se propagerait 
d'un point à un autre. 

(c Mais ce ne sont pas encore là les observations les 
plus surprenantes. Il y a sur cette planète, traver- 
sant les continents, de grandes lignes sombres aux- 
quelles on peut donner. le nom de canaux, quoique 
nous ne sachions pas encore ce que c'est. Divers 
astronomes en ont déjà signalé plusieurs, notam- 
ment Dawes en 1864. Pendant les trois dernières 
oppositions, j'en ai fait une étude spéciale et j^en ai 
reconnu un nombre considérable, plus de soixante. 
Ces lignes courent entre l'une et l'autre des taches 
sombres que nous considérons comme des mers et 
forment sur les régions claires ou continentales un 
réseau bien défini. Leur disposition paraît invariable 
et permanente, au moins d'après ce que j'ai pu juger 
par une observation de quatre années et demie; tou- 
tefois leur aspect et leur degré de visibilité ne sont 
pas toujours les mêmes et dépendent de circons- 
tances que l'état actuel de nos connaissances ne per- 
met pas encore de discuter avec certitude. On en a 
vu, en 1879, un grand nombre qui n'étaient pas visi- 
bles en 1877, et, en 1882, on a retrouvé ceux qu'on 
avait déjà vus, accompagnés de nouveaux. Plusieurs 
de ces canaux se présentent sous la forme dé lignes 
ombrées et vagues, tandis que d'autres sont nets et 
précis comme un trait fait à la plume. En général^ 
ils sont rectilignes, c'est-à-dire tracés sur la sphère 
comme des lignes de grands cercles. Ils se croisent 
les uns les autres, obliquement ou à angles droits. lis 
ont bien 2° de largeur, ou 120 kilomètres, et plusieurs 
s'étendent sur une longueur de 80° ou 4800 kilo- 



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LES HABITANTS DE LA PLANÈTE MARS 'l^o 

mètres. Leur nuance est à peu près celle des mers 
de Mars, plutôt un peu plus claire. Chaque canal 
se termine, à ses deux extrémités, dans une mer ou 
dans un autre canal : il n'y a pas un seul exemple 
d'une extrémité s'arrêtant au milieu de la terre 
ferme. 

(( Ce n'est pas tout. En certaines saisons, ces canaux 
se dédoublent, ou, pour mieux dire, se doublent. 

« Ce phénomène paraît arriver à une époque dé- 
terminée et se produire simultanément sur toute 
l'étendue des continents de la planète. Aucun indice 
ne s'en est signalé en 1877, pendant les semaines 
qui ont précédé et suivi le solstice austral de ce 
monde. Un seul cas isolé s'est présenté en 1879 : le 
26 décembre de cette année (un peu avant l'équi- 
noxe de printemps qui est arrivé le 21 janvier 1880), 
j'ai remarqué le dédoublement du Nil, entre le lac de 
la Lune et le golfe Céraunique. Ces deux traits régu- 
liers, égaux et parallèles, me causèrent, je l'avoue, 
une profonde surprise, d'autant plus grande, que 
quelques jours avant, le 23 et le 24 décembre, j'avais 
observé avec soin cette même région, sans rien dé- 
couvrir de pareil. J'attendis avec curiosité le retour 
de la planète en 1881 pour savoir si quelque phéno- 
mène analogue se présenterait, et je vis reparaître 
le même fait, le 11 janvier 1882, un .mois après 
l'équinoxe de printemps de la planète (qui avait eu 
lieu le 8 décembre 1881); le dédoublement était 
encore évident à la fin de février. A cette même 
date du 11 janvier, un autre dédoublement se mani- 
festa, celui de la section moyenne du canal des 
Gyclopes du côté de l'Elysée. 

« Plus immense encore fut mon étonnement, 



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236 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

lorsque, le 19 janvier, je vis le canal de la Jamuna, 
qui se trouvait alors au centre du disque, partagé 
très correctement en deux lignes droites parallèles, 
traversant l'espace qui sépare le lac Nilique du golfe 
de TAurore. Tout d*abord je crus à une illusion 
causée par la fatigue de l'œil et à une sorte de stra- 
bisme d'un nouveau genre; mais il fallut bien se 
rendre à l'évidence. A partir du 19 janvier, je ne fis 
que passer de surprises en surprises : successive- 
ment rOronte, l'Euphrate, le Phison, le Gange et 
la plupart des autres canaux se montrèrent très net- 
tement et incontestablement dédoublés. Il n'y a pas 
moins de vingt exemples de dédoublement. 

(( En certains cas, il a été possible d'observer 
quelques symptômes précurseurs qui ne manquent 
pas d'intérêt. Ainsi, le 13 janvier, une ombre légère 
et mal définie s'étendit le long du Gange; le 18 et le 
19, on ne distinguait plus là qu'une série de taches 
blanches; le 20, le Gange se montrait formé de 
deux lignes parallèles indécises, et, le 21, le dédou- 
blement était parfaitement net, tel que je l'observai 
jusqu'au 23 février. 

« Ces dédoublements ne sont pas un effet d'opti- 
que dépendant de l'accroissement du pouvoir visuel, 
comme il arrive dans l'observation des étoiles dou- 
bles, et ce n'est pas non plus le canal lui-même qui 
se partage en deux longitudinalement. Voici ce qui 
se présente : à droite et à gauche d'une ligne pré- 
existante, sans que rien soit changé dans le cours 
ni la position de cette ligne, on voit se produire une 
autre ligne égale et parallèle à la première, à une 
distance variant généralement de 6 à 12 degrés, 
c'est-à-dire de 350 à 700 kilomètres; il parait même 



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LES HABITANTS DE LA PLANÈTE MARS 237 

s'en produire de plus proches, mais le télescope 
n'est pas assez puissant pour permettre de les dis- 
tinguer avec certitude. Leur teinte est celle d'un 
brun roux assez foncé. Ces canaux jumeaux sont 
rectilignes ou très légèrement courbés. Il n'y a rien 
d'analogue dans la géographie terrestre. Tout porte 
à croire que c'est là un phénomène périodique spé- 
cial à la planète Mars et intimement lié au cours de 
ses saisons. 

« Voilà les faits observés; l'éloignement de la pla. 
nète et l'arrivée des pluies empêcha de continuer les 
observations à partir de la lin de février. Il est diffi- 
cile de décider tout de suite sur la nature de cette 
géographie, assurément fort différente de celle de 
notre monde. » 

Ainsi s'exprime l'auteur lui-même dans Texposé 
de ses observations. J'ai traduit à la lettre sa des- 
cription italienne, qui ne manque pas d'une cer- 
taine originalité littéraire. Aux noms d'astronomes 
que M. Procter, M. Green et moi avions donnés 
aux mers et aux continents de Mars, en continuant 
Ja méthode adoptée pour la géographie lunaire, 
M. Schiaparelli a préféré substituer une nomencla- 
ture géographico-mythologique. L'avenir décidera, 
et ce n'est là qu'un détail. L'important est de pos- 
séder des observations exactes qui fassent avancer 
les connaissances que nous possédons déjà sur cette 
terre voisine, sœur de la nôtre. Ces dessins téles- 
copiques sont du plus haut intérêt, et je regrette de 
ne pouvoir les reproduire ici. (Les amis de la science 
qui s'y intéressent les trouveront dans la Revue men- 
suelle d'astronomie populaire^ première année, 1882.) 



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238 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

Quand on songe que nous apercevons fort bien 
d'ici les rivages des mers et les embouchures des 
grands fleuves sur ce monde voisin, et que, sans un 
grand effort d'imagination, nous pouvons deviner 
les frontières naturelles qui, sans doute, ne sépa- 
rent pas, mais distinguent seulement les nations 
martiennes les unes des autres, le vœu le plus cher 
qui s'impose de lui-môme à notre amour du progrès 
serait de voir se construire un télescope colossal, à 
l'aide duquel nous ferions un pas décisif — en 
attendant qu'un mode imprévu de communication 
nous mette — et pourquoi pas? — en correspon- 
dance avec nos frères ou nos cousins du ciel. 

Si les milliards que notre sotte humanité jette en 
pure perte chaque année dans le gouffre des armées 
permanentes étaient consacrés à la science, quels 
pas de géants ne ferait-on pas, en un quart de 
siècle seulement, dans la noble et pacifique con- 
quête des grands secrets de la nature I 

Mais le progrès est lent sur notre planète. En ce 
moment même. Mars brille tous les soirs dans le 
ciel, marquant de son feu rougeâtre l'antique conS' 
tellation des Gémeaux. Combien de regards le con- 
templent sans se douter qu'il y a là un monde ana- 
logue au nôtre, sans savoir que la Terre, vue de 
loin, paraît également une étoile aux yeux des habi- 
tants de Mars ou de Vénus ! Nous sommes citoyens 
du ciel sans le savoir, et nous vivons étrangers dans 
notre propre patrie. 



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III 



LES SATELUTES DE MARS 



La découverte des deux satellites de Mars, faite en 
août 1877, constitue, sans contredit, l'un des événe- 
ments les plus intéressants et les plus remarquables 
de Tastronomie contemporaine. On se souvient 
qu elle a été faite par M. Asaph Hall, à TObserva- 
toire de Washington, à l'aide de la plus puissante 
lunette qui ait encore été construite. Elle n'est pas 
due au hasard, comme celle d'un grand nombre de 
petites planètes et de comètes, mais elle a été le 
résultat d'une recherche systématique, La plupart 
des astronomes s'étaient habitués, comme le com- 
mun des mortels, à lire dans les livres classiques la 
phrase ordinaire : « Mars n'a pas de satellite. » 
Quelques-uns cependant paraissaient se souvenir du 
distique français : 



Croire tout découvert est une erreur profonde : 
C'est prendre Thorizon pour les bornes du nxonde I 



et cherchaient à surprendre les secrets de la nature, 
qui en garde toujours plus qu'elle n'en laisse saisir. 



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240 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

Dans le cours de Tannée 1862, Mars étant passé, 
comme il Ta fait de nouveau en 1877, à sa plus grande 
proximité delà Terre, un habile astronome, d'Arrest, 
directeur de TObservatoire de Copenhague, avait 
déjà entrepris cette recherche et observé avec le 
plus grand soin le voisinage de Mars sans parvenir 
à rien discerner, hormis de petites étoiles perdues 
au fond des cieux. 

D'Arrest est mort en 1875. Sa famille était d'ori- 
gine française et avait été forcée, comme tant d'au- 
tres, de s'exiler lors de la fanatique et maladroite 
révocation de l'édit de Nantes. A la fin du siècle 
dernier, William Herschel avait entrepris la même 
recherche sans résultat. Mais les instruments dont 
ces deux astronomes s'étaient servis étaient loin du 
nouvel équatorial- de Washington, dont l'objectif, 
qui ne mesure pas moins de 66 centimètres de dia- 
mètre, est d'une pureté comparable à celle de Tazur 
céleste, dont la longueur focale est de 10 mètres, 
dont la puissance optique permet des grossissements 
de 1300 fois, et qui est mû par un mécanisme d'hor- 
logerie de la plus grande précision. 

A l'aide de cet excellent appareil, l'éminent astro- 
nome américain entreprit l'examen attentif des 
alentours de Mars dès le commencement du mois 
d'août 1877, afin d'observer assidûment cette planète 
voisine pendant toute l'époque favorable de sa plus 
grande proximité de la Terre. Pendant les premières 
nuits, il remarqua de petits points lumineux; mais 
ils ne marchaient pas avec cet astre, et c'étaient seu- 
lement des étoiles fixes devant lesquelles la planète 
passait. Pour les découvrir, il plaçait la planète en 
dehors du champ de la lunette, afin que son éclat 



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LES SATELLITES DE MARS 241 

n'éclipsât pas le voisinage et que les plus petits 
points lumineux fussent perceptibles. 

L'un de ces points parut, dans la nuit du 11, 
suivre la planète; mais, pendant que M. Hall l'exa- 
minait avec anxiété, pressentant déjà au fond du 
cœur qu'il allait prendre la nature sur le fait, tout à 
coup un brouillard s'éleva justement de la rivière 
Potomac et arrêta net l'observation. Les jours sui- 
vants, le ciel resta obstinément couvert. Le 15 août, 
l'atmosphère se purifia, mais les orages l'avaient 
tellement troublée que Mars dansait dans la lunette 
et qu'on ne parvint plus à revoir le petit point pro- 
blématique. Le 16, il apparut de nouveau, mais de 
1 autre côté de la planète, et on put l'observer assez 
longtemps pour constater qu'il partageait son mou- 
vement. Le 17, pendant que l'observateur l'exami- 
nait, un autre point lumineux se montra, plus près 
encore de la planète, et les observations de cette 
nuit, ainsi que celles de la suivante, prouvèrent que 
ces deux objets appartenaient incontestablement à 
Mars. Le 19, l'annonce de la découverte fut envoyée 
en Europe par le cable transatlantique. On continua 
d'observer ces deux satellites jusqu'au 31 octobre. 
Ensuite, Mars s'éloigna de plus en plus. 

Cette nouvelle fut reçue comme un coup de 
foudre par les astronomes. La moitié au moins res- 
tèrent incrédules jusqu'à plus ample informé. Le 
premier soin fut naturellement de chercher à la 
vérifier. Mais huit jours n'étaient pas écoulés sans 
que la plupart des observatoires d'Amérique et 
d'Europe eussent dirigé leurs meilleurs instruments 
vers le même point du ciel et reconnu l'existence, 
sinon des deux satellites, du moins du plus éloigné, 

Flammarion. — contempl. scient, ii. 16 



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242 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

qui est le moins difficile à apercevoir. Aujourd'hui 
ces deux nouveaux inondes ont été sufûsammeat 
observés pour que leurs éléments astronomiques 
aient pu être déterminés. Voici leur situation : 



Diamètre de Mars 6 760 kilomètres. 

Distance du sat. extérieur. 20 116 — Tourne en 30 h. 18 m. 
Distance du sat. intérieur. 6 051 — — 7 h. 39 m. 



Ces distances sont comptées, non à partir du 
centre de Mars, mais de la surface. Ainsi, du sol de 
la planète, pour atteindre la première lune de Mars, 
il n'y a que 6051 kilomètres ou 1500 lieues envi- 
ron, et 5000 lieues pour aller à la seconde, tandis 
que de la Terre à la Lune (centre pour centre), on 
compte 96000 lieues. Entre la première lune de 
Mars et la surface de la planète, il n'y a même pas 
la place nécessaire pour y supposer un second 
globe de Mars, tandis qu'il faudrait trente globes 
terrestres pour jeter un pont d'ici à la Lune. 

Voilà donc un système bien différent de celui de la 
TeiTe et de la Lune. Mais le point le plus curieux 
est encore la rapidité avec laquelle le plus proche 
satellite tourne autour de la planète. Cette révo- 
lution s'effectue en sept heures trente-neuf minutes, 
tandis que le monde de Mars tourne sur lui-même 
en vingt-quatre heures trente-sept minutes vingt- 
trois secondes, c'est-à-dire que cette lune tourne 
beaucoup plus vite que sa planète elle-même, fait 
en contradiction avec toutes les idées que nous 
avons pu avoir jusqu'ici sur la loi de la formation 
des corps célestes. Les habitants de Mars ont, en 
moyenne, douze heures de jour et douze heures de 



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LES SATELLITES DE MARS 243 

nuit, un peu plus, avec deê saisons sensiblement 
plus marquées que les nôtres et deux fois plus lon- 
gues, car l'année de leur calendrier en vaut presque 
deux des nôtres, ce qui, par parenthèse, ne doit pas 
leur être désagréable. 

Or, tandis que le Soleil parait tourner dans le ciel 
des Martiens en une lente journée de plus de vingt- 
quatre heures, la première lune a parcouru sa révo- 
lution entière en un tiers de jour. Il en résulte 
qu'elle se lève au couchant et qu'elle se couche au 
levant! Elle passe sous la seconde lune, l'éclipsé de 
temps en temps, et parcourt toutes ses phases en 
onze heures, chaque quartier ne durant même pas 
trois heures. Quel singulier monde! Voilà deux 
espèces de mois, l'un plus court que le jour, l'autre 
d'un jour un qu^rt! 

Ces satellites sont tout petits; ce sont les plus pe- 
tits corps célestes que nous connaissions. L'éclat de 
la planète empêche de les mesurer exactement. Il 
semble néanmoins que le plus proche soit le plus 
gros et offre l'éclat d'une étoile de 10* grandeur, et 
que le secondait l'éclat d'une étoile de 12° grandeur. 
D'après les mesures photométriques les plus sûres, 
le premier peut avoir un diamètre de douze kilo- 
mètres et le second un diamètre de dix. 

On n'a pas idée de globes célestes aussi minus- 
cules. Le plus gros de ces deux mondes est à peine 
plus large que Paris, du boulevard Murât au boule- 
vard Davoust. — Devons-nous les honorer du titre 
de mondes? Ce ne sont même pas des continents 
terrestres, ni même des empires, ni même des 
provinces, ni même des départements. Alexandre, 
César, Charlemagne, Napoléon se soucieraient peu 



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244 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

d'en recevoir le sceptre. Gulliver jonglerait avec 
eux... Micromégas les oublierait dans son gousset... 

Et qui sait pourtant ! La vanité 'des hommes étant 
généralement en raison directe de leur médiocrité, 
les microscopiques mites raisonneuses qui fourmil- 
lent sans doute à leur surface ont peut-être aussi 
des armées permanentes qui s'entre-déchirent pour 
la possession d'un grain de sable et des prêtres qui 
se disent envoyés de Dieu, ordonnent des auto-da-fé 
et chantent des Te Deum au Dieu des armées. 

Le premier satellite de Mars est si proche de la 
planète que, s'il y a parmi les habitants de Mars des 
astronomes munis d'yeux analogues aux nôtres et 
des télescopes, ils auront su tout de suite si ce petit 
mondicule est habité et auront pu sans doute entrer 
immédiatement en correspondance. 

J'ai signalé autrefois en plaisantant {la Pluralité 
des Mondes habités, p. 215) le hardi projet d'un 
astronome allemand, qui proposait d'entrer en cor- 
respondance avec les habitants de la Lune, en éta- 
blissant dans les vastes plaines de la Sibérie des 
signaux de feu. Eh bienl le satellite extérieur 
de Mars ne paraît pas soustendre un angle de 
plus de trois centièmes de seconde, et Ton est 
parvenu à le distinguer dans une lunette de 17 cen- 
timètres de diamètre. A la distance de la Lune, cet 
angle correspond à une distance de 57 mètres sur la 
surface lunaire, et M. Hall remarque lui-même que 
ridée en question « is hy no means a chimerical 
Project îi. Et pourquoi n'essayerait-on pas? Lé nou- 
veau cratère récemment observé sur la Lune prouve 
définitivement que notre satellite n'est pas un astre 
mort. Vous verrez que la vieille Europe ne se sou- 



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LES SATELLITES DE MARS 245 

ciera pas de dépenser quelque somme pour un fait 
aussi peu intéressant, préférant la fondre utilement 
en artillerie, et que ce sera encore l'Amérique qui 
tentera l'affaire et s'annexera un jour ou l'autre les 
royaumes de la Lune. 

Les satellites de Mars ont déjà, quoique si jeunes, 
rendu un immense service à l'astronomie. En effet, 
il était jusqu'à présent très long et très difficile de 
peser cette planète, et le calcul qui en a été fait par 
Le Verrier représente un siècle entier d'observa- 
tions et plusieurs années de calculs. Eh bien ! depuis 
que les satellites de Mars ont été découverts, quatre 
nuits d'observation et dix minutes de calcul ont 
suffi pour obtenir cette valeur avec une précision 
plus grande que la première. La vitesse du satellite 
indique d'elle-même le poids de l'astre qui le fait 
marcher. Si la Terre était quatre fois plus lourde, 
la Lune tournerait deux fois plus vite, et nos mois 
ne seraient que de deux semaines au lieu de quatre. 
Si le Soleil était quatre fois plus lourd, la Terre cour- 
rait deux fois plus vite dans le ciel, et nos années ne 
dureraient plus que six mois. Ce serait le contraire 
si le Soleil perdait de son poids. Eh bien, depuis la 
découverte des satellites de Mars, nous savons qu'en 
représentant par 1000 le poids de la Terre, celui de 
Mars est représenté par 106 ; autrement dit, cette 
planète pèse neuf fois et demie moins que la nôtre. 

Plusieurs de nos lecteurs se sont déjà demandé, 
sans doute, pourquoi ces satellites n'ont pas été plus 
tôt découverts. On peut même se demander s'ils 
viennent d'être créés, car la création n'est pas ter- 
minée, comme le supposent les théologiens : elle 
est continue et éternelle. Récemment, M. Boutigny, 



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246 G03ITEMPLATI0HS SdKTnFIQUES 

d'Évrem, célèbre par ses études sur Fétat sphé- 
roîdal, écrivait à l'Académie des sciences : 

<c Si l'on se reporte an planisphère de M. Flam- 
marion et si on le compare avec la carte de Béer et 
Madler, peut-être parviendra-t-on à prouver que les 
deux satellites de Mars sont de date récente... Le 
nouveau satellite de Saturne, découvert le même 
jour en 1848, en Europe et en Amérique, a pu être 
découvert immédiatement après sa naissance... La 
Lune n'a pas toujours existé; une effroyable explo- 
sion de la masse incandescente du globe a pu lancer 
la Lune dans l'espace à la distance où l'attraction et 
la répulsion sont en équilibre. » 

Sans nier la possibilité d'une projection actuelle 
de satellites par une planète ou de planètes par le 
Soleil, je pense qu'il n'est pas nécessaire d'admettre 
cette formation nouvelle pour expliquer la décou- 
verte récente de ces deux satellites. Ils ont été cher- 
chés exprès, à l'aide de la plus puissante lunette qui 
ait encore été dirigée sur Mars, par un astronome 
minutieux et persévérant, et dans le moment même 
où Mars se trouvait dans les meilleures conditions 
d'observation. Voilà plus de conditions qu'il n'en 
faut pour expliquer le fait. 

Ces deux petites lunes ont reçu de leur décou- 
vreur le nom de Deimos (la Terreur) et Phohos (la 
Fuite), en souvenir de deux vers de VIliade d'Ho- 
mère (livre XV), qui représentent Mars descendant 
sur la Terre pour venger la mort de son fils Asca- 
laphe : 

Il ordonne à la Terreur et à la Fuite d'atteler ses coursiers 
Et lui-même revêt ses armes étincelantes. 



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LES SATELLITES DE MARS 247 

L'analogie avait déjà fait soupçonner l'existence 
de ces satellites, et les penseurs avaient dit assez 
souvent que puisque la Terre a un satellite, Mars 
devait en avoir deux, Jupiter quatre, Saturne huit, 
et c'est, en effet, ce qui arrive. Mais comme on 
éprouve trop souvent dans la pratique la faiblesse 
de ces raisonnements de logique purement humaine, 
on n'y accordait pas plus de valeur qu'ils n'en pos- 
sèdent réellement. Nous pourrions supposer de la 
même façon aujourd'hui que la planète Uranus a 
seize sateUites et que Neptune en a trente-deux. 
C'est possible, mais on n'en sait rien, et l'on n'a 
même pas le droit de regarder cette proportion 
comme probable. Il n'en reste pas moins fort curieux 
de lire le passage suivant, écrit par Voltaire en 1750, 
dansson chef-d'œuvre de Micromégas : 

« En sortant de Jupiter, nos voyageurs traver- 
sèrent un espace d'environ cent millions de lieues 
et côtoyèrent la planète Mars. Ils virent deiix lunes 
qui servent à cette planète et qui ont échappé aux 
regards de nos astronomes. Je sais bien que le Père 
Gastel écrira contre l'existence de ces deux lunes; 
mais je m'en rapporte à ceux qui raisonnent par 
analogie. Ces bons philosophes-là savent combien il 
serait difficile que Mars, qui est si loin du Soleil, se 
passât à moins de deux lunes. Quoi qu'il en soit, nos 
gens trouvèrent cela si petit qu'ils craignirent de 
n'y pas trouver de quoi coucher, et ils passèrent 
leur chemin. » 

Voilà, sans contredit, une prophétie bien claire, 
quahté rare dans cet ordre d'écrits. Le roman astro- 
nomico-philosophique de Micromégas a été regardé 
comme une imitation de GuUiver. Ouvrons le chef- 



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248 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

d'œuvre de Swift lui-même, composé vers 1720, et 
nous pourrons lire textuellement au chapitre lïl du 
voyage à Laputa : 

a Les astronomes de ce pays passent la plus 
grande partie de leur vie à observer les corps 
célestes avec des lunettes fort supérieures aux 
nôtres. Ayant poussé leurs découvertes beaucoup 
plus loin que nous, ils ont découvert deux étoiles 
inférieures ou satellites qui touiment autour de Mars. 
La plus proche de la planète est à une distance du 
centre de celle-ci équivalente à trois fois son dia- 
mètre, et la plus éloignée à une distance de cinq fois 
le même diamètre. La révolution de la première 
s'accomplit en dix heures, et celle de la seconde en 
vingt et une heures, de sorte que les carrés des 
temps sont dans la proportion du cube des distan- 
ces, ce qui prouve qu'elles sont gouvernées par la 
même loi de gravitation qui régit les autres corps 
célestes. » 

Que penser de cette double prédiction de deux 
satellites à Mars? La seconde n'a qu'un tort, c'est 
d'être un peu trop circonstanciée, ce qui fait qu'elle 
ne s'accorde pas dans les détails avec la réalité. Le 
hasard eût pu la faire concorder exactement. Certes, 
aucune prophétie de l'Ancien Testament ne signale 
la vie de Jésus avec autant de clarté, et cependant 
on sait tout ce que les ancêtres et les successeurs 
de Bossuet ont tiré de ces « divines » prophéties. En 
conclurons-nous que Swift et Voltaire étaient ins- 
pirés de Dieu, comme David et Jérémie? Oui certes, 
et c'est tout naturel. Une prophétie aussi claire est 
plus que suffisante pour conférer au protestant Swift 
et au sceptique Voltaire l'honneur inattendu d'une 



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LES SATELLITES DE MARS 249 

canonisation, à moins que nous ne rapportions cette 
coïncidence, comme tant d'autres, à Tœuvre capri- 
cieuse du hasard. 

C'est ce que nous conclurons, en ajoutant qu'ici 
le raisonnement par analogie a été le premier ins- 
pirateur, et qu'il a été fait pour la première fois par 
Kepler lui-même, lequel était théoriquement disposé 
à attribuer deux satellites à Mars, dès que Galilée 
eut découvert les quatre de Jupiter. 



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IV 
l'étoile du soir 

Nous venons de faire connaissance avec la planète 
Mats. Beaucoup plus brillante et plus frappante 
pour tous les regards, apparaît, de [temps en temps 
aussi, Tétoile du Berger, l'étoile du Matin et du Soir, 
l'éclatante Vénus. Comme étoile du soir, elle a res- 
plendi de tous 'ses feux de novembre 1885 à 
février 1886; elle revient à la même phase par 
périodes de un an et sept mois. Lorsque le soir, 
après le coucher du soleil, elle se dégage de la clarté 
affaiblie du crépuscule, on la voit briller comme 
un diamant limpide et frapper l'attention des plus 
indifférents, par l'éclat de sa lumière et par la pu- 
reté de sa blancheur. Elle atteint même, en certaines 
circonstances, un éclat si remarquable qu'elle porte 
ombre; c'est une expérience que j'ai faite plusieurs 
fois, notamment en 1873, en Italie. Parfois aussi, mais 
plus rarement, elle devient visible en plein jour. 

Cette brillante planète est certainement la plus 
anciennement remarquée. On l'aura signalée la pre- 
mière, d'abord à cause de son éclat, ensuite à cause 
de son mouvement. Lorsqu'elle se dégage, le soir. 



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252 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

des rayons du soleil couchant, elle s'en écarte 
chaque soir un peu plus en augmentant d'éclat, 
jusqu'à une certaine distance vers l'Orient, parais- 
sant se diriger, comme la Lune, vers la gauche de 
Tobservateur. Au bout de quelques mois, elle s'est 
éloignée de l'astre du jour à une distance angulaire 
qui peut s'élever jusqu'à 48 degrés; dans ce cas, 
la planète se couche environ trois heures après le 
Soleil. Étoile avant-courrière de l'armée céleste, 
diamant étincelant allumé à la voûte des cieux, elle 
domine le chœur des beautés supérieures; aussi, 
dans tous les temps et chez tous les peuples, a-t-elle 
été saluée par excellence du titre d'Etoile du soir. 
C'est la seule planète dont Homère ait parlé; il 
la désigne sous le nom de Callistos, la Belle. Ne 
paraît-elle pas, en effet, la plus belle des étoiles*? 
Elle fut admirée comme le type de la beauté 
et son culte règne en souverain dans toutes les 
mythologies. Dans les tièdes soirées du printemps, 
lorsque l'atmosphère parfumée répand les caresses 
de son soufQe sur les campagnes silencieuses^ com- 
bien de fois VEtoile du berger n'a-t-elle pas signalé 
par son apparition l'heure longuement attendue des 
confidences intimes? Combien de fois n'a-t-elle pas 
reçu les serments des fiancés jurant, sur l'éternité 
du Ciel et de la Terre, une fidélité dont les feux 
s'éteignaient plus vite encore que ceux de Vénus, 
qui disparaît insensiblement dans le Soleil ! 

Les phases de Vénus présentent aux commen- 
çants dans l'étude de l'astronomie un intérêt tout 
particulier. Une lunette de moyenne puissance suffit 
pour les reconnaître. Lorsqu'on les observe pour la 
première fois, il n'est pas rare de subir l'effet d'une 



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l'étoile du soir 253 

illusion bien explicable, qui fait croire que c'est la 
Lune qu'on a sous les yeux. J'ai même eu quel- 
quefois beaucoup de peine à dissuader certaines 
personnes, qui s'en étaient intimement convaincues, 
et il ne fallait rien moins que l'absence de la Lune 
du ciel pour leur prouver que l'astre visible dans le 
champ de la lunette ne pouvait pas être notre satel- 
lite. Les meilleures heures pour examiner Vénus 
dans une lunette sont celles du jour. Pendant la 
nuit, l'irradiation produite par l'éclatante lumière de 
cette belle planète empêche de distinguer nette- 
ment les contours de ses phases. 

La mesure précise de la grandeur apparente de 
Vénus, combinée avec sa distance, montre que cette 
planète est à peu près de même grosseur réelle que 
celle que nous habitons. Si nous représentons le 
diamètre de la Terre par 1000, celui de Vénus sera 
représenté par 954. Elle est, comme on le voit, un 
peu plus petite. Exprimé en kilomètres, son dia- 
mètre est de 42 000 kilomètres; sa circonférence 
mesure, par conséquent, 9500 lieues; son volume 
est égal aux 87 centièmes du volume de la Terre ; 
sa surface dépasse les 90 centièmes, c'est-à-dire 
qu'elle est presque égale à celle de notre planète. 
Aucun autre globe du système ne pourrait offrir 
une telle similitude avec le nôtre. 

Les calculs s'accordent à prouver que cette pla- 
nète pèse moins que la nôtre. En représentant par 
le chiffre 4000 la masse de la Terre, celle de Vénus 
est représentée par 787. La connaissance de son 
volume permet d'en conclure la densité moyenne 
des matériaux qui la composent; elle est un peu 
plus faible que celle de notre globe (environ les 



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254 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES • 

9 dixièmes). Enfin, là pesanteur des corps est égale- 
ment plus faible sur cette planète que sur la nôtre, 
car en désignant par 1000 l'intensité de la pesan- 
teur à la surface de la Terre, cette même force est, 
sur Vénus, représentée par le chiffre 864. Les habi- 
tants de ce monde sont un peu plus légers que 
nous. 

Par l'examen attentif des aspérités visibles le long 
de la ligne intérieure du croissant, on a constaté 
que ce globe tourne sur lui-même en 23 heures 
24 minutes 24 secondes. Les jours et les nuits y sont 
donc seulement un peu plus courts qu'ici. 

L'année de ce monde ne se compose que de 
231 jours. Elle est partagée, comme la nôtre, en 
quatre saisons, beaucoup plus marquées que les 
nôtres, dont chacune ne dure que 58 jours. 

Ce monde voisin tourne sur un axe plus incliné 
encore que le nôtre, ce qui cause une plus forte 
intensité dans les saisons. L'inclinaison de la Terre 
est de 23 degrés, et celle de Vénus est de 55. Le 
poète Milton assure que l'inclinaison de l'axe de 
notre planète a été produite après la faute d'Adam 
par des anges envoyés par la colère divine pour 
châtier la désobéissance de nos premiers parents. 
Dieu étant souverainement juste, le châtiment a dû 
être proportionné à la faute. Il faut croire que, sur 
le monde de Vénus, le premier couple humain a 
commis un péché beaucoup plus grave, et que sur 
cette terre céleste voisine de la nôtre, le premier 
homme et la première femme ont été fort au-delà 
des limites pardonnables, car l'axe de leur monde 
a été renversé sous une inclinaison de plus du 
double supérieure à celle du patrimoine d'Adam et 



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l'étoile DU SOIR 255 

d'Eve. Il en résulte que ce monde est loin d'être 
calme et tranquille, car il passe tour à tour par les 
extrêmes du chaud et du froid, par toutes les alter- 
natives de la passion la plus désordonnée. 

L'inclinaison du monde de Vénus étant plus de 
deux fois supérieure à la nôtre, nous n'avons qu'à 
prendre un globe terrestre et à l'incliner de la 
même quantité pour nous rendre compte des cli- 
mats et des saisons qui en résultent. On voit facile- 
ment que la zone torride s'étend dans ce cas jusqu'à 
la zone glaciale et même au delà, et que, récipro- 
quement^ la zone glaciale s'étend jusqu'à la zone 
torride et empiète même sur elle de telle sorte 
qu'il ne reste plus de place pour la zone tempérée, 
n n'y a donc sur Vénus aucun climat tempéré, mais 
toutes ses latitudes sont à la fois tropicales et arcti- 
ques. 

Or nous savons que sous les tropiques le Soleil 
darde deux fois par an ses rayons perpendiculaire- 
ment au-dessus de la tête, tandis que dans les régions 
arctiques il y a des jours où le soleil ne se lève pas 
du tout et des jours où il ne se couche pas davan- 
tage. 

Quelles ne doivent donc pas être les vicissitudes 
de contrées tour à tour arctiques et tropicales? A 
une certaine époque de l'année, le Soleil reste un 
ou plusieurs jours sans se lever; à une autre épo* 
que, il reste un ou plusieurs jours sans se coucher, 
et, entre ces deux saisons, il se lève verticalement 
au-dessus de la tête. Le contraste entre la tempé- 
rature glaciale de la saison privée du Soleil et 
les feux ardents de celle où le soleil de Vénus, deux 
fois plus grand et plus chaud que le nôtre, verse du 



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256 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

haut des deux sa brûlante chaleur sur le sol, ne 
constitue certainement pas une perspective bien 
agréable. On ne sait vraiment quelle est la région 
de Vénus la moins désagréable à habiter, et il n'y a 
presque pas plus d'avantage à élire domicile vers 
l'équateur que vers les pôles. 

II résulte donc de toutes ces circonstances des 
saisons et des climats plus violents et plus variés 
que les nôtres. Les agitations des vents, des pluies 
et des orages doivent surpasser tout ce que nous 
voyons et ressentons ici. Les saisons de cette pla- 
nète ne ressemblent point à celles de la Terre et de 
Mars;, son atmosphère et ses mers subissent une 
continuelle évaporation et une continuelle précipi- 
tation de pluies torrentielles, et son ciel est couvert 
de nuages qui ne laissent que rarement apercevoir 
le sol géographique de la planète. 

 en juger par nos propres impressions, il est 
donc certain que nous nous plairions beaucoup 
moins dans ces parages-là que dans les nôtres, et 
il est même fort probable que notre organisation 
physique , tout élastique et toute complaisante 
qu'elle soit, ne pourrait pas s'acclimater à de pa- 
reilles variations de température. Mais il ne fau- 
drait pas en conclure pour cela que ce monde soit 
inhabitable et inhabité. On peut même supposer, 
sans exagération, que les habitants de Vénus, orga- 
nisés pour vivre dans leur milieu, s'y trouvent à leur 
aise comme le poisson dans l'eau, et jugent que 
notre terre est trop monotone et trop froide pour 
être habitée par des êtres intelligents. 

S'il n'y avait pas de communications entre les 



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L*ÉT01L£ DU SOIR 257 

dififérentes contrées de notre globe, les indigènes de 
chaque pays de la Terre ne manqueraient pas d'ar- 
guments pour leur faire supposer que leur patrie 
est la meilleure du monde et qu'il est à peu près 
impossible de vivre dans les autres pays. Par 
exemple, si nous ne savions pas que la zone torride 
est habitée, si nous ne pouvions pas la visiter, mais 
si nous savions néanmoins par le calcul combien 
la chaleur y est effrayante, combien y sont fortes les 
variations de température, combien elles sont sou- 
vent dévastées par les cyclones, les ouragans et les 
tempêtes, nous aurions la plus grande peine à sup- 
poser que la vie, tant végétale qu'animale, puisse y 
exister et s'y développer. Le même raisonnement 
s'appliquerait, par un procédé contraire, aux ré- 
gions polaires boréales et australes qui sont, pen- 
dant plusieurs semaines et même plusieurs mois, 
entièrement privées des rayons solaires et qui, 
même au cœur de leur été, ne connaissent jamais 
la chaleur. La température des hivers de Nice serait, 
par exemple, un véritable été pour les Esquimaux 
du 79'' degré. Dans de telles dispositions d'esprit, 
nous serions assurément bien surpris d'apprendre 
que les habitants du Pérou et de la Colombie, d'une 
part, et que les Lapons et les Samoyèdes, d'autre 
part, se trouvent fort bien chez eux et refusent 
même de quitter leur pays pour venir habiter le 
nôtre. 

Ajoutons que, d'après les mesures faites sur les 
irrégularités de la ligne qui borde le croissant de 
Vénus, on a constaté l'existence de montagnes très 
élevées. Les sommets des montagnes sont illu- 
minés, au lever du soleil, avant la plaine qui s'étend 

Flammarion. — contemp. scient, ii. 17 



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258 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

à leur pied, et le contraire a lieu au coucher du 
soleil. C'est ce qui rend si remarquable la vue téles- 
copique des paysages lunaires le long des méri- 
diens situés à la limite de Tillumination solaire. 
Aux environs du premier quartier, notamment, le 
bord intérieur de la Lune est frangé d'échancrures 
nettes et profondes, causées par les aspérités du 
terrain, qui produisent l'efiFet d'une admirable den- 
telle, lorsque le grossissement qu'on emploie pour 
les observer n'est pas assez fort pour en révéler la 
véritable nature. En réalité, un des plus beaux spec- 
tacles de l'astronomie pratique et en même temps un 
des plus faciles à se procurer, c'est, sans contredit, 
de diriger une lunette sur l'astre argenté de la nuit 
dans les beaux soirs qui précèdent le premier quar- 
tier : l'œil, émerveillé, voit se détacher dans le ciel 
un croissant d'argent fluide, dont la contemplation 
élève notre pensée bien au-dessus des choses ordi- 
naires de la vie terrestre. Or, en mesurant la dis- 
tance qui sépare le sommet ainsi éclairé d'un pic 
lunaire de la limite de lombre, on a pu calculer 
la hauteur précise de toutes les montagnes de la 
Lune. 

Des phénomènes analogues sont présentés par la 
planète Vénus, seulement sa grande distance les 
rend difficiles à observer, et tandis que nous avons 
pu mesurer les hauteurs de toutes les montagnes de 
la Lune à quelques mètres près, nous n'avons encore 
pu distinguer que les hauts plateaux qui hérissent 
le sol de Vénus, comme l'Himalaya, les Andes, les 
Alpes le font sur la Terre, mais dans des propor- 
tions plus considérables encore. Les mesures faites 
sur ces irrégularités s'accordent pour prouver qpe 



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[ 



l'étoile du soir 259 

le monde de Vénus, quoique de mêmes dimensions 
que le nôtre, possède des montagnes beaucoup plus 
élevées, dont les plus colossales atteignent 44 000 
mètres au-dessus du sol le plus bas. 

Quoique Vénus reçoive du Soleil deux fois plus 
de chaleur que nous, les sommets de ces montagnes 
et les hauts plateaux de sa géographie pourraient 
être doués d'une température inférieure à la tempé- 
rature moyenne des régions habitées du globe ter- 
restre. La température d'un monde ne dépend pas 
seulement de sa distance au Soleil et de la quantité 
de chaleur qu'il en reçoit, mais elle dépend surtout 
de l'état de Tatmosphère. En effet, si la température 
est fort agréable à Ghamouny et dans les vallées de 
la Suisse, il n'en est pas de même au sommet du 
mont Blanc et des Alpes couronnées de neiges 
éternelles. Et pourtant tous ces points sont à la 
même distance du Soleil et reçoivent la même quan- 
tité de chaleur. Une atmosphère très dense, impré- 
gnée de vapeur d'eau, condense les rayons solaires 
et les entasse parcimonieusement à la surface du 
sol comme dans une serre. Au contraire, une atmo- 
sphère très rare et très sèche laisse glisser et se 
perdre tous ses rayons sans que le sol en profite. 
Les mesures faites sur l'atmosphère de Vénus 
démontrent non seulement que cette atmosphère 
existe, mais encore qu'elle est plus élevée et plus 
dense que celle que nous respirons. L'éclatante 
blancheur de la lumière réfléchie par Vénus conduit 
à penser, d'autre part, que cette atmosphère est très 
chargée de nuages. Il est donc probable qu'elle tem- 
père la rigueur des saisons opposées. 

La situation de Vénus par rapport à la Terre n'est 



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260 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

pas commode pour Tétude de sa géographie, et 
nous sommes loin d'avoir pu obtenir sur ce point 
les documents qui nous ont permis de commencer 
la carte géographique de Mars. Cependant nous 
pouvons espérer beaucoup des études auxquelles se 
livrent actuellement les astronomes. 



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V 



LE MONDE DE JUPITER 

Plus lent dans son cours que les deux planètes 
que nous venons de visiter, plus, éloigné de la 
Terre, Jupiter est, comme Mars et Vénus, une étoile 
de première grandeur qui de temps à autre (tous 
les ans pendant plusieurs mois) vient frapper Tat- 
tention des contemplateurs. 

Gomme il tourne autour du Soleil en une révolu- 
tion qui demande environ douze années pour 
s'accomplir, il revient chaque année à la même 
période de visibilité, avec un mois de retard environ 
(1885, janvier à juin — 1886, février à juillet — 1887, 
mars à août, etc.). 

Lorsque la Terre se trouve du même côté du 
Soleil que lui, nous voyons Jupiter briller dans 
notre ciel à minuit; il est en opposition avec nous 
et étincelle alors d'un éclat supérieur à celui des 
étoiles de première grandeur. On ne peut s'em- 
pêcher de le remarquer à l'œil nu, ajoutant aux 
constellations un astre qui ne leur appartient pas. 
Si l'on prend soin de l'observer pendant plusieurs 
mois, on constate facilement qu'il se déplace parmi 
les étoiles. Les anciens l'avaient remarqué et lui 



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262 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

avaient donné, dès rorigine de l'astronomie, le nom 
d'astre mobile ou de planète; nous pouvons penser 
que, dans l'ordre des découvertes antiques, il est la 
seconde planète qui ait été remarquée, Vénus ayant 
dû le précéder à cause de son mouvement plus 
rapide et de son éclat plus vif, impossible à mécon- 
naître pour l'œil le moins attentif. 

L'éclat plus constant, la marche plus lente, le 
cours plus régulier de cette planète le long de l'écli- 
ptique en ont fait, dès la plus haute antiquité, le 
symbole du maître du ciel. A une époque où l'hu- 
manité croyait que tout était réglé par les astres, 
Jupiter a reçu les premiers hommages, a occupé le 
premier rang, et, de concert avec Saturne, Mars, 
Vénus et Mercure, a fondé la mythologie primi- 
tive, dont la mythologie classique est un vestige 
encore reconnaissable. Il y a plus de cinq mille ans 
que le jeudi porte son nom : Jovis Dies. 

L'astre de Jupiter a conservé son rang supérieur 
à travers tous les siècles, et, même après l'inven- 
tion du télescope et après la transformation des 
idées humaines sur le système de l'Univers, il est 
resté le premier et le plus important des mondes 
de la république solaire, car il s'est trouvé que les 
mesures de l'astronomie moderne ont prouvé que 
réellement il surpasse toutes les planètes par son 
volume et par sa masse. 

En effet, cette étoile qui brille comme un point 
lumineux dans le zodiaque et que des yeux inexpé- 
rimentés regardent comme beaucoup plus petite 
que la Lune, cette étoile est un monde immense, 
beaucoup plus vaste que la Terre et qui la sur- 
passe de telle sorte en grandeur que notre petit 



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LE MONDE DE JUPITEU 263 

globe n'est à côté de lui « qu*un pois à côté d'une 
orange ». Douze cent trente-quatre globes aussi 
gros que la Terre seraient nécessaires pour former 
celui de Jupiter. Sa masse ne surpasse pas celle de 
la Terre dans la même proportion ; mais pourtant 
il faudrait encore trois cents terres réunies sur une 
balance pour former un poids égal à celui de Jupiter 
seul. De plus, il marche accompagné de quatre 
mondes, plus gros eux-mêmes que notre Lune, et 
dont Tun est supérieur à la planète Mercure. 

Le globe n'est pas sphérique, mais sphéroïdal, 
c'est-à-dire aplati à ses pôles. L'œil le moins expé- 
rimenté le reconnaît aussitôt qu'il voit cette planète 
au télescope. L'aplatissement est de ^\ . Le diamè- 
tre équatorial surpasse plus de onze fois celui de 
la Terre : il atteint trente-cinq mille cinq cents 
lieues; le diamètre qui va d'un pôle à l'autre mesure 
trente -trois mille deux cents lieues. Le tour du 
monde de Jupiter, parcouru à l'équateur, est de 
cent onze mille cent lieues. Vu h la distance où 
nous sommes de la Lune, cet immense globe nous 
apparaîtrait avec un diamètre de 21 degrés, environ 
quarante fois plus large que celui de notre satellite : 
la surface de son disque embrasserait, sur la voûte 
céleste, seize cents fois l'étendue de la pleine lune. 

La densité des matériaux dont ce monde est com- 
posé est bien plus faible que celle des matériaux 
constitutifs de la Terre : elle en égale à peine le 
quart. Néanmoins, à la surface du globe de Jupiter, 
la pesanteur est deux fois et demie plus intense 
qu'ici; un homme du poids de soixante-dix kilo- 
grammes, transporté là-bas, y pèserait cent soixante- 
quatorze kilogrammes. 



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264 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

On s'étonne parfois que les astronomes puissent 
calculer le poids des corps à la surface des autres 
inondes. Pour donner une idée de la manière dont 
on fait ce calcul, nous dirons que ce poids dépend 
de la masse du globe et de sa grosseur. L'attraction 
qu'un astre exerce sur les corps placés à sa surface 
(c'est cette attraction qui constitue le poids même 
de ces corps) est d'autant plus grande que l'astre 
possède une plus grande masse, en d'autres termes, 
est plus lourd; mais cette attraction est d'autant 
plus faible que l'astre est plus gros; elle diminue en 
raison du carré de la distance de la surface du globe 
à son centre. Si nous prenons Jupiter pour exemple, 
nous dirons : 

Le volume de Jupiter égale douze cent trente- 
quatre fois le volume de la Teire; si les matériaux 
constitutifs de ce globe étaient analogues en densité 
aux matériaux constitutifs de la Terre, sa masse 
serait douze cent trente-quatre fois plus considé- 
rable que celle de la Terre, et l'attraction qu'il exer- 
cerait sur un corps placé à une distance de son 
centre égale au rayon terrestre serait douze cent 
trente-quatre fois plus puissante que celle exercée 
par la Terre sur les corps placés à sa surface. 

Mais les corps placés à la surface de Jupiter ne 
sont pas situés à une distance égale au rayon ter- 
restre, mais bien à une distance égale au rayon de 
Jupiter, lequel est onze fois plus grand que le pre- 
mier. Donc, l'attraction que Jupiter exerce sur un 
corps placé à sa surface doit être diminuée dans le 
rapport du carré de 11, ou de 121 à 1. 

Si nous appliquons ce calcul au poids moyen d'un 
homme (70 kilos), transporté à la surface de Jupiter, 



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LE MONDE DE JUPITER 265 

ce poids sera représenté par l'expression obtenue en 
multipliant 70 par 1234, et en divisant le produit 
par 121. Le résultat est 714 kilos. 

Mais nous avons supposé dans ce calcul que le 
poids de Jupiter était le même que celui de la Terre. 
Il n'en est pas ainsi. On a trouvé, par des détermina- 
tions fondées sur le mouvement de ses satellites, 
que ce globe tout entier, malgré son énorme gros- 
seur, ne pèse que trois cent dix fois plus que la 
Terre. Il est évident par là que, à volume égal, la 
matière dont se compose Jupiter est plus légère que 
la matière dont se compose la Terre; elle est dans 
le rapport de 310 à 1234 ou environ quatre fois moins 
dense. Dans notre exemple, le poids trouvé, 714 kilo- 
grammes, doit donc être réduit suivant cette pro- 
portion, ce qui le ramène à 174. On voit que ce n'est 
pas même le triple du poids ordînaire d'un homme 
sur la Terre, et qu'il y a dans notre séjour même des 
différences beaucoup plus considérables entre notre 
poids et celui de certains animaux mammifères du 
même ordre zoologique que nous. 

La densité des mondes et la pesanteur des corps 
à leur surface sont certes des éléments très impor- 
tants parmi les analogies qui rattachent les diverses 
planètes à la Terre. Tous les êtres organisés sont 
constitués suivant cette pesanteur rapportée à leur 
genre de vie. 

Qu'on juge de la variété possible des êtres par la 
seule différence de gravité que Ton observe d'un 
globe à l'autre. Un kilogramme de matières terrestres 
serait réduit à quelques grammes, transporté sur 
les petites planètes, tandis qu'il s'élèverait à près de 
trente kilogrammes sur le globe solaire : un homme 



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^66 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

terrien de 70 kilogrammes serait extrêmement léger 
sur les premières, tandis qu'il pèserait plus de 
2000 kilogrammes sur le Soleil. Il pourrait vrai- 
semblablement tomber d'un quatrième étage, à 
la surface de Pallas, sans se faire plus de mal 
qu'en sautant ici du haut d'une chaise, tandis que 
la moindre chute dans le Soleil, en supposant qu'il 
puisse s'y tenir debout un seul instant, briserait le 
• corps en mille pièces, comme s'il était pilé dans 
un mortier d'airain. 

Mais revenons à Jupiter. 

Cet astre offre à l'observateur le spectacle le plus 
grandiose. Malgré son énorme distance, telle est 
sa prodigieuse grandeur qu'on le voit sous un 
angle visuel à peu près double de celui de Mars. 
Un télescope, par conséquent, le montre avec un 
disque quatre foiâ plus considérable; aussi a-t-il 
subi l'examen des observateurs les plus éminents, 
et ses aspects ont-ils été décrits avec les plus com- 
plets détails. Son diamètre apparent dans l'op- 
position (lorsqu'il est au méridien à minuit) égale 
environ la quarantième partie de celui de la Lune; 
il en résulte qu'une lunette grossissant quarante 
fois seulement le présente avec un disque égal à 
celui de la pleine Lune vue à l'œil nu. 

La première remarque qui frappe tout observa- 
teur lorsqu'il contemple Jupiter au télescope, c'est 
que ce globe est sillonné de bandes plus ou moins 
larges, plus ou moins intenses, qui se montrent 
principalement vers la région équatoriale. Ces bandes 
de Jupiter peuvent être regardées comme le carac- 
tère distinctif de cette gigantesque planète. On les 
a remarquées dès le premier regard télescopique 



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LE MONDE DE JUPITER 267 

qu'il a été dontié à Thomme de jeter sur ce monde 
lointain, et, depuis, on ne les a vues absentes qu'en 
des circonstances extrêmement rares. 

Parfois, indépendamment de ces traînées blanches 
et grises, qui souvent sont nuancées d'une colora- 
tion jaune et orangée, on remarque des taches soit 
plus lumineuses, soit plus obscures que le fond sur 
lequel elles sont posées, ou encore des irrégularités, 
des déchirures très prononcées dans la forme des 
bandes. Si Ton observe avec attention la position 
de ces taches sur le disque, on ne tarde pas à remar- 
quer qu'elles se déplacent de l'est- à l'ouest. Cinq 
heures suffisent à une tache pour traverser le disque 
d'un bord à l'autre. 

Ces taches appartiennent à TatmosphèrQ même 
de Jupiter. Elles ne voyagent pas autour de la pla- 
nète, comme ses satellites, avec une vitesse propre, 
indépendante du mouvement de rotation, mais font 
partie de l'immense couche nuageuse qui envi- 
ronne ce vaste monde. D'un autre côté, elles ne sont 
pas non plus fixes à la surface du globe, comme 
le sont les continents et les mers de Mars, mais 
relativement mobiles, comme nos nuages dans notre 
atmosphère. Cependant leur mouvement moyen a 
prouvé que cette planète tourne sur elle-même en 
neuf heures cinquante-cinq minutes. 

Cette immense planète est donc animée d'un mou- 
vement de rotation plus de deux fois plus rapide 
que celui de la Terre ; au lieu d'être de vingt -quatre 
heures, la durée du jour et de la nuit n'y est 
même pas de dix heures ; on n'y compte que quatre 
heures cinquante-sept minutes entre le lever et le 
coucher du soleil, et, à toute époque de Tannée, 



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258 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

la nuit y est encore plus courte, à cause des crépus- 
cules. 

C'est ce dont J. de Littrow, Tancien directeur 
de rObservatoire de Vienne, plaignait beaucoup les 
dames de Jupiter, « car enfin, disait-il, les bals 
doivent y être d'une rapidité désespérante, et la 
moitié de la nuit au moins doit être consumée par 
les préparatifs de la toilette ». Il paraît qu'à Vienne 
la danse joue un grand rôle dans la vie féminine. Cet 
excellent astronome plaignait aussi particulièrement 
« les fins gourmets de Jupiter, car il est impossible 
défaire trois bons repas en cinq heures ». Il faut 
croire qu'en effet, dans un pays comme celui de 
Jupiter, où Ton ne compte que cinq heures entre 
le lever et le coucher du soleil, les habitudes doi- 
vent être toutes différentes des habitudes terrestres 
en général et des coutumes gastronomiques alle- 
mandes en particulier. 

Comme l'année de Jupiter est douze fois plus 
longue que la nôtre, et que les journées y sont 
plus de deux fois plus rapides, l'année réelle de 
ce monde se compose de 10455 jours au lieu de 
365. Voilà, certes, un calendrier bien différent du 
nôtre. Quelle rapidité ! et quel contraste avec les 
longues années joviennes : dans le temps que nous 
vivons un siècle, ils n'ont vécu que huit aps. S'ils 
vivent relativement le même nombre d'années que 
nous, les centenaires de ces contrées-là sont âgés 
de près de douze cents de nos années; c'est comme 
si l'un de nos respectables vieillards se souvenait 
d'avoir vu Charlemagne et d'avoir fait les Croisades! 

Il faut croire que la nature a su ou saura placer là 
des êtres organisés tout exprès pour ce morcelle- 



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LE MONDE DE JUPITER 269 

ment du temps, qui se trouveront fort bien de cette 
rapidité et qui trouveraient nos journées longues 
et monotones. 

Mais que dirions-nous des années saturniennes, 
dont chacune dure presque autant que trente de nos 
années, et qui ne comptent pas moins de 25 217 
jours? Que dirions-nous des habitants d'Uranus, 
dont chaque année est égale à 84 des nôtres? 
Si la biologie y est dans le même rapport que la 
nôtre avec la translation de la planète, un enfant 
de dix ans compte 840 ans terrestres, une « jeune 
fille > de dix-huit ans a déjà 1700 printemps sur 
sa tête juvénile, et un centenaire a vécu 8400 
de nos années — c'est-à-dire qu'il est né quatre 
mille ans avant la fondation des Pyramides! Et que 
dirions-nous surtout du lointain Neptune, qui roule 
sa lente révolution aux confins du domaine solaire? 
Là, chaque année en vaut 165 des nôtres : si Ton 
y vit en moyenne autant d'années qu'ici, les enfants 
y sont encore en nourrice à l'âge de 200 ans; les 
plus tendres nourrices comptent trois mille ans 
d'âge à notre numération, et les centenaires gémis- 
sent sous le poids de 16 500 hivers! Quelle léthar- 
gie ! Sans doute les mouvements (cérébraux et autres) 
s'y accomplissent-ils avec une extrême lenteur; une 
pensée qui, chez nous, n'emploie qu'une seconde 
pour frapper notre cerveau, reste deux minutes au 
moins avant d'agir, et il en est de même de toutes 
les fonctions organiques... Quoi qu'il en soit, on voit 
que chaque monde a son calendrier propre et que 
l'ère chrétienne n'est pas connue dans le ciel. 

Jupiter n'est pas penché comme la Terre dans son 
mouvement annuel autour du Soleil, mais reste per- 



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270 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

pendiculaire, de sorte qu'il ne connaît pas les alter- 
natives des saisons et jouit d'un printemps perpé- 
tuel. Si Ton en croit les anciennes traditions païen- 
nes et chrétiennes, la Terre aurait eu, elle aussi, 
son printemps perpétuel au règne de Tâge d'or, et 
ce serait à cause des crimes des hommes que l'axe 
se serait incliné de manière à nous accabler des 
chaleurs torrides de Tété et des intempéries gla- 
ciales de l'hiver. Milton nous représente même, dans 
le dixième chant du Paradis perdu^ le Père éternel 
fortement en colère du péché mignon de la blonde 
Eve, tempêtant, gesticulant, se repentant de la côte 
d'Adam, et, finalement, envoyant des anges hercu- 
léens qui poussent le pôle avec effort et réussissent 
à le balancer de 23 degrés. Il est fort heureux pour 
nous qu'ils se soient arrêtés là, car autrement nous 
aurions hérité des saisons de Vénus, qui sont des 
plus disparates. Devons-nous croire, comme nous 
le disions plus haut, que l'Eve de Vénus a encore 
été plus désobéissante que la nôtre, tandis que celle 
de Jupiter est restée bien sage jusqu'à présent? La 
vérité est qu'un éternel printemps dure toujours 
sur le monde splendide de Jupiter. 

Mais Jupiter est-il actuellement habité par des 
êtres raisonnables (ou au moins raisonneurs), par 
une humanité quelconque? — Pas encore, peut-être. 

Son état météorologique, tel que nous l'observons 
d'ici, conduit à la conclusion que l'atmosphère de 
cette planète subit des variations plus considérables 
que celles qui seraient produites par la seule actioa 
solaire, car il reçoit du Soleil vingt-sept fois moins 
de chaleur que nous, et il paraît au moins aussi 



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LE MONDE DE JUPITER 271 

chaud que la Terre, aussi varié dans sa météoro- 
logie ; sa surface ne parait même pas arrivée à l'état 
de fixité et de stabilité auquel la Terre est parvenue 
aujourd'hui. Il est probable que, quoique né avant 
la Terre, ce globe a conservé sa chaleur originaire 
beaucoup plus longtemps, en raison de son volume 
et de sa masse. Cette chaleur propre est-elle assez 
élevée pour empêcher toute manifestation vitale, et 
ce globe est-il encore actuellement, non pas à l'état 
de soleil lumineux, mais à l'état de soleil obscur et 
brûlant, tout entier liquide ou à peine recouvert d'une 
première croûte figée, comme la Terre Ta été avant le 
commencement deTapparitionde la vie à sa surface? 
Ou bien cette colossale planète se trouve-t-elle dans 
l'état de température par lequel notre propre monde 
est passé pendant la période primaire des époques 
géologiques^ où la vie commençait à se manifester 
sous des formes étranges, en des êtres végétaux et 
animaux d'une étonnante vitalité, au milieu des 
convulsions et des orages d'un monde naissant? 
— Cette dernière conclusion est la plus rationnelle 
que nous puissions tirer des observations les plus 
récentes et les plus précises auxquelles nous devons 
la connaissance de l'état actuel de ce vaste monde. 

Que Jupiter soit habité actuellement, qu'il l'ait 
été hier ou qu'il le soit demain, peu importe à la 
grande, à l'éternelle philosophie de la Naturel La 
vie est le but de sa formation comme elle a été le 
but de la formation de la Terre. Tout est là. Le 
moment, l'heure n'y font rien. 

Sans doute, cette belle planète pourrait être 
maintenant habitée par des êtres différents de nous, 
vivant peut-être à l'état aérien dans les hautes 



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272 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

régions de son atmosphère, au-dessus des brouil- 
lards et des vapeurs des couches inférieures, se 
nourrissant du fluide aérien lui-même, se reposant 
sur le vent cqmme l'aigle dans la tempête et demeu- 
rant toujours dans les hauteurs du ciel jovien. Ce ne 
serait point là un séjour désagréable, quoiqu'il soit 
antiterrestre (ce serait le séjour de l'ancien Jupi- 
ter Olympien et de sa gracieuse cour). 

Mais si nous ne voulons point, dans notre concep- 
tion de la vie, nous écarter trop des lisières du ber- 
ceau terrestre, rien ne nous empêche d'attendre que 
la planète soit refroidie, comme la nôtre, et jouisse 
d'une atmosphère épurée qui permette de l'assimiler 
à la Terre. Et quel monde serait mieux préparé pour 
être le séjour d'une vie supérieure? C'est le globe 
prépondérant de toute la famille solaire, le plus 
vaste en surface^ le plus important par sa masse, 
le mieux favorisé par la position de son axe, le 
plus harmonieux dans son cours, riche de quatre 
satellites, et trônant comme un chef au milieu 
des orbites planétaires. Quelles merveilleuses con- 
ditions sont préparées en ce séjour pour le déve- 
loppement de la vie de l'intelligence et pour le 
bonheur I Ah ! combien une telle humanité sera su- 
périeure à la nôtre!... 



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VI 



LA. MERVEILLE DU SYSTEME SOLAIRE 

Insensiblement, nous faisons connaissance ici 
avec les principales planètes de notre archipel so- 
laire. Nous arrivons maintenant à une planète plus 
éloignée de nous et moins brillante que Jupiter, mais 
cependant encore de première grandeur et qui ne 
manque pas de frapper tous les regards. Tandis que 
Jupiter parcourt en douze années sa révolution au- 
tour du Soleil, Saturne emploie environ trente ans 
pour remplir la sienne. Il en résulte que nous le 
voyons tous les ans briller à peu près au même point 
du ciel : il plane depuis longtemps dans les Gémeaux^ 
sa période de visibilité s'étendant de novembre à 
avril. Encadré de son splendide anneau et accom- 
pagné de son cortège de huit satellites, ce monde 
est le plus merveilleux de tout notre système. En 
Mlf ce globe, qu'une mouche glissant sur votre 
fenêtre semble avaler d'un trait, mesure en réalité 
trente mille lieues de diamètre éqUatorial et cent 
mille lieues de tour. Les anneaux qui le ceignent 
d'une vaste ceinture n'ont pas moins de 71 000 lieues 
de largej et la Terre roulerait dessus comme une 
pierre sur nos routes. A la distance (trois cents mil- 

FlAmMaRION. — CONTEMI^. SCIENT. II. 18 



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274 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

lions de lieues) où il circule, ses satellites sont ré- 
duits à des points, et jusqu'ici nul n'avait réussi à 
mesurer leur volume. Mais, tout récemment, un 
astronome américain, M. Pickering, a essayé de le 
faire par la photométrie, jBt a obtenu les valeurs sui- 
vantes : 

Diamclre. 

Mimas 367 kil. 

Encelade 592 — 

Télhys 912 — 

Dioné 867 — 

Rhéa 1 192 — 

Titan 2 249 — 

Hypérion 309 - 

Japel 778 — 

Le plus gros satellite de Saturne ne serait pas 
aussi gros que notre Lune, dont le diamètre est de 
3 384 kilomètres. Les noms dont on les a baptisés 
sont ceux des frères et sœurs de Saturne, seul parti 
à prendre; puisque ce bon père a dévoré tous ses 
enfants. 

Voilà donc tout un univers; un monde colossal, 
une couronne merveilleuse, et huit globes gravitant 
en cadence. Les Saturniens ont assurément le droit 
d'être fiers et de croire que l'univers tout entier a 
été créé et mis au monde exprès pour eux ; leurs 
voûtes du ciel ne sont pas imaginaires comme les 
nôtres, mais réelles; là, les théologiens ont beau 
jeu, et si Voltaire s'y réincarne, il court grand ris- 
que d'être battu. 

L'observation directe, d'une part, l'analyse spec- 
trale, d'autre part, constatent l'existence d'une atmo- 
sphère analogue à celle de Jupiter. On distingue au 
télescope des bandes formées de nuages, de la na- 



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LA MERVEILLE DU SYSTÈME SOLAIRE 275 

ture de nos cîrri, qui se disposent en longues traî- 
nées dans l'atmosphère saturnienne à cause de la 
rapidité du mouvement de rotation. I^ bande équa- 
toriale est la plus permanente à cause de Tattraction 
de Tanneau. Cette atmosphère de Saturne est si 
épaisse, d'ailleurs, et si chargée de nuages, que nous 
ne voyons jamais la surface du sol, pas plus que sur 
Jupiter, excepté peut-être vers les régions polaires, 
qui sont ordinairement plus blanches que les zones 
tempérées et tropicales, peut-être parce qu'elles sont 
aussi couvertes de neiges, et qui sont d'autant plus 
blanches, alternativement sur chaque pôle, que l'hi- 
ver est plus avancé. Mais nous ne distinguons point, 
comme sur Mars, le sol géographique, les continents, 
les mers et les configurations variées qui doivent le 
diversifier. 

L'intensité de la pesanteur à la surface de Saturne 
surpasse d'un dixième environ celle qui existe ici ; 
mais la densité des substances y est sept fois plus 
faible qu'ici, et, de plus, la forme sphéroïdale de la 
planète prouve que, comme dans Jupiter, comme 
dans la Terre, cette densité va en s'accroissant de la 
surface vers le centre, de sorte que les substances 
extérieures sont d'une légèreté inimaginable. D'un 
autre côté, si cette atmosphère est aussi profonde 
qu'elle le paraît, elle doit être à sa base d'une forte 
densité et d'une énorme pression, et peut-être plus 
lourde que les objets de la surface! C'est là une 
situation fort étrange. 

Or les observations télescopiques nous invitent à 
croire, d'autre part, qu'il y a là une quantité de 
chaleur plus forte que celle qui résulterait de la dis- 
tance du Soleil, car l'astre du jour^ vu de Saturne, 



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276 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

est 90 fois plus petit en surface, et sa chaleur et sa 
lumière y sont réduites dans la même proportion. 
L'eau ne devrait pouvoir y subsister qu'à l'état 
solide de la glace, et la vapeur d'eau ne devrait 
pas pouvoir s'y produire pour former des nuages 
analogues aux nôtres. Or, on y observe des varia- 
tions météoriques analogues à celles que nous re- 
marquons sur Jupiter, mais moins intenses. Les 
faits s'ajoutent donc à la théorie pour nous mon- 
trer que le monde de Saturne est dans un état de 
température au moins aussi élevé que le nôtre, 
sinon davantage. 

Mais le caractère le plus bizarre du monde de 
Saturne est peut-être encore son calendrier, com- 
posé du chiffre fabuleux de 25 217 jours par an, et 
compliqué de huit espèces de mois différents dont 
la durée varie depuis vingt-deux heures jusqu'à 
soixante-dix-neuf jours, c'est-à-dire depuis deux 
jours saturniens environ jusqu'à cent soixante-sept. 
C'est comme si nous avions ici huit lunes tournant 
en huitpéHodes différentes. 

Les habitants d'un tel monde doivent assurément 
différer étrangement de nous à tous les points de 
vue. La légèreté spécifique des substances satur- 
niennes et la densité de l'atmosphère auront conduit 
l'organisation vitale dans une direction extra-terres- 
tre, et les manifestations de la vie s'y seront produi- 
tes et développées sous des formes inimaginables. 
Supposer qu'il n'y ait là rien de fixe, que la planète 
elle-même n'ait pas de squelette, que la surface soit 
liquide, que les êtres vivants soient gélatineux^ en 
un mot, que tout y soit instable, serait dépasser les 
limites de l'induction scientifique. 



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LA MERVEILLE DU SYSTÈME SOLAIRE 277 

C'est là, d'ailleurs, un merveilleux séjour d'habita- 
tion, et nous ne devons pas nous mettre en peine 
que la nature ait su tirer le meilleur parti possible 
de toutes ces conditions, comme elle Ta fait ici des 
médiocres conditions terrestres. Séjour merveilleux, 
en vérité I Quelle ne serait pas notre admiration, 
notre étonnement, notre stupeur peut-être, s'il nous 
était donné d'être transportés vivants jusque-là, et, 
parmi tous ces spectacles extra-terrestres, de con- 
templer l'étrange aspect des anneaux qui s'allongent 
dans le ciel comme un pont suspendu dans les hau- 
teurs du firmament! 

Supposons-nous habiter l'équateur saturnien lui- 
même : ces anneaux nous apparaissent comme une 
ligne mince, tracée au-dessus de nos têtes, à travers 
le ciel et passant juste au zénith, *s' élevant de Test 
en augmentant de largeur, puis descendant vers 
l'ouest en diminuant selon la perspective. Là seule- 
ment nous avons les anneaux précisément au zénith. 

Le voyageur qui se transporte de l'équateur vers 
Tun ou l'autre pôle sort du plan des anneaux, et 
ceux-ci s'abaissent insensiblement, en môme temps 
que leurs deux extrémités cessent de paraître dia- 
métralement opposées pour se rapprocher peu à peu 
Tune de l'autre. Quel effet prodigieux ne doit pas 
produire cette arche gigantesque qui s*élance de l'ho- 
rizon et va se projeter dans les cieux! Le céleste arc 
de triomphe diminue de hauteur à mesure que nous 
nous approchons du pôle. Lorsque nous arrivons 
au 63® degré de latitude, le sommet de l'arc est des- 
cendu au niveau de notre horizon, et le merveilleux 
système disparaît du ciel, de sorte que les habitants 
de ces régions ne le connaissent pas et se trouvent 



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278 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

dans une position moins avantageuse pour étudier 
leur propre monde que nous, qui en sommes à plus 
de trois cents millions de lieues de distance ! 

Pendant la moitié de Tannée saturnienne, les 
anneaux donnent un admirable clair de lune sur un 
hémisphère de la planète, et, pendant l'autre moitié, 
illuminent Tautre hémisphère; mais il y a toujours 
une demi-année sans « clair d'anneau », puisque le 
Soleil n'éclaire qu'une face à la fois. Malgré leur 
volume et leur nombre, les satellites ne donnent pas 
autant de lumière nocturne qu'on le supposerait, 
car ils ne reçoivent, à surface égale, que la quatre- 
vingt-dixième partie de la lumière" solaire que notre 
lune reçoit. Tous les satellites saturniens qui peu- 
vent être à la fois au-dessus de l'horizon et aussi 
voisins que possible de la pleine phase, n'envoient 
pas plus de la centième partie de notre lumière 
lunaire. Mais le résultat doit être à peu près le même, 
car le nerf optique des Saturniens doit être 90 fois 
plus sensible que le nôtre. 

Ce n'est pas encore là toute l'étrangeté d'une telle 
situation. Ces anneaux sont si larges que leur ombre 
s'étend sur la plus grande partie des latitudes 
moyennes. Pendant quinze ans le Soleil est au sud 
des anneaux et pendant quinze ans il est au nord. 
Les pays du monde de Saturne qui ont la latitude 
de Paris subissent cette éclipse pendant plus de cinq 
ans. Pour l'équateur, elle est moins longue et ne se 
renouvelle que tous les quinze ans; mais il y a là, 
toutes les nuits, pour ainsi dire, des éclipses des 
lunes saturniennes par les anneaux et par elles-mê- 
mes. Pour les régions circompolaires, l'astre du jour 
n'est jamais éclipsé par les anneaux; mais les satel- 



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LA MERVEILLE DU SYSTÈME SOLAIRE 279 

lites tournent en spirale en décrivant des rondes 
fantastiques, et le Soleil lui-môme disparaît pour le 
pôle pendant une longue nuit de quinze années. 

De ce lointain séjour, la Terre est, comme pour 
Jupiter et plus encore, un petit point lumineux quine 
s'écarte pas à plus de six degrés du Soleil, c'est-à-dire 
à environ douze fois la largeur apparente qu'il nous 
offre. Elle auraété encore plus difficile à découvrir que 
de Jupiter, car elle n'est qu'un point imperceptible, et 
il est fort douteux qu'on ait même pu la remarquer 
lorsqu'elle passe devant le Soleil, ce qui lui arrive 
tous les quinze ans; à moins d'admettre, ce qui est 
d'ailleurs possible, que les Saturniens jouissent de 
facultés visuelles transcendantes. Quoi qu'il en soit, 
cette planète est la de^mière d'où l'on puisse distin- 
guer notre petit mondicule, et pour le reste de l'uni- 
vers, pour l'infini tout entier, nous sommes comme 
si nous n'existions pas. Il est évident, d'ailleurs, que 
si l'on y a découvert notre globe, on ne songe pas à 
nous pour cela, car ce petit globule y est déclaré, par 
les Académies saturniennes, médiocre, brûlé, désert 
et inhabitable. 



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Yll 

UN ABCniPEL D'iLES CÉLESTES 

On vient de découvrir (août 1886) la 260« petite 
planète du groupe d'îles flottantes qui circulent 
entre Mars et Jupiter, à une centaine de millions de 
lieues d'ici, en moyenne. Deux cent soixante "pla- 
nètes! Si jamais association do quatre mots eût été 
capable de faire bondir jusqu'aux nues Ptolémée, 
Aristote, le roi de Castille et Tycho-Brahé, c'est 
assurément celle-ci. Deux cent soixante planètes 
nouvelles! il y eût eu là de quoi renverser toutes 
les anciennes théories astronomiques, astrologiques 
et théologiques du moyen âge et des temps moder- 
nes, depuis saint Paul, qui fut enlevé au troisième 
ciel, jusqu'à Bossuet, qui croyait encore que c'est 
le Soleil qui tourne autour du roi pontifical de la 
Terre. Il n'y a pourtant là que l'expression d'un 
simple fait. 

La première de ces planètes modernes a été trou- 
vée le premier jour de ce siècle, le 1" janvier 4801, 
par Piazzi.. Passionné pour le ciel, cet astronome, 
observant à Palerme les petites étoiles de la constel- 
lation du Taureau, notait exactement leurs positions, 
lorsqu'il en remarqua une qu'il n'avait jamais vue. 



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282 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

Le lendemain, il dirigea de nouveau sa lunette vers 
la même région du ciel, et remarqua que Tétoile 
n'était plus au point où il l'avait vue la veille. Elle 
rétrograda jusqu'au 42, s'arrêta et marcha ensuite 
dans le sens direct, c'est-à-dire de l'ouest à l'est. 
Quelle était cette étoile mobile? L'idée qu'elle pou- 
vait être une planète ne vint pas immédiatement à 
l'esprit de l'observateur, et il la prit pour une co- 
mète, comme William Herschel avait fait en 4781 
lorsqu'il découvrit Uranus. Le système planétaire 
paraissait complètement connu quant à ses membres 
essentiels; ajouter une planète nouvelle eût été une 
affaire de haute importance, tandis qu'ajouter une 
ou plusieurs comètes était sans grande consé- 
quence. 

Cependant c'était bien une vraie planète, et elle 
venait justement combler un vide signalé depuis 
deux cents ans entre Mars et Jupiter. Mais le plus 
curieux, c'est que l'année suivante un autre astro- 
nome, Olbers, en trouva une seconde, qu'en 4804 
on en trouva une troisième, puis une quatrième. 
Trente-huit années s'écoulèrent ensuite sans amener 
aucune découverte dans ces parages, et ce n'est 
qu'en 4845 que la cinquième fut aperçue par un 
amateur d'astronomie, maître de poste à Berlin, qui 
s'amusait à construire des cartes d'étoiles. La raison 
principale de cette lacune doit être attribuée préci- 
sément au manque de bonnes cartes célestes. 

Ces petites planètes sont toutes télescopiques, 
invisibles à l'œil nu, à l'exception de Vesta et quel- 
quefois de Cérès, que de bonnes vues parviennent 
quelquefois à distinguer; elles sont de 7®, 8% 9®, 40«, 
44® grandeur, et même encore plus petites, et c'est 



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UN ARCHIPEL D'ÎLES CÉLESTES 283 

aussi pour cette raison qu'un si grand intervalle de 
temps s'est écoulé entre la 4° et la 5® découverte, 
les lunettes achromatiques ne s'étant répandues que 
vers le milieu de notre siècle. Il est probable que 
toutes les petites planètes de quelque importance 
sont connues actuellement, mais qu'il en reste en- 
core un grand nombre, plusieurs centaines peut- 
être à découvrir , dont l'éclat moyen ne sur- 
passe pas celui des étoiles de 42^ ordre, et dont le 
diamètre n'est que de quelques kilomètres. Le dia- 
mètre de la plus grosse, celui de Vesta, peut être 
évalué à 400 kilomètres. 

Goldschmidt, peintre allemand, naturalisé Fran- 
çais, a découvert 44 planètes de i852 à 4864 : il 
aimait passionnément l'astronomie, et j'ai trouvé 
dans ses papiers, que sa famille m'a légués, des 
observations nombreuses et des remarques qui 
montrept combien il adorait l'étude du ciel. Sa plus 
grande ambition avait été d'abord de posséder une 
petite lunette pour faire quelques observations, et 
le plus beau jour de sa vie fut celui où il en trouva 
une chez un marchand de bric-à-brac. Il s'empressa 
de la diriger sur le ciel, de son modeste atelier 
d'artiste, situé dans une,des rues les plus fréquen- 
tées de Paris (rue de TAncienne-Gomédie), au- 
dessus du café Procope, où se donnaient jadis 
rendez-vous les astres de la littérature. Là, de sa 
fenêtrCy il découvrit en 4852 la 24® petite planète, 
qui reçut d'Arago le nom de Lutetia; puis en 4854 
la 32« (Pomone), puis en 4855 la 36« (Atalante), et 
ensuite onze autres, toujours de sa fenêtre, après 
avoir souvent déménagé à la recherche d'une 
atmosphère pure et s'être finalement retiré à Fon- 



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284 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

tainebleau, où la forêt lui offrait à chaque pas d'ad- 
mirables sujets de peinture et où il est mort en 
4866, regretté de tous ceux qui avaient eu le bon- 
heur de le connaître. Son dernier tableau, resté 
inachevé, représente Mahomet au moment d'une 
éclipse du soleil, qui coïncida avec la mort de son 
fils. 

Plusieurs astronomes se sont attachés spéciale- 
ment à cette recherche. Le plus habile ou le plus 
heureux a été M. Palisa, de l'observatoire de Vienne, 
qui en a découvert 53 à lui seul ! On peut dire sans 
doute que pour les trouver il n'y a qu'à les cher- 
cher, et que cette recherche ne demande qu'une 
attention minutieuse et persévérante; mais nous 
n'en devons pas moins être reconnaissants envers 
tous ceux qui, d'une façon ou d'une autre, accrois- 
sent le trésor des richesses astronomiques : c'est 
toujours un pas de plus vers la conquête de l'infini, 
que ce pas soit fait dans l'étude de la lune, dans 
celle des planètes ou dans celle des étoiles doubles 
perdues au fond des cieux. 

Pour saisir une petite planète au passage, il faut 
bien tendre ses filets, et il faut pour cela toute la 
patience du pêcheur à la ligne. Heureux encore 
quand on prend quelque chose î Le principal est de 
bien choisir la place. On connaît l'histoire de cet 
amateur de pêche qui arrive dans un canton où se 
trouve une magnifique pièce d'eau, un vrai lac 
paraissant très poissonneux. Il est confirmé dans 
son opinion par la présence d'un pêcheur qui s'y 
installe depuis l'aube jusqu'au coucher du soleiL 
Cependant le nouvel arrivant perd son temps et 
son art d'amorcer pendant toute la journée. La 



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UN ARCUIPEL D'iLES CÉLESTES 285 

même absence totale de goujons persiste pendant 
plusieurs jours. Que faire? évidemment prendre la 
place du pêcheur fortuné toujours si assidu à son 
poste : il faut cette place à tout prixl Le lendemain 
donc, il arrive avant le jour; l'autre y est déjà. Notre 
homme, comme les jours précédents, jette sa ligne 
sans succès. Piqué au vif, il prend une résolution 
héroïque. Il fait des provisions convenables en tout 
genre, et sitôt que son rival a quitté l'endroit privi- 
légié, il s'y installe et y passe la nuit. Le matin 
arrive, et l'autre pêcheur aussi; mais la place étant 
occupée, celui-ci va pêcher plus loin. Cependant 
l'usurpateur n'en est pas plus heureux pour celai 
Le soir venu, en quittant sa position enviée, il va 
trouver l'autre et lui dit humblement : « Je con- 
viens que je me suis rendu coupable d'un mauvais 
procédé à votre égard; mais vous me le pardon- 
nerez sans doute quand vous saurez que malgré 
toute l'expérience que je crois posséder dans notre 
partie, et surtout pour amorcer, non seulement je 
n'ai rien pris aujourd'hui, mais je n'ai pas même vu 
un seul poisson! — Gela ne me surprend nulle- 
ment, lui répond gravement son interlocuteur, car 
voilà trois mois que je viens ici, moi, tous les jours ^ 
et je n'ai pas encore vu mordre une seule fois! » 

Cette histoire rappelle la critique de ce bon bour- 
geois qui, après être resté deux heures entières à 
regarder un pêcheur qui ne prenait absolument 
rien, s'indigna pour tout de bon contre lui et Tapos- 
tropha d'un air de supériorité : « Comment avez- 
vous la patience de rester ainsi deux heures à ne 
rien faire? Vous n'avez donc rien dans la tête? j) 

L'observateur du ciel se croit grandement récom- 



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286 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

pensé quand, après plusieurs années de persévé- 
rance, il met la main sur une planète ou sur une 
bonne étoile. 

Mesurer le diamètre de ces petits corps si éloi- 
gnés de nous est un problème fort difficile. En com- 
binant les essais de mesures faites avec les évalua- 
tions fondées sur l'éclat, on trouve les diamètres 
suivants comme étant les plus probables : 



Vesta 400 kilomètres 

Cérès 350 — 

Pallas 270 — 

JiinoD 200 — 

Hygie 160 — 

Eunomia 150 — 



Ce sont là les plus grosses. Il en est d'autres, au 
contraire, telles que Sapho, Maïa, Atalante, Echo, 
qui ne mesurent pas plus de trente kilomètres de 
diamètre. Il est probable qu'il en existe de plus 
petites encore, qui restent absolument impercepti- 
bles dans les meilleurs télescopes, et qui ne mesu- 
rent que quelques kilomètres — ou moins encore 
peut-être. 

Sont-ce là des globes? Oui, sans doute, pour la 
plupart. Mais plusieurs, parmi les plus petits, peu- 
vent être polyédriques, peuvent provenir de frag- 
mentations ultérieures, et les grandes et irrégu- 
lières variations d'éclat qu'on observe parfois sem- 
blent accuser des surfaces brisées, irrégulières. 

Sont-ce là des mondes? Pourquoi pas? Une 
goutte d'eau ne se montre-t-elle pas, au microscope, 
peuplée d'une multitude d'êtres variés? Une pierre 
levée dans une prairie ne cachait-elle pas tout un 



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UN ARCHIPEL dIlES CÉLESTES 287 

monde d'insectes fçrouillants? Une feuille de plante 
n*est-elle pas un monde pour les espèces qui Thabi- 
lent et qui la rongent*? Sans doute, sur la multitude 
des petits planètes, il en est qui ont pu rester dé- 
sertes et stériles parce que les conditions de la vie 
(d*une vie quelconque) ne s'y sont pas trouvées réu- 
nies. Mais il n'est pas douteux que sur la majorité 
les forces toujours agissantes de la nature n'aient 
abouti comme en notre monde à des créations 
appropriées à ces planètes minuscules. Répétons-le 
d'ailleurs : pour la nature, il n'y a ni grand, ni petit. 
Et il ne faudrait pas nous flatter d'un suprême 
dédain pour ces petits mondes, car en réalité les 
habitants de Jupiter auraient plutôt le droit de nous 
mépriser que nous de mépriser Vesla, Cérès, Pallas 
ou Junon; la disproportion est plus grande entre 
Jupiter et la Terre qu'entre la Terre et ces planètes. 
Un monde de deux, trois et quatre cents kilomètres 
de diamètre est encore un continent digne de satis- 
faire l'ambition d'un Xerxès ou d'un Tamerlan, et 
nous pouvons croire que plusieurs d'entre eux sont 
partagés en fourmilières rivales dont chacune a son 
roi, son drapeau et ses soldats, et qui de temps en 
temps s'en vont en guerre pour se massacrer mu- 
tuellement en prenant à témoin le dieu des armées. 
Une excellente vue pourrait peut-être lire sur 
leurs devises et sur leurs armes, en langues spé- 
ciales à chaque pays, ici : « Dieu protège la 
France » ; là : a Dieu protège la Belgique » ; plus 
loin : « Dieu protège l'Italie »; ailleurs : « Dieu pro- 
tège l'Allemagne » : formules dans lesquelles il n'y a 
que le nom du pays changé et qui embarrasseraient 
singuhèrement le Directeur intellectuel du système 



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288 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

solaire, s'il prenait au sérieux les exergues des 
pièces de monnaie le long desquelles chaque frac- 
tion d'humanité inscrit de la sorte une conjuration 
individuelle. Mais évidemment tous ces jeux dont 
s'amuse sérieusement la politique des grandes 
nations de la Terre peuvent être reproduits, plus 
puérils encore si c'est possible, dans cette répu- 
blique de petits mondes où l'on peut avoir fabriqué 
de grands sabres et de jolis galons. 

Un bon marcheur, conformé comme nous, ferait 
facilement le tour d'un de ces petits mondes en une 
seule journée de vingt-quatre heures. La pesanteur 
est inévitablement très faible sur chacun d'eux, 
puisque leur masse est pour ainsi dire insensible. 
On peut fi^ffirmer que sur la plupart de ces mondes 
la pesanteur est plus de dix fois moins intense que 
sur la Lune, où un objet qui tombe ne parcourt déjà 
que 80 centimètres dans la première seconde de 
chute. Supposons que les tours Notre-Dame soient 
bâties dans une ville de ces mondes, et que nous 
nous lancions dans l'espace avec ce sentiment 
d'effroi et d'horrible désespoir qui doit accompagner 
l'acte suprême du suicidé, nous serions tout surpris 
de rester en l'air, et pendant la durée de notre 
chute, longue et douce comme celle d'une plume, 
nous aurions largement le temps de penser à mille 
choses agréables, et, arrivant à terre, nous senti- 
rions que notre tentative n'a aucunement réussi. 

Les personnes qui se sont noyées et qu'une main 
providentielle a ramenées à temps des ténèbres de 
l'asphyxie racontent que, dans les trois ou quatre 
secondes qui ont précédé leur évanouissement, elles 
ont eu le temps de revoir toute leur vie depuis leur 



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UN ÂRGUIPEL D'iLES CÉLESTES 289 

plus tendre enfance, et celles qui ont analysé leurs 
rêves ont remarqué qu'un voyage de plusieurs mois 
est facilement fait en moins d'une minute, quoique 
senti et apprécié dans toute sa longueur et dans 
tous ses détails; à ce point de vue-là, un aéronaute 
qui tomberait de ballon sur Vesta ou sur quelqu'une 
de ses compagnes vivrait une vie psychologique tout 
entière pendant la durée de la chute. 

Les êtres inconnus qui habitent ces mondes légers 
doivent donc être organisés tout autrement que 
nous, être appropriés à l'exiguïté de leurs planètes 
et à ses conditions vitales spéciales. Tout est relatif. 

La conclusion que nous devons tirer de la con- 
naissance de ces petites îles célestes est que la plus 
grande variété règne dans le ciel comme sur Ja 
Terre, et que les horizons astronomiques transpor- 
tent la pensée vers des systèmes d'organisations 
vitales inimaginables. 



t*LAMMARlUN. — CONTEMPL. SCIENTJF. II. 19 



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VIII 



SUR LA LUNE 

Les astronomes se préoccupent beaucoup en ce 
moment de certaines observations nouvelles qui 
modifient singulièrement l'idée générale où Ton 
était depuis cinquante ans que la Lune est un astre 
mort. Une atmosphère relativement légère, mais 
encore considérable, parait exister surtout dans les 
vallées. Des variations inattendues se manifestent 
en certains paysages. Un cratère plus large que le 
Vésuve paraît, d'après l'ensemble de divers témoi- 
gnages, s'être ouvert en 4876 au milieu d'une plaine 
où l'on ne voyait rien d'analogue il y a quelques 
années. 

Une discussion faite tout récemment à cet égard 
par l'astronome Klein, de Cologne, plaide éloquem- 
ment en faveur de ces variations. Assurément per- 
sonne ne devrait se permettre un avis sur Tétat 
actuel de la Lune, que celui qui l'a étudié depuis 
longtemps par ses propres observations. Or, dans 
ces conditions, l'observateur ne peut guère se refu- 
ser à considérer comme nouveau un objet qui se 
présente d'une manière aussi évidente que le petit 
cratère voisin d'Hyginus au moment où la limite 



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292 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

de la lumière se trouve sur son méridien, c'est-à- 
dire précisément dans la phase où Ton aime de pré- 
férence à observer cette contrée. 

Il est difficile de croire que Lorhmann, Maedler, 
Schmidt, Neison aient constamment négligé cet 
objet, tandis qu'ils enregistraient sur leurs cartes 
des détails bien moins importants. Il parait aussi 
bien certain qu'une vallée s'est ouverte au sud d'une 
montagne en forme de colimaçon. Klein a pu avoir 
à sa disposition les journaux originaux de Thabile 
observateur Gruithuisen, qui n'avaient point été 
publiés jusqu'ici. Avec ces journaux se trouvent de 
nombreux dessins d'une finesse et d'une vérité qui 
étonnent les connaisseurs de la Lune. Parmi ces 
djessins on en trouve un qui porte pour titre : « Fin 
de mon lit de fleuve. 28 novembre, soir, 5 heures 
et demie, 1824. » Le lit de fleuve n'est rien autre 
que le système de rainures qui environnent la mon- 
tagne de Triesnecker. Dans le dessin se trouve la 
partie nord, mais aussi à côté, dans la moitié de 
gauche, le cratère Hyginus, avec sa grande rainure, 
et le mont Colimaçon. Les dessins montrent les plus 
minutieux détails; mais la grande vallée sillonnée 
proche d'Hyginus, laquelle aurait dû être à ce 
moment remplie d'ombres, y manque absolument. 

Et cependant Gruithuisen a spécialement étudié 
et représenté cette région. 

S'il était encore possible de douter de la nouvelle 
formation de la vallée, le doute serait complète- 
ment levé par le dessin de Gruithuisen, et mainte- 
nant on peut affirmer que cette nouvelle formation 
est constatée au plus haut degré d'évidence que ce 
genre d'observation humaine puisse recevoir. 



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SUR LÀ LUNE 293 

En employant de forts grossissements, on re- 
marque que les environs du nouveau cratère parais- 
sent chaotiquement bouleversés. Nous ne pouvons 
encore décider si cette formation est réellement 
volcanique. Il y a cependant un fait assez curieux 
qui semble indiquer qu'on a déjà vu sur la Lune 
une montagne de fumée. Le 2 juillet 1797, Schrôter 
et Olbers examinèrent une montagne située dans la 
mer des vapeurs. Cette montagne, trouvée d'une 
hauteur de 3450 pieds , n'a été vue ni avant , ni 
après, et n'était probablement qu'une masse vapo- 
reuse. 

Ce n'est pas ici le lieu de prouver qu'en effet il 
se produit parfois sur la surface de la Lune des cou- 
ches nébuleuses de très longue durée; mais, par 
contre, il est à constater que ces productions n'ont 
sur la terre rien d'analogue. Celui qui examine avec 
soin les matériaux nombreux d'observations faites 
sur les formations lunaires depuis Gruithuisen jus- 
qu'à nos jours, arrive à la conviction qu'il se passe 
à la surface de ce monde voisin des choses dont 
nous ne pouvons pas encore nous rendre compte. 

Dans la mer du Nectar, on voit un petit cratère, 
dont le diamètre mesure environ 6000 mètres, 
s'élevant isolé au milieu d'une vaste plaine. Eh 
bien, ce cratère est tantôt visible et tantôt invi- 
sible... De 1830 à 1837, il était certainement invi- 
sible, car deux observateurs, absolument étrangers 
l'un à l'autre, Maedler et Lorhmann, ont minutieu- 
sement analysé, décrit et dessiné ce pays lunaire, et 
vu, tout près de la position qu'il occupe, des détails 
de terrains beaucoup moins importants que lui- 
même, sans en avoir le moindre soupçon. En 1842 



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•294 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

et 4843, Schmidt observa cette môme contrée sans 
l'apercevoir. Il le vit pour la première fois en 1851. 
On le distingue fort bien sur une photographie 
directe de Rutherfurd, prise en 1865. Mais en 1875, 
le sélénographe anglais Neison examina, dessina 
et décrivit, avec les détails les plus minutieux et les 
mesures les plus précises, ce même endroit, sans 
apercevoir aucune trace de volcan. Maintenant, on 
le voit fort bien. Il me semble que l'explication la 
plus simple à donner de ces changements de visi- 
bilité est d'admettre que ce volcan émet parfois de la 
fumée ou des vapeurs qui restent quelque temps 
suspendues au-dessus de lui et nous le masquent, 
comme il arriverait pour un aéronaute planant à 
quelques lieues au-dessus du Vésuve, aux époques 
de ses éruptions. 

Pour se défendre de ces conséquences nouvelles, 
il faudrait admettre que tous les observateurs de 
la Lune, bien connus pour les soins qu'ils ont appor- 
tés dans leurs études et pour la précision qu'ils ont 
toujours obtenue, aient mal vu toutes les fois que 
nous ne comprenons pas les faits observés. Ce serait 
là une autre hypothèse, moins soutenable que celle 
de variations parfaitement admissibles. 

Des flammes de volcans seraient-elles visibles à 
la distance à laquelle nous voyons la Lune au téles- 
cope? Non, à moins d'être d'une violence et d'une 
lumière beaucoup plus intenses que celles des vol- 
cans terrestres. 

Ces brumes, brouillards, vapeurs ou fumées, dont 
il devient de moins en moins possible de douter, 
avaient même conduit Schrœter à penser que leurs 
situations, parfois singulières, semblaient accuser 



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SUR LA LUNE 295 

quelque origine industrielley fourneaux, usines des 
habitants delà Lunel « L'atmosphère des villes in- 
dustrielles, remarquait- il, varie suivant les heures 
du jour et le nombre de feux allumés. » On rencon- 
tre souvent dans l'ouvrage de cet observateur des 
conjectures « sur l'activité des Sélénites ». Il crut 
aussi observer des changements de couleur pouvant 
être dus à des modifications dans la végétation ou à 
des cultures. Gruithuisen croyait même avoir re- 
connu des traces non équivoques de fortifications et 
de « routes royales ». Nous n'irons pas jusque-là. 

Sur le sol grisâtre de la mer de la Fécondité, 
plaine de sable d'où l'eau paraît s'être retirée depuis 
longtemps, on voit un cratère double, formé de deux 
cirques jumeaux, que Béer (frère de Meyerbeer) 
et Maedler ont examiné plus de trois cents fois, de 
1823 à 1837. « Les deux cirques, disent-ils, sont 
absolument pareils l'un à l'autre. Diamètres, for- 
mes, hauteurs, profondeurs, couleurs, de l'arène, 
comme de l'enceinte, positions de quelques collines 
soudées aux cratères, tout se ressemble tellement 
qu'on ne pourrait expliquer le fait que par une œu- 
vre étrange du hasard ou une loi encore inconnue 
de la nature. Cette double formation est encore plus 
remarquable par deux traînées de lumière, pareil- 
lement égales, rectilignes, dirigées vers l'orient. » 

Cette description est si détaillée, l'assertion rela- 
tive à la parfaite ressemblance des deux monts cir- 
culaires est si précise qu'on peut partir de là pour 
faire des comparaisons absolues. Eh bien ! ces deux 
cratères ne se ressemblent plus aujourd'hui : l'un 
est allongé du nord au sud et l'autre de l'est à 
l'ouest. 



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296 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

Ce sont là autant de faits qui montrent que Tobser- 
vation attentive et persévérante du monde lunaire 
serait loin d'être [aussi dépoui'vue d'intérêt qu'un 
grand nombre d'astronomes se l'imaginent. Sans 
doute, tout voisin qu'il est, ce monde diffère plus 
du nôtre que la planète Mars, dont l'analogie avec 
la Terre est si manifeste, et qui doit être habitée par 
des êtres différant fort peu de ceux qui constituent 
l'histoire naturelle terrestre et notre humanité 
même ; mais, quoique très diff'érent de notre séjour, il 
n'en a pas moins sa valeur propre et son originalité. 

Peut-être les dernières familles de l'humanité 
lunaire sont-elles là, munies d'instruments assez 
puissants pour voir nos cités, nos villages, nos cul- 
tures, nos œuvres industrielles, nos chemins de fer, 
nos réunions, et nous-mêmes; peut-être ont-elles 
assisté à nos dernières batailles et ont-elles suivi 
avec perplexité du haut du ciel les mouvements 
stratégiques de notre imperturbable folie ! Peut-être 
les astronomes de cette province voisine nous ont- 
ils fait des signes et ont-ils essayé mille moyens de 
frapper notre attention et d'entrer en communica- 
tion avec nous! Il n'est pas douteux qu'il y ait eu 
là des êtres vivants avant même qu'il en existât sur 
notre planète : les forces de la nature ne restent 
nulle part infécondes, et les temps qui ont marqué 
les grandes révolutions géologiques lunaires dont 
nous voyons clairement les résultats ont été, comme 
sur la Terre, les temps des grands enfantements 
organiques. Peut-être cette vie lunaire est-elle entiè- 
rement éteinte aujourd'hui, mais peut-être existe- 
t-elle encore! Si nous le voulions, nous pourrions 
en avoir le cœur net et savoir définitivement à quoi 



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SUR LA LUNE 297 

nous en tenir... oui, si nous le voulions! Et quelle 
merveille éblouissante, quel bonheur inespéré, quelle 
fantastique extase, le jour où nous distinguerions 
avec certitude les témoignages de la vie sur ce con- 
tinent voisin, où nous tracerions ici à la lumière 
électrique des figures géométriques qu'ils verraient 
et qu'ils reproduiraient!.... Première et sublime 
communication du Ciel avec la Terre!.... Cherchez 
dans toute l'histoire de notre humanité un événe- 
ment aussi prodigieux. Que dis-je? Cherchez des 
faits qui aillent ' seulement à la cheville de celui-là 
comme conséquences philosophiques, et vous ne 
trouverez que des pygmées rampant au pied d'un 
géant ! 



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IX 

LES ÉCLIPSES DE LUNE 

Il ne peut pas y avoir par an moins de deux 
éclipses ni plus de sept. Lorsqu'il n'y en a que deux, 
ce sont deux éclipses de Soleil. Le cycle revient en 
dix-huit ans et onze jours. 

Lors des éclipses de Lune, auxquelles le public 
attache généralement moins d'intérêt qu'à celles de 
soleil, les astronomes s'appliquent en général à 
observer avec soin la courbure de l'ombre de la 
Terre sur le globe lunaire et à discerner sur ce 
profil l'influence de l'atmosphère terrestre. La forme 
de l'ombre de notre planète, observée pendant les 
éclipses de Lune, a été Tune des premières preuves 
de la sphéricité du globe que la science naissante 
ait enregistrées au temps des Chaldéens et des 
Grecs, et, dans les traités de cosmographie publiés 
dans les siècles passés, on rencontre encore assez 
souvent de naïves figures sur bois montrant que, si 
la terre était carrée, triangulaire ou polyédrique, 
son ombre décèlerait cette forme pendant les échpses 
de Lune. Aujourd'hui, de nouveaux problèmes se 
posent à l'attention des chercheurs. Si la forme de 
notre sphéroïde est à peu près déterminée par le 



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300 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

réseau de mesures géodésiques qui recouvre presque 
entièrement le globe terrestre, il n'en est pas de 
même de la hauteur de notre atmosphère. On en- 
seigne généralement que cette hauteur ne surpasse 
pas soixante kilomètres, et en effet, à cette altitude, 
l'air est devenu si rare qu'il n'en reste pas plus que 
dans le récipient de la machine pneumatique où l'on 
a fait le vide. 

Mais, au-dessus de cette atmosphère inférieure 
sous laquelle nous respirons, l'enveloppe gazeuse 
du globe se continue dans un air incomparablement 
plus léger, dans une sorte d'atmosphère éthérée où 
l'hydrogène doit dominer. Cette atmosphère est 
visible optiquement par les tendres réverbérations 
crépusculaires qui restent suspendues comme un 
dernier rêve de la lumière longtemps après le cou- 
cher du Soleil. C'est aussi dans ces hauteurs inac- 
cessibles que s'enflamment les étoiles filantes. Cer- 
taines mesures établissent qu'au lieu d'être terminée 
à soixante kilomètres, l'atmosphère s'élève jusqu'à 
trois cents. 

En traversant cette pure limpidité, les rayons du 
Soleil sont réfractés, détournés de leur propagation 
en ligne droite, comme s'ils traversaient une im- 
mense lentille, et cette réfraction est si considérable 
que, même à l'heure où la Lune est complètement 
immergée au centre de l'ombre de la Terre, ils arri- 
vent encore jusqu'à elle et la colorent d'un rouge 
sombre analogue à celui de la dernière teinte de 
de l'horizon crépusculaire. Il est très rare que la Lune 
disparaisse entièrement. On l'a constaté lors des 
éclipses de 1642, 1761 et 1816, à ce point même 
qu'il était impossible de retrouver dans le ciel 



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LES ÉCLIPSES DE LUNE 301 

la place de notre satellite. Quelquefois, au con- 
traire, comme en 1703 et 4848, la Lune est restée si 
éclairée qu'on aurait pu douter qu'elle fût éclipsée. 
Mais, en général, elle est colorée d'un rouge sombre 
faisant paraître bleuâtres, par contraste, les par- 
ties éclairées avant et après la totalité. Ces diffé- 
rences ont évidemment pour cause l'état de l'atmo- 
sphère terrestre sur toute la périphérie de notre 
globe, et il y a là d'intéressantes études à faire; le 
spectroscope ne sera pas sans apporter de nouvelles 
révélations. 

Un observateur qui serait placé sur la Lune à 
l'heure d'une éclipse jouirait d'un étrange spec- 
tacle. La Terre, quatorze fois plus étendue en sur- 
face que la pleine Lune pour nous, lui paraîtrait 
noire, encadrée d'un anneau rougeâtre lumineux. 
Cette Terre, astre du ciel, est immobile au milieu des 
étoiles, qui, pour la Lune, restent visibles pendant 
le jour. Le Soleil, beaucoup plus petit (exactement 
de la même grosseur que vu d'ici), arrive lente- 
ment derrière elle et rend flamboyante la couronne 
aérienne dont notre planète est entourée. Puis il 
disparaît derrière la Terre et la nuit arrive au 
milieu du jour, dans une éclipse qui ne dure pas 
moins d'une heure et demie, tandis que, pour les 
habitants de la Terre, la plus longue éclipse totale 
de Soleil ne peut même atteindre huit minutes. Une 
clarté rougeâtre, comme celle d'un lointain incendie, 
se répand sur les paysages lunaires, illuminant de 
lueurs fantastiques les montagnes et les cratères, et 
laissant dans l'ombre noire les vallées profondes qui 
tombent à plusieurs kilomètres de profondeur. Dans 
les visions de son Enfer, le Dante n'a pas rencontré 



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302 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

d'éclâirements surnaturels plus étranges que ceux 
d'une éclipse de Soleil pai* la Terre, laissant filtrer 
silencieusement à travers Tespace la sanglante clarté 
qui tombe de notre atmosphère sur les volcans 
effondrés de notre satellite. 

Nous avons dit que le cycle des éclipses est de 
dix-huit ans et onze jours. Ce cycle est assurément 
bien rapide, et pourtant nos formes de gouverne- 
ment changent plus vite encore! Voyez plutôt, pour 
quelques retours seulement d'un même phénomène 
lunaire, de dix-huit en dix-huit années : 1776 — 
1794 — 1812 ~ 1830 — 1848 — 1866 — 1884; 
quelles variations politiques daps notre belle France ! 
Chacune de ces dates appartient à une forme de 
gouvernement différente. Tournerions-nous dans un 
cercle, comme la Lune? 

Il est peut-être regrettable que nous ne puissions 
connaître d'avance les événements humains comme 
nous connaissons les événements célestes. L'astro- 
nome éprouve toujours un certain sentiment de 
plaisir à penser qu'il peut calculer Tavenir ; que, par 
exemple, le prochain passage de Vénus devant le 
Soleil arrivera le 8 juin de l'ah 2004, commencera à 
cinq heures du matin et finira à onze heures, sera 
par conséquent visible à Paris... le tout dans cent 
dix-neuf ans huit mois et cinq jours. Le penseur 
n'éprouve pas moins de satisfaction à savoir que la 
certitude de ces connaissances repose sur le fait de 
réquilibre de l'univers. Si là Terre devenait un peu 
plus lourde, la balance pencherait, la Lune tournerait 
plus vite et le charme serait rompu. L'équilibre est 
d'une telle délicatesse que les plus légères nuances 
en modifient l'harmonie. 



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LES ÉCLIPSES DE LUNE 303 

Jouets légers flottant dans Fespace, la Terre, la 
Lune, le Soleil, les autres mondes se soutiennent 
mutuellement dans l'invisible, en subissant leurs 
attractions réciproques, et en tournant assez rapide- 
ment les uns autour des autres pour n'y pas céder, 
créer une force centrifuge suffisante et demeurer 
aux mêmes distances relatives. 

C'est à ce point que, lorsque la Lune passe au-dessus 
de nos têtes, nous pesons un peu moins que lors- 
qu'elle se lève ou se couche à l'horizon (la différence 
n'est que de 18 milligrammes, il est vrai, mais enfin 
elle existe). Et la Terre tout entière la subit. Ce 
pâle flambeau des nuits, qui n'est attaché à rien^ 
est assez fort pour soulever la Terre tout entière, 
la raCpprocher ou l'éloigner de lui, la retarder dans 
sa marche — quand il est derrière nous, — l'ac- 
célérer et la faire courir plus vite quand il est 
devant nous. Quelquefois Vénus, notre voisine, vient 
à passer non loin d'ici, et, sous son influence at- 
tractive, la Terre se dérange encore de sa route, 
ralentissant sa marche et désirant se rapprocher 
d'elle. Mais Vénus est une voisine, puisqu'elle arrive 
parfois à 10 millions de lieues de nous (la Lune, 
à 96000 lieues seulement, n'est qu'une province 
détachée de la Terre, qu'on annexera peut-être pro- 
chainement). 

Il est peut-être plus merveilleux de songer qu*à 
155 millions de lieues d'ici Jupiter agit encore assez 
sur notre patrie terrestre pour la faire dévier sensi- 
blement de son orbite. Cependant, notre séjour est 
assez stable pour ne jamais perdre sa voie et nous 
entraîner dans une ruine irréparable. Ce n'est 
pas une comète. Il n'y a pas fort longtemps, le 



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304 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

27 mai 1842, une pauvre comète, qui glissait dans 
l'infini comme un pâle vespertillon des rêves du 
ciel, s'est aventurée jusqu'à 2 millions de lieues de 
ce géant des mondes. Là, son orbite a été entière- 
ment transformée et l'influence ressentie par la 
voyageuse éthérée a été si profonde qu'elle ne peut 
plus l'oublier. Elle repasse tous les cinq ans et demi 
par ce même sentier perfide et nous revient chaque 
fois toujours un peu plus... magnétisée. C'est la 
petite comète de Brorsen, que les vigies du ciel 
guettent à chacun de ses retours avec un soin parti- 
culier. 

Mais pourquoi l'attraction ne serait-elle pas la loi 
suprême des choses et des êtres? J'ai devant moi 
une aiguille aimantée qui, mystérieusement, cheï*che 
le nord. Si j'approche d'elle à distance, sans la tou- 
cher, une autre aiguille aimantée, ou le moindre 
objet de fer, la voilà qui s'émeut, qui s'agite, qui 
devient nerveuse et qui, à ma volonté, s'éloigne de 
sa direction normale pour subir l'invisible attraction 
qui la trouble. Nous l'enfermons au fond d'une cave 
hermétiquement fermée. Un régiment passe-t-il sur 
la route, elle sent les baïonnettes. Que dis-je? Une 
aurore boréale s'allume-t-elle en Russie, en Sibérie, 
dans les solitudes du Nord, elle tressaille fiévreu- 
sement sur sa tige et semble craindre un cataclysme. 
Mystérieuse attraction, loi suprême de l'univers, je 
te salue; attraction, amour des corps; amour, 
attraction des âmes; tu gouvernes les mondes, 
mais, ô céleste harmonie, tu ne gouvernes pas 
encore Thumanité* 



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LES DERNIÈRES ÉCLIPSES DE SOLEIL 

Les éclipses totales de Soleil sont extrêmement 
rares pour un lieu déterminé. Ainsi, la dernière qui 
ait été visible à Paris est celle du 22 mai 1724; la 
totalité dura deux minutes un quart; les étoiles 
brillèrent; Mercure et Vénus se montrèrent près du 
Soleil. Il n'y a eu, -depuis, aucune éclipse totale 
passant sur Paris, et nous n'en aurons pas avant 
Tan 2026. 

La dernière éclipse de Soleil un peu importante 
que nous ayons observée à Paris est celle du 
22 décembre 1870 : elle atteignit les 83 centièmes du 
diamètre solaire. Je m'en souviens comme d'hier : 
date lugubre, journée glaciale. Je Tai observée, ins- 
tallé sur les fortifications de Paris (étant alors acci- 
dentellement capitaine du génie). Le thermomètre 
baissa de deux degrés et demi au moment de la 
phase maximum. La lumière tomba de plusieurs 
degrés sur un photomètre que j'avais inventé lors 
de mes premiers voyages aériens pour mesurer la 
lumière du ciel et que j'avais exposé sur le talus de^ 
fortifications. Il y avait encore beaucoup d'oi^aut 
dans le» jardins de Passy^ malgré la chAsm bi/en 

Flammarion. — contemp. scient, ii. 20 



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dOG CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

naturelle qu'on leur faisait en ce temps de famine : 
ils chantaient et faisaient un tapage étonnant d'in- 
souciance; lorsque les deux tiers du Soleil furent 
éclipsés, ils se turent comme frappés de stupeur, 
voletèrent et se cachèrent, et pendant un quart 
d'heure environ nous n'entendîmes que le bruit 
lointain du canon. L'éclipsé de Soleil n'était que 
partielle, mais, hélas 1 Téclipse de la raison humaine 
était totale. 

Quel spectacle plus imposant que celui d'une 
éclipse totale de Soleil! Â l'heure prédite par l'as- 
tronome, on voit le disque brillant du Soleil s'en- 
tamer vers l'occident et un segment noir s'avancer 
lentement, ronger le disque solaire, avancer tou- 
jours, jusqu'à ce que le disque soit réduit à la forme 
d'un mince croissant lumineux. En même temps, la 
lumière du jour diminue de toutes parts, une clarté 
sinistre et blafarde remplace la brillante lumière 
qui réjouissait la nature, et une immense tristesse 
descend sur le monde. 

Bientôt, il ne reste plus de l'astre radieux qu'un 
arc étroit de lumière, et l'espérance paraît ne pas 
vouloir s'envoler de cette Terre éclairée depuis si 
longtemps par le paternel Soleil. La vie semble 
encore rattachée au ciel par un fil invisible, quand 
soudain le dernier rayon du jour s'éteint, et une 
obscurité d'autant plus profonde qu'elle est subite 
se répand tout autour de nous, réduisant la nature 

entière à l'étonnement et au silence Les étoiles 

brillent au ciel ! L'homme qui parlait et communi- 
quait ses impressions en suivant attentivement le 
phénomène jette un cri de surprise; puis il devient 
silencieux, frappé de stupeur. L'oiseau qui chantait 



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LES DERNIÈRES ÉCLIPSES DE SOLEIL 307 

se blottit tremblant sous la feuille; le chien se 
réfugie contre les jambes de son maître; la poule 
couvre les poussins de ses ailes. La nature vivante 
se tait, muette d'étonnement. La nuit est arrivée, 
nuit parfois intense et profonde, mais plus souvent 
incomplète, étrange, extraordinaire. 

Mais quel merveilleux spectacle s'offre alors à 
tous les yeux dirigés vers le môme point du ciel! 
Au lieu du Soleil, plane un disque noir entouré 
d'une glorieuse couronne de lumière. Dans cette 
couronne éthérée, on voit des rayons immenses 
diverger du Soleil éclipsé; des flammes roses 
paraissent sortir de l'écran lunaire qui masque le 
dieu du jour. L'astronome étudie cet étrange entou- 
rage rendu visible par le passage de la Lune devant 
le disque radieux, tandis que le peuple surpris et 
toujours silencieux semble attendre avec anxiété la 
fin d'un spectacle qu'il n'a jamais vu et qu'il ne 
reverra plus. 

Soudain, un jet de lumière, un cri de bonheur 
sorti de mille poitrines annoncent le retour du 
joyeux Soleil, toujours pur, toujours fidèle. On 
croit entendre, dans ce cri universel, l'expression 
bien sincère d'une satisfaction non déguisée : 
€ G^était bien vrai, le Soleil, le beau Soleil, n'était 
pas mort, il était seulement caché; oui, quel bon- 
heur!... et pourtant, nous sommes enchantés d'avoir 
assisté à cette disparition d'un moment. » 

Chaque observation d'éclipsé présente des scènes 
analogues, plus ou moins variées. Lors de Téclipse 
du 18 juillet 1860, on vit, en Afrique, les femmes et 
les hommes se mettre les uns à prier, les autres à 
s'enfuir vers leurs demeures. On yit aussi des ani- 



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308 CONTEMPLATIONS SaENTIFIQUES 

maux se diriger vers les villages comme aux appro- 
ches de la nuit, les canards se réunir en groupes 
serrés, les hirondelles se jeter contre les maisons, 
les papillons se cacher, les fleurs, et notamment 
celles de THibiscus africanus, fermer leurs corolles. 
En général, ce sont les oiseaux, les insectes et les 
fleurs qui parurent le plus influencés par Tobscurité 
due à l'éclipsé. 

Lors de Téclipse du 18 août 1868, que M. Janssen 
était allé observer dans Tlnde anglaise, les indigènes 
mis à sa disposition pour le servir se sauvèrent tout 
juste au moment où elle commença et coururent 
se baigner. Un rite de leur religion leur commande 
de se plonger dans l'eau jusqu'au cou pour conjurer 
l'influence du mauvais esprit. Us revinrent quand 
tout fut fini. 

Pendant celle du 15 mai 1877, les Turcs avaient 
fait une véritable émeute, malgré leurs préparatifs 
de guerre avec la Russie, et tiraient des coups de 
fusil au Soleil pour le délivrer des serres du Dra- 
gon. Les journaux illustrés ont même représenté, 
d'après nature, cette scène fort curieuse pour notre 
époque ! 

Pendant celle du 29 juillet 1878, qui fut totale 
pour les États-Unis, un nègre, pris subitement 
d'un accès de terreur et convaincu de l'arrivée de 
la fin du monde, égorgea subitement sa femme et 
ses enfants. 

Dans notre lumineuse Europe, il reste encore 
quelques vestiges des anciennes craintes, et l'on 
associe encor-e quelquefois ces phénomènes, comme 
les faits désagréables de la météorologie, tels que 
les orages, les inondations, les tempêtes, à d'an- 



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LES DERNIÈRES ÉCLIPSES DE SOLEIL 309 

tiques croyances sur la colère divine. Mais ne nous 
étendons pas sur ces préjugés. 

L'une des dernières belles éclipses a été celle du 
17 mai d882. Une société d'astronomes s^était rendue 
en Egypte pour Tobserver. Un temps magnifique, 
une installation commode, des conditions de voyage 
fort agréables ont admirablement favorisé leurs 
projets. La durée de la totalité ne surpassait guère 
une minute, mais on n'a pas perdu une seconde 
et, en se divisant le travail, en s'y préparant ponc- 
tuellement, les missionnaires de la science ont tiré 
un merveilleux parti de cet instant précieux et ra- 
rissime. 

On avait choisi d'un commun accord, sur la ligne 
de l'éclipsé centrale calculée d'avance, la situation 
de Sohag, située sur les bords du Nil, à cent kilo- 
mètres environ au sud de Siout. Le campement des 
astronomes a été installé juste sur la ligne centrale 
de la totalité. Toutefois, comme le cône d'ombre de 
la Lune n'avait que vingt-un kilomètres de largeur 
pendant cette éclipse si étroite, on ne se trouvait 
qu'à dix kilomètres environ de l'atmosphère éclairée 
de part et d'autre de la zone de totalité, de sorte 
que la nuit n'a pas été complète, et que les étoiles 
de première grandeur et les planètes ont été seules 
visibles. 

Le jour de Téclipse, nos savants avaient reçu la 
visite du gouverneur général. La garde militaire 
avait été renforcée, non seulement pour satisfaire 
la curiosité bien légitime des officiers et des soldats, 
mais encore parce que le bruit courait que les faux 
prophètes du Soudan avaient jeté un anathème spé- 



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3i0 œNTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

cial sur tous les observateurs de Téclipse. L'aspect 
du campement astronomique et de son entourage 
était des plus pittoresques. 

Les jours précédents, des nuages avaient obscurci 
le ciel, juste à l'heure à laquelle devrait arriver 
l'éclipsé. Mais la matinée du 47 se leva radieuse et 
pure, et, au moment annoncé par les calculs, la 
Lune entama le disque solaire. 

Tandis que le paysage s'assombrissait et que le 
ciel et les eaux du Nil prenaient cette teinte blafarde 
indescriptible qui n'appartient qu'aux éclipses, un 
profond murmure s'éleva sur la colline de Sohag. 
C'était comme un mugissement et comme une plainte 
lamentable; ce murmure augmenta jusqu'au moment 
de la totalité et se changea en un immense cri d'ad- 
miration lorsque, la Lune ayant entièrement cou- 
vert le Soleil, L'atmosphère glorieuse de l'astre du 
jour rayonna dans toute sa splendeur et dans toute 
sa majesté. Puis, il se fit un grand silence. Dans le 
camp des astronomes, chacun remplissait le rôle 
spécial pour lequel il s'était si longuement préparé. 
Les uns examinent directement le phénomène dans 
le champ du télescope ; les autres prennent des pho- 
tographies des différentes phases; ceux-ci dirigent 
des spectrocopes vers la couronne lumineuse qui 
environne le Soleil; ceux-là épient plus spécialement 
ce qui se passe juste au bord de la Lune. Tout à coup, 
un visiteur inattendu apparaît dans le voisinage 
du Soleil; c'est une charmante comète assez- lumi- 
neuse, légèrement courbée, qui flotte dans l'espace, 
sur la droite du Soleil, à la distance seulement d'un 
diamètre solaire, et offrant elle-même à peu près 
aussi un diamètre solaire de longueur. Cette comète 



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LES DERNIÈRES ÉCLIPSES DE SOLEIL 311 

est complète en elle-même, offrant un noyau et une 
queue, et son éclat est presque égal à celui de la 
couronne de lumière qui environne l'astre du jour. 
Elle est visible à l'œil nu, et, de plus, elle se photo- 
graphie d'elle-même sur les plaques préparées pour 
l'éclipsé. 

Soixante-douze secondes ont passé, comptées par 
les gardiens préposés aux travaux de l'éclipsé : un 
éclatant rayon de lumière s'échappe du Soleil; le 
phénomène est accompli. 

L'aspect général du Soleil éclipsé était à peu près 
analogue à celui de l'éclipsé de 4871, et ne ressem- 
blait pas à celui de Téclipse de 1878. Or, en 1871, le 
Soleil se trouvait dans une période de maximum de 
taches et de grande activité, tandis qu'en 1878 il tra- 
versait une période de minimum. Ce fait prouve que 
le voisinage immédiat du Soleil varie selon les 
années, et que la couronne glorieuse qui brille en 
ces régions incendiées est toute différente aux épo- 
ques de maximum qu'aux époques de minimum. 
Son étendue et sa densité sont variables comme sa 
forme. Ses éléments constitutifs sont ceux qui domi- 
nent dans l'atmosphère solaire; l'hydrogène y est à 
l'état d'incandescence. 

L'observation de cette éclipse a été d'autant plus 
intéressante que le Soleil passait, comme nous 
l'avons dit, par une période de grande activité et 
que son disque était parsemé d'énormes taches qui 
ont été successivement couvertes par le disque de la 
Lune. Même dans les régions où l'éclipsé n'était que 
partielle, son observation n'a pas été sans intérêt. 

L'éclipsé totale du 6 mai 1883 a été remarquable 



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3i2 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

par sa durée. Pendant près de six minutes, la Lune 
est passée devant le Soleil, l'éclipsant complète- 
ment, et remplaçant le jour par une nuit étoiles. 
C'est un temps triple de celui des éclipses ordi- 
naires. 

La ligne de la phase centrale de Féclipse était tout 
entière comprise dans l'océan Pacifique sud. M Jans- 
sen, directeur de l'Observatoire de Meudon, M. Trou- 
velot, astronome attaché au même établissement, 
M. Tacchini, directeur de l'Observatoire de Rome, 
M. Pahsa, astronome de l'Observatoire de Vienne, 
d'autres astronomes européens, se sont embarqués 
pour les îles Carolines, situées par 452 degrés de 
longitude ouest et 9 degrés de latitude sud, et pour 
l'île Flint, par 154 degrés de longitude ouest et 
11 degrés de latitude sud. La marine des États-Unis 
a mis un navire de guerre à la disposition de l'Aca- 
démie américaine pour l'observation du même phé- 
nomène. 

Cette éclipse était particulièrement attendue, [à 
cause des questions actuellement pendantes sur la 
constitution physique du Soleil, et celle des espaces 
inexplorés qui l'avoisinent, et qui ne peuvent être 
étudiés que pendant les éclipses totales, lorsque 
ces régions sont soustraites pour nous à l'éblouisse- 
ment causé par l'astre du jour. 

La grande éclipse asiatique de 1868, qui arriva si 
merveilleusement, à propos et par sa longue durée 
et par la maturité des problèmes qu'on allait abor- 
der, nous permit en quelque sorte de déchirer le 
voile qui nous cachait les phénomènes existant au 
delà de la surface visible du Soleil. C'est alors que 
l'on découvrit Ténigme tant cherchée de la nature 



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LES DERNIÈRES ÉCLIPSES D£ SOLEIL 313 

de ces protubérances rosacées qui entourent d'une 
manière si singulière le limbe du Soleil éclipsé. 

L'analyse spectrale nous apprit que ce sont d'im- 
menses appendices appartenant au Soleil et formés 
presque exclusivement de gaz hydrogène incandes- 
cent. Presque aussitôt, la méthode suggérée par 
cette même éclipse et qui permet d'étudier journel- 
lement ces phénomènes révéla les rapports de ces 
protubérances avec le globe solaire. On reconnut 
que ces protubérances ne sont que des jets, des 
expansions d'une couche de gaz et de vapeurs de 
10 secondes environ d'épaisseur (7180 kilomètres) 
où l'hydrogène domine, et qui est à très haute tem- 
pérature en raison de son contact avec la surface de 
la fournaise solaire. Cette atmosphère est le siège 
de fréquentes éruptions de vapeurs venant du globe 
solaire, parmi lesquelles on remarque principale- 
ment le sodium, le magnésium, le calcium. On doit 
même admettre que dans les parties les plus basses 
de cette chromosphèrej comme elle a été désignée, 
la plupart des vapeurs qui, dans le spectre solaire, 
donnent naissance aux raies obscures qu'il nous 
présente, existent à l'état de haute incandescence. 

Ainsi la découverte d'une nouvelle enveloppe 
solaire, la nature reconnue des protubérances et 
la connaissance de leur rapport avec l'astre incan- 
descent, enfin la conquête d'une méthode pour 
l'étude journalière de ces phénomènes, tels furent 
les fruits que donna l'analyse spectrale appliquée 
à l'étude de cette longue éclipse de 1868. 

Mais une éclipse totale nous présente encore d'au- 
tres manifestations complètement inexpliquées. On 
voit au delà des protubérances et de l'anneau atmos- 



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314 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

phérique solaire une magnifique auréole ou couronne 
lumineuse d'un éclat doux et de teinte argentée, 
qui paraît s'étendre jusqu'à des centaines de milliers 
de lieues tout autour du Soleil. 

L'étude de ce beau phénomène a déjà été entre- 
prise et a occupé les astronomes pendant les éclipses 
de 1869, 1870, 1871. Mais l'auréole ou la couronne, 
bien que constituant un brillant phénomène, possède 
en réalité une faible puissance lumineuse. De là la 
difficulté d'obtenir son spectre avec ses vrais carac- 
tères. Aussi les astronomes différèrent-ils d'abord 
sur la véritable nature du phénomène. En 1871, et 
par l'emploi d'un instrument extrêmement clair, on 
parvint à prouver définitivement que le spectre de 
la couronne contient les raies brillantes de Thydro- 
gène et la raie verte dite 1474 des cartes de Kirch- 
hoff : observation qui démontre que cette enveloppe 
est constituée par des gaz brûlants formant une 
troisième zone gazeuse et lumineuse autour du 
Soleil. 

Si, en effet, la couronne était un simple phénomène 
de réflexion ou de diffraction, le spectre coronal 
ne serait qu'un spectre affaibli. Au contraire, les 
caractères du spectre solaire sont ici tout à fait 
subordonnés, et le spectre est celui des gaz protu- 
bérantiels et de la matière encore inconnue décelée 
par la raie 1474 du spectre et qui a reçu le nom 
d'Hélium^ parce qu'on ne l'a encore trouvée que 
dans le Soleil. Les observations faites pendant les 
éclipses de 1875, 1878, 1882 et 1883 se sont accor- 
dées dans la confirmation de ces résultats. 

Elles ont également confirmé la non-existence 
des planètes intramercurielles. 



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LES DERNIERES ECLIPSES DE SOLEIL 315 

Lorsque nous sommes en situation d'observer une 
éclipse totale — même partielle — de Soleil, profitons 
avec soin de la circonstance, et ne nous mettons pas 
en retard. N'imitons pas ce petit marquis du temps 
de Louis XV, qui, conduisant à l'Observatoire une 
élégante société féminine, un peu attardée par les 
petits soins de la toilette, arriva une demi-minute 
après la fin de Téclipse. Comme les dames refusaient 
de descendre de leur carrosse, un peu fâchées 
contre les exigences de la coquetterie : « Entrons 
toujours, mesdames, s'écria le petit-maître avec la 
plus fière assurance, M. de Gassini est un de mes 
meilleurs amis, et il se fera un véritable plaisir de 
recommencer Téclipse pour nous. » Ce descendant 
des croisés était aussi instruit que ses aïeux. Mais 
depuis, la science populaire a marché. 



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XI 



LE SOLEIL 

Source éblouissante de la lumière, de la chaleur, 
du mouvement^ de la vie et de la beauté, le divin 
Soleil a, dans tous les siècles, reçu les hommages 
empressés et reconnaissants des mortels. L'igno- 
rant l'admire parce qu'il sent les effets de sa puis- 
sance et de sa valeur; le savant l'apprécie parce 
qu'il a appris à connaître son importance unique 
dans le système du monde; l'artiste le salue parce 
qu'il voit dans sa splendeur la cause virtuelle de 
toutes les harmonies. Cet astre géant est véritable- 
ment le cœur de l'organisme planétaire; chacune 
de ses palpitations célestes envoie au loin, jusqu'à 
notre petite Terre, qui vogue à 37 millions de lieues, 
jusqu'au lointain Neptune, qui roule à 4100 mil- 
lions de lieues, jusqu'aux pâles comètes abandon- 
nées plus loin encore dans l'hiver éternel... et 
jusqu'aux étoiles, à des millions de milliards de 
lieues..., chacune des palpitations de ce cœur en- 
flammé lance et répand sans mesure l'incommen- 
surable force vitale qui va répandre la vie et le 
bonheur sur tous les mondes. 

Cette force émane sans cesse de l'énergie solaire et 



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318 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

se précipite tout autour de lui dans l'espace avec une 
rapidité inouïe; huit minutes suffisent à la lumière 
pour traverser l'abîme qui nous sépare de l'astre cen- 
tral; la pensée elle-même ne voit pas distinctement 
ce bond de 75 000 lieues franchi à chaque seconde 
par le mouvement lumineux. Et quelle énergie que 
celle de ce foyer! 108 fois plus large que la Terre en 
diamètre, 4 279 000 fois plus immense en volume, 
324 000 fois plus lourd comme masse. Comment 
nous figurer de pareilles grandeurs? 

En représentant la Terre par un globe de un 
mètre de diamètre, le Soleil serait représenté par 
un globe de 108 mètres. On se fera une idée d'un 
pareil globe, si l'on songe que la plus vaste coupole 
que l'architecture humaine ait jamais construite, le 
dôme de Florence, lancé dans les airs par le génie 
de Brunelleschi, ne mesure que 46 mètres de dia- 
mètre; le dôme de Saint-Pierre de Rome et celui du 
Panthéon d' Agrippa mesurent moins de 43 mètres ; 
le dôme des Invalides, à Paris, mesure 24 mètres, 
et celui du Panthéon 20 mètres et demi seulement. 
Ainsi, si Ton représentait le Soleil par une boule de 
la grosseur du dôme du Panthéon de Paris, la 
Terre serait réduite à sa dimension comparative par 
un boulet de 19 centimètres de diamètre. 

En plaçant le Soleil sur le plateau d'une balance 
assez gigantesque pour le recevoir, il faudrait placer 
sur l'autre plateau 324 000 terres pareilles à la 
nôtre pour lui faire équilibre. 

Cette masse énorme tient dans ses rayons tout 
son système. Si la comparaison n'était pas blessante 
pour le dieu Soleil, on pourrait dire qu'il est là 
comme l'araignée au centre de sa toile. Sur le 



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LE SOLEIL 3i9 

réseau de son attraction, les mondes se soutien- 
nent. Il plane au centre et tient tout dans sa puis- 
sance. Relativement à sa grandeur et à sa force, les 
mondes sont des jouets tournant autour de lui. 

Immense et majestueuse harmonie des mondes! 
Un mouvement universel emporte les astres, ato- 
mes de l'infini. La Lune gravite autour de la Terre, 
la Terre gravite autour du Soleil, le Soleil emporte 
toutes les planètes et leurs satellites vers la cons- 
tellation d'Hercule, et ces mouvements s'exécutent 
suivant des lois déterminées, comme l'aiguille de la 
montre qui tourne autour de son centre, et comme 
ces ondulations circulaires qui se développent à la 
surface d'une eau tranquille dont un point a été 
frappé. C'est une harmonie universelle, que l'oreille 
physique ne peut pas entendre, mais que l'oreille 
intellectuelle doit comprendre. 

Comment nous représenter la distance de 37 mil- 
lions de lieues qui nous sépare de l'astre du jour? 

Un moyen d'y parvenir, peut-être, serait de sup- 
poser qu'un mobile, un boulet de canon, par exem- 
ple, fût lancé d'ici au Soleil, de le suivre par la 
pensée et de concevoir le temps qu'il emploierait à 
franchir cette distance. Essayons. Chassé par une 
charge de six kilogrammes de poudre, un tel pro- 
jectile se meut avec une vitesse de 500 mètres dans 
la première seconde. S'il conservait cette vitesse 
uniforme jusqu'au Soleil, il lui faudrait voler en 
ligne droite pendant... neuf ans et huit mois pour y 
parvenir. 

Le Soleil est le siège d'explosions et de conflagra- 
tions épouvantables. Si l'espace compris entre cet 
astre et la Terre pouvait transmettre un son avec la 



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320 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIOCES 

vitesse ordinaire de propagation de 340 mètres par 
seconde, il fondrait à l'ébranlement sonore... treize 
ans neuf mois pour franchir cette distance. Il y 
aurait donc près de quatorze ans que Fexplosion 
solaire qui aurait donné naissance à ce bruit aurait 
eu lieu lorsque nous l'entendrions. 

Un convoi de chemin de fer mesurera peut-être 
cette distance sous une forme encore plus sensible. 
Supposons donc en imagination une voie ferrée allant 
en droite ligne d'ici à l'astre central. Eh bien! un train 
express voyageant à la vitesse constante de soixante 
kilomètres à Theure, soit un kilomètre par minute, 
emploierait 148 millions de minutes pour arriver au 
Soleil, c'est-à-dire 97 222 jours, ou 266 ans. Parti 
au 1*' janvier 1881, il ne terminerait sa route qu'en 
l'an 2153. En raison de la durée moyenne de notre 
vie, l'expédition sidérale n'arriverait à son but qu'à 
la septième génération, et ce ne serait que la qua- 
torzième qui pourrait rapporter des « nouvelles » 
de ce que le trisaïeul de son bisaïeul aurait vu ! Un 
voyageur parti avec cette vitesse, sous Louis XIII, 
arriverait seulement aujourd'hui. 

Le Soleil est la source puissante d'où découlent 
toutes les forces qui mettent en mouvement la Terre 
et sa vie. C'est sa chaleur qui fait courir le vent, 
monter les nuages, couler le fleuve, grandir la 
forêt, mûrir le fruit, et vivre Thomme lui-même. La 
force constamment et silencieusement dépensée 
pour élever les réservoirs de la pluie à leur hauteur 
atmosphérique moyenne, pour fixer le carbone dans 
les plantes, pour donner à la nature terrestre sa 
vigueur et sa beauté, a pu être calculée au point de 
vue mécanique; elle est égale au travail de 217 tril* 



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LE SOLEIL 321 

lions 316 milliards de chevaux-vapeur; 543 milliards 
de machines à vapeur d'une force effective de quatre 
cents chevaux chacune, travaillant sans relâche le 
jour et la nuit : voilà le travail permanent du Soleil 
sur la Terre ! 

Nous n'y songeons pas; mais tout ce qui marche, 
circule, vit sur notre planète est enfant du Soleil. 
Le vin généreux dont le transparent rubis égayé la 
table française, le Champagne qui pétille dans la 
coupe de cristal, sont autant de rayons de soleil 
emmagasinés pour notre goût. Les mets les plus 
succulents descendent du Soleil en fragments; 
chaque décimètre cube, chaque kilogramme de 
bois est construit par la main du Soleil. 

Le moulin qui tourne, sous Timpulsion de Teau ou 
du vent, ne tourne que par le Soleil. Et dans la nuit 
noire, sous la pluie ou la neige, le train bruyant et 
aveugle qui s'enfuit comme un serpent volant à 
travers les campagnes, se lance au-dessus des val- 
lées, s'engouffre sous les montagnes, sort en sifflant 
et se précipite sous les gares dont les yeux pâles 
brillent silencieusement à travers le brouillard; au 
milieu de la nuit et du froid, cet animal moderne 
engendré par l'industrie humaine est encore un fils 
du Soleil : le charbon de terre qui nourrit ses en- 
trailles, c'est du travail solaire emmagasiné depuis 
des millions d'années sous les couches géologiques 
du globe. 

Autant il est certain que la force qui met la montre 
en mouvement dérive de la main qui Ta remontée, 
autant il est certain que toute puissance terrestre 
découle du Soleil. C'est sa chaleur qui maintient les 
trois états des corps, solides, liquides et gazeux; 

Flammarion. — contempl. scientif. ti. 21 



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r. 



322 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

les deux derniers s'évanouiraient, il n'y aurait plus 
que du solide, l'eau et l'air lui-même seraient en 
blocs massifs, si la chaleur solaire ne les maintenait 
pas à l'état fluide. C'est le Soleil qui souffle dans Tair, 
qui coule dans l'eau, qui gémit dans la tempête, qui 
chante dans le gosier infatigable du rossignol. Il 
attache au flanc des montagnes les sources des 
rivières et les glaciers; et, par conséquent, les cata- 
ractes et les avalanches se précipitent avec une 
énergie qu'elles tiennent immédiatement de lui. 
Le tonnerre et les éclairs sont à leur tour une ma- 
nifestation de sa puissance. Tout feu qui brûle et 
toute flamme qui brille ont reçu leur vie du Soleil. 
Et, quand deux armées se heurtent avec fracas, 
chaque charge de cavalerie, chaque choc entre 
les bataillons ne sont autre chose que l'abus de la 
force mécanique du même astre. Le Soleil vient à 
nous sous forme de chaleur, il nous quitte sous 
forme de chaleur, mais, entre son arrivée et son 
départ, il a fait naître les puissances variées de notre 
globe. 

Présentées à notre esprit sous leur védtable 
aspect, les découvertes et les généralisations de la 
science moderne constituent donc le plus sublime 
des poèmes qui se soit jamais offert à l'intelligence 
et à rimagination de l'homme. 

La chaleur émise par le Soleil à chaque seconde 
est égale à celle qui résulterait de la combustion de 
onze quatrillions six cent mille milliards de tonnes 
de charbon de terre brûlant ensemble. 

Cette même chaleur ferait bouillir par heure 
deux trillions neuf cents milliards de kilomètres 
cubes d'eau à la température de la glace. 



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LE SOLEIL 3;ii3 

Essayez de comprendrai Que la fourmi essaye de 
boire rOcéan ! 

La surface solaire, loin d'ôtre parfaitement unie, 
présente une apparence irréguliëre et granulée. On 
reconnaît cet aspect lorsqu'on observe le Soleil avec 
un oculaire puissant dans les instants assez rares où 
notre atmosphère est parfaitement calme. Alors on 
voit que la surface est recouverte d'une multitude 
de petits grains ayant des formes différentes, parmi 
lesquelles l'ovale semble dominer. Les interstices 
très déliés qui séparent ces grains forment un réseau 
gris. 

Ainsi, la sm*face solaire n'est pas uniforme, mais 
elle se compose d'une multitude de points lumineux 
disséminés sur une espèce de réseau plus sombre; 
les nœuds de ce réseau s'élargissent quelquefois au 
point de former des pores; les pores, en s'élargis- 
sant davantage, finissent par donner naissance à une 
tache. Tel est Tordre dans lequel se succèdent ordi- 
nairement ces phénomènes; cette surface lumineuse 
du Soleil a reçu le nom de photosphère, 

A robservatoire de Meudon, M. Janssen est par- 
venu à photographier tous ces détails sur des clichés 
qui ne mesurent pas moins de 30 centimètres de 
diamètre, en un instant de pose qui varie entre 1/2000 
et 1/3000 de seconde. Ces photographies montrent 
la surface solaire couverte de fines granulations. La 
forme, les dimensions, les dispositions de ces élé- 
ments granulaires sont très variées. 

Ce sont ces grains lumineux qui produisent la 
lumière et la chaleur que nous recevons du Soleil; 
ils n'occupent que le cinquième environ de la sur- 
face solaire. Si, par une circonstance quelconque, 



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324 CONTEMPLATIONS SOENTIFIQUES 

ils se resserraient les uns contre les autres en se 
multipliant et en se condensant, le réseau sombre 
dans lequel ils flottent disparaîtrait, le Soleil enver- 
rait deux fois, trois fois, cinq fois plus de lumière, et 
la chaleur que nous en recevons s'accroîtrait dans 
la même proportion; si, au contraire, ils diminuaient 
de nombre ou s'enfonçaient sous la couche obscure, 
adieu la lumière, la chaleur, et la Terre mourrait 
de froid rapidement. 

Nous appelons flamme et feu ce qui brûle, mais 
les gaz de l'atmosphère solaire sont élevés à un tel 
degré de température qu'il leur est impossible de 
brûler. 

On voit tout autour de l'astre des protubérances, 
des explosions dues à des projections d'hydrogène, 
lancées avec des vitesses qui surpassent 240 000 mè- 
tres par seconde. L'éruption se continue parfois 
pendant plusieurs heures et même pendant plu- 
sieurs jours, et ces immenses nuages lumineux 
restent suspendus sans se mouvoir, jusqu'à ce qu'ils 
retombent en pluies de feu sur la surface solaire. 
Comment concevoir, comment exprimer ces formi- 
dables opérations de la nature solaire? Si nous appe- 
lons cela un océan de feu, il faut ajouter que c'est 
un océan plus chaud que la fournaise embrasée la 
plus ardente, et aussi profond que l'Atlantique est 
large. Si nous appelons ces mouvements des oura- 
gans, il faut remarquer que nos ouragans soufflent 
avec une force de cent soixante kilomètres à l'heure, 
tandis que sur le Soleil ils soufflent avec une vio- 
lence de cent soixante kilomètres par seconde! Les 
comparerons- nous à des éruptions volcaniques? Le 
Vésuve a enseveli Pompéi et Herculanum sous ses 



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LE SOLEIL 325 

laves : une éruption solaire s'élevant en quelques 
secondes à cent mille kilomètres de hauteur englou- 
tirait la terre entière sous sa pluie de feu et réduirait 
en cendres toute la vie terrestre en moins de temps 
que vous n'en mettez à lire ces lignes... 

Tel est cet astre immense, aux rayons duquel 
nos existences sont suspendues; de sa surface agitée 
par les flots d'une éternelle tempête s'élancent 
constamment, avec la vitesse de l'éclair, les vibra- 
tions fécondes qui vont porter la vie sur tous les 
mondes. 



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XII 



LA DISTANCE DU SOLEIL 
MESURÉE PAR LES PASSAGES DE VÉNUS 



Le 8 décembre 1874 et le 6 décembre 1882, la pla- 
nète Vénus, qui gravite autour de Tastre radieux en 
suivant une orbite intérieure à celle de la Terre, est 
passée juste entre le Soleil et nous. Comme un petit 
point noir, la planète a échancrô Iç bord du Soleil à 
rinstant précis déterminé par le calcul; puis on l'a 
vue glisser lentement devant l'astre radieux comme 
une tache noire parfaitement visible à l'œil nu, se 
dirigeant vers le côté droit ou occidental du Soleil, 
où elle est sortie du disque également à l'heure assi- 
gnée par le calcul. 

Ces passages de Vénus devant le Soleil sont de la 
plus haute importance astronomique, et toutes les 
nations ont distribué leurs observateurs sur l'en- 
semble du globe terrestre, pour l'observer avec le 
plus grand soin. Ces observations ont pour but de 
vérifier la distance qui nous sépare du Soleil. Cette 
distance du Soleil est pour nous le mètre du système 
du monde. 

C'est l'unité de mesure à laquelle toutes les autres 



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328 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

distances célestes sont rapportées. De sa connais- 
sance précise dépend la valeur de notre juge- 
ment sur la grandeur de TUnivers. On conçoit donc 
que les astronomes se préoccupent d'obtenir, sur ce 
point capital, une notion absolument exacte et ma- 
thérnatiquement définie. 

La méthode employée par les astronomes pour la 
mesure des distances célestes est la même que celle 
dont les géomètres et les arpenteurs se servent pour 
la mesure d'un point à un autre point inaccessible. 
Supposons, par exemple, qu'il s'agisse de mesurer, 
sur la Terre, la distance qui sépare un certain point 
A, dans une prairie, du sommet d'un clocher G situé 
à une certaine distance au delà delà rivière. Chacun 
sait que la géométrie permet de faire très exactement 
cette mesure sans qu'il soit nécessaire de se trans- 
porter au sommet du clocher. Pour cela, on choisit, 
à quelque distance de A, un point B, d'où Ton voie 
sans obstacle les points A et G. A l'aide d'un instru- 
ment destiné à la mesure des angles, d'un grapho- 
mètre, l'arpenteur mesure d'abord l'angle formé par 
le clocher G avec les points A et B. Puis il se trans- 
porte en B et mesure aussi l'angle formé par le clo- 
cher avec le point B et A. Dès lors, il possède un 
triangle dans lequel il a mesuré deux angles; le 
troisième angle, celui du clocher, s'en déduit par 
une simple soustraction, puisque la somme des 
trois angles de tout triangle est constante et 
égale à deux angles droits, ou 180*. Il ne reste 
plus qu'à mesurer la base AB à l'aide d'un mètre ou 
d'une chaîne d'arpenteur pour déterminer, par un 
calcul tout aussi simple, le côté AG du triangle, qui 
est la distance cherchée. 



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LA DISTANCE DU SOLEIL 329 

La Lune étant le corps céleste le plus rapproché 
de nous, sa distance est la première qui a pu être 
exactement déterminée. On la connaît depuis deux 
mille ans avec une approximation remarquable, et il 
est vraiment impardonnable que tant de personnes 
l'ignorent encore à notre époque. Aristarque de 
Samos, qui vivait au troisième siècle avant notre ère, 
l'avait évaluée à 35 ou 40 diamètres terrestres. L'as- 
tronome Hipparque, dans le premier siècle avant 
notre ère, l'estima à 32 diamètres. En réalité, elle 
est de 30. C'est au milieu du siècle dernier, enl752, 
qu'elle fut établie définitivement par deux astrono- 
mes, observant en deux points très éloignés l'un de 
l'autre, l'un à Berlin, l'autre au Gap de Bonne-Espé- 
rance. Ces astronomes étaient deux Français, La- 
lande et Lacaille. L'un des côtés du triangle était 
formé par la ligne idéale qui, traversant l'intérieur de 
la Terre, joindrait Berlin au Cap de Bonne-Espérance. 
Les deux autres côtés étaient formés par les lignes 
qui iraient, l'une de Berlin au centre de la Lune, 
l'autre du Gap au même centre. L'observation montra 
que la distance moyenne de notre satellite est de 
96109 lieues de 4 kilomètres. Cette distance est aussi 
exactement connue que celle de Paris à Marseille, 

Pour mesurer la distance du Soleil, l'opération est 
un peu plus délicate; cet astre est 400 fois plus 
éloigné que la Lune. En réalité, celle-ci est tout pro- 
che de nous. C'est une province annexée par la 
nature à notre patrie. Un bon marcheur pourrait s'y 
rendre à pied pendant le cours de sa vie, et bien des 
facteurs ruraux ont parcouru un chemin égal à celui- 
là sans se douter que s'ils avaient marché en ligne 
droite, ils auraient pu aller jusqu'à la Lune. 



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330 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

L*angle que le diamètre de la Terre forme avec la 
Lune est donc relativement facile à mesurer. Mais il 
n'en est plus de même pour le Soleil. 

Ce globe enflammé, planant à une distance égale 
à presque 12000 diamètres terrestres, essayer de 
construire un triangle en prenant la Terre pour base 
et le Soleil pour sommet, c'est essayer de tracer un 
triangle en prenant pour l'un des côtés une ligne de 
1 millimètre de longueur, aux deux bouts de laquelle 
on élèverait deux lignes destinées à se rencontrer à 
une distance de 12 mètres. 

Un angle aussi aigu échappe à toute mesure. 

Il a donc fallu tourner la difi^culté, et c'est ce qu*a 
fait l'astronome Halley au siècle dernier en propo- 
sant d'employer pour cette mesure les passages de 
Vénus sur le disque solaire. Cette méthode consiste 
à constater que, pour deux observateurs assez éloi- 
gnés l'un de l'autre sur la Terre, Vénus n'occupe pas 
au même moment le même point sur le Soleil, et à 
mesurer la distance des points notés par chaque 
observateur. 

Supposons que deux observateurs soient placés 
aux deux extrémités d'un diamètre terrestre, chacun 
d'eux verra Vénus suivre une route différente devant 
le Soleil. C'est là une affaire de perspective. En 
étendant la main et en levant l'index verticalement, 
il nous masquera tel objet en fermant l'œil gauche 
et regardant de l'œil droit, et tel autre objet en fer- 
mant l'œil droit et regardant de l'œil gauche. Pour 
l'œil droit, il se projettera vers la gauche; pour 
l'œil gauche, il se projettera vers la droite. La diffé- 
rence des deux projections dépend de la distance à 
laquelle nous plaçons notre doigt. Dans cette com- 



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LA DISTANCE DU SOLEIL 331 

paraison familière, dont je demande humblement 
pardon à mes lecteurs, la distance qui sépare nos 
deux rétines représente le diamètre de la Terre, nos 
deux rétines sont nos deux observateurs, notre index 
représente Vénus elle-même, et les deux projections 
de notre index représentent les places différentes 
auxquelles les astronomes verront la planète sur la 
surface du Soleil. Pour que la comparaison fût com- 
plète, il serait mieux, au lieu d'étendre le doigt, de 
tenir une épingle à grosse tête à une certaine dis- 
tance de l'œil, de telle sorte que la tête se projetât 
sur un disque placé à plusieurs mètres, puis de faire 
voyager cette tête d'épingle devant le disque, en la 
regardant successivement de l'un et de l'autre œil. 

Considérons un instant les positions respectives 
du Soleil, de Vénus et de la Terre dans l'espace à 
l'heure du passage. Deux observateurs placés à la 
surface de la Terre, aussi éloignés que possible l'un 
de l'autre, observent Vénus; pour chacun d'eux, 
comme nous l'avons vu, elle se projette sur un point 
de la surface du Soleil. Joignons ces deux points par 
une ligne droite. La mesure de la distance qui sépare 
sur le Soleil ces deux points donne la distance du 
Soleil à la Terre, Tel est le principe de la méthode. 

Il y a, pour calculer la distance du Soleil, six mé- 
thodes différentes. Elles s'accordent toutes pour 
aboutir au chiffre 8" ,86, comme représentant la 
parallaxe du Soleil, c'est-à-dire l'angle auquel est 
réduit le demi-diamètre de la Terre vu à la distance 
de l'astre qui nous éclaire. Donc le globe terrestre, 
vu du Soleil, mesure 17",72. C'est la grandeur appa- 
rente d'une bille de m. 10 de diamètre vue à une 
distance de 1164 mètres ; ce n'est qu'un point. Vu du 



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332 CONTEMPLATIONS SaENTIFIQDES 

Soleil, notre monde tout entier, auquel nous attri- 
buons tant d'importance, n'est qu'un grain micros- 
copique. 

Nous savons donc par là que le Soleil trône à 
11 640 fois le diamètre de la Terre, c'est-à-dire à 
148 millions de kilomètres d'ici. 

Les expéditions envoyées pour l'observation du 
phénomène ont eu pour but de vérifier ce chiflfre, 
lequel d'ailleurs est déjà si sûr qu'il ne peut pas 
être notablement modifié. 

Ces passages se reproduisent, suivant une loi assez 
singulière, tous les 113 1/2 plus et moins 8 an^. 
Exemples : 

Différences. 

6 juin 1761 

8 ans. 

3 juin 1769 

105 — 

8 décembre 1874 

8 — 

6 décembre 1882 

122 - 

8 juin 2004 

8 — 

6 juin 2012 

105 — 

11 décembre 2117 

8 — 
8 décembre 2125 

et ainsi de suite. 

La dernière expédition n'a pas donné tous les 
résultats qu'on en attendait, et bien des savants ont 
eu le déplaisir de revenir dans leur patrie sans avoir 
pu même distinguer le Soleil, à cause de l'obstina- 
tion des mauvais temps en cette maison. Remarquons 
toutefois que dans l'hémisphère austral on est actuel- 
lement au cœur de l'été; il y a là de meilleures espé- 
rances que dans notre hémisphère pluvieux. Déjà, 



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LÀ DISTANCE DU SOLEIL 333 

du reste, à la fin du siècle dernier, Vénus s'était 
étrangement jouée des astronomes qui lui étaient le 
plus dévoués, et vraiment, quoique "nous ayons sou- 
vent déjà raconté l'histoire de Le Gentil, il est diffi- 
cile de la taire aujourd'hui. 

Cet astronome (que son nom aurait dû tout au 
moins sauver des rigueurs de la cruelle planète) en 
fut au contraire accablé. Il part en 1760 pour obser- 
ver le passage de 1761, mais la guerre des Anglais 
dans les Indes Tempôche d'arriver, il ne peut mettre 
pied à terre qu'après la date du passage. Passionné 
pour l'astronomie, il prend la décision héroïque de 
rester à Pondichéry pendant huit ans, pour attendre 
le prochain passage de 1769!... Gomme en cette sai- 
son (juin) le temps est généralement superbe dans 
ces parages, il ne doute pas d'un succès merveilleux, 
bâtit un observatoire, apprend la langue du pays, 
installe d'excellents instruments, atteint l*année 
bienheureuse, le mois de mai fortuné, les premiers 
jours de juin, illuminés d'un soleil splendide. 

Enfin le jour du passage arrive; mais le ciel se 
couvre, des nuages cachent le Soleil qui reste obsti- 
nément voilé, Vénus passe, et, quelques minutes 
après la sortie, le ciel s'éclaircit, l'astre radieux 
brille de nouveau et ne cesse pas de se montrer tous 
les jours suivants!... 

Ne pouvant se résoudre à attendre le passage sui- 
vant (de 1874), le pauvre astronome se décide à re- 
venir en France, manque deux fois de faire naufrage, 
et, en arrivant à Paris, constate que l'absence de 
toutes nouvelles ayant fait croire à sa mort, il a été 
remplacé à l'Académie... et ailleurs... à un degré si 
complet qu'il lui est même interdit de reprendre son 



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334 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

propre héritage, la justice ayant décidé qu'il était 
mort. Il finit par en mourir définitivement lui- 
même. 

Le prochain passage aura lieu le 8 juin 2004. Les 
astronomes pensent déjà à son observation et en ont 
déjà calculé toutes les circonstances. 



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..f 



XIII 

LA DISTANCE DES ÉTOILES 



L'idée de T Univers a subi, depuis le commence- 
ment de ce siècle, la plus complète des métamor- 
phoses, métamorphose dont peu d'hommes parais- 
sent encore se douter. Il n'y a guère plus d'un demi- 
siècle, on voyait encore des ^esprits cultivés douter 
du mouvement de la Terre. Mercier, membre de 
rinstitut, écrivait encore en 1815 : « Les savants 
auront beau faire, ils ne me feront jamais croire que 
je tourne comme un chapon à la broche. » Hélas I le 
spirituel littérateur tournait ainsi pendant sa vie, et 
il tourne encore depuis sa mort. Les savants eux- 
mêmes, qui admettaient, il y a moins d'un siècle, le 
mouvement de la Terre, se représentaient le système 
du monde comme un édifice borné par la frontière 
de Torbite de Saturne à une distance du Soleil cen- 
tral égale à 100 000 fois le diamètre de la Terre, ou 
à 327 millions de lieues environ. Les étoiles étaient 
fixesy distribuées sphériquement, à une distance peu 
supérieure à celle de Saturne. Au delà, on admettait 
volontiers un espace vide, entourant l'Univers. 

La découverte d'Uranus, en 1785, fit voler en 



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336 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

éclats cette ceinture formée par l'orbite de Saturne 
depuis l'antiquité. D'un seul coup, elle recula les 
frontières de la domination solaire à la distance de 
732 millions de lieues du centre du système, c'est- 
à-dire au delà de l'espace où Ton supposait vague- 
ment les étoiles. La découverte de Neptune, en 
1846, transporta de nouveau ces limites à une dis- 
tance devant laquelle nos pères auraient frémi : 
l'orbite décrite par cette dernière planète connue 
du système est tracée à plus de un miUiard de 
lieues du Soleil. 

Mais la puissance attractive de cet astre immense 
s'étend plus loin encore. Au delà de l'orbite 
d'Uranus, au delà de la route ténébreuse lentement 
parcourue par Neptune, les déserts glacés de l'es- 
pace sont sillonnés par les comètes, ces vagabondes 
du ciel, légères et échevelées, qui, en véritables 
chauves-souris de la nuit éternelle, se jettent à 
corps perdu dans un vol oblique et sans fin, 
rebroussant chemin lorsqu'une autre attraction les 
appelle, et, poussées par une excentricité sans 
égale, tombent dans la parabole et dans l'hyper- 
bole. 

Il en est toutefois qui, soumises à l'attraction 
solaire, restent sujettes à son empire, ne voltigent 
point de système en système, suivent des courbes 
fermées, mais néanmoins s'éloignent à des distances 
qui dépassent de loin celles d'Uranus et de Nep- 
tune. Telle est la comète de Halley, qui s'enfonce 
dans l'espace jusqu'à un miUiard trois cents mil- 
lions de lieues du Soleil. Telle est la comète de 
1811, qui s'éloigne jusqu'à quinze milhards de 
lieues. Telle est encore celle de 1680, dont l'aphélie 



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LA DISTANCE DES ÉTOILES 337 

^t à 32 milliards de lieues du Soleil, lequel, vu de 
là, ne brille plus que comme une simple étoile, et 
qui cependant a encore le pouvoir de rappeler à lui 
la comète vaporeuse. Dans ces ténèbres silencieuses 
et glacées, la comète entend sa voix; elle se 
retourne vers lui et reprend son cours pour venir se 
réchauffer à ses feux, après une route immense 
qu'elle . n'emploie pas moins de quarante-quatre 
siècles à parcourir, son orbite entière embrassant 
quatre-vingt-huit siècles. 

Ces nombres peuvent cependant à peine être 
comparés à ceux qui expriment les distances des 
étoiles. Quel moyen. avons-nous de mesurer-ces dis- 
tances? Ici, ce n'est plus la dimension du globe ter- 
restre qui peut servir de base au triangle, comme 
dans la mesure de la distance de la Lune, et la dif- 
ficulté ne peut pas être tournée non plus, comme 
dans le cas du Soleil, par Tauxiliaire d'une autre 
planète. Mais, heureusement pour notre jugement 
sur les dimensions de l'Univers, la construction du 
système du monde offre un moyen d'arpentage pour 
ces lointaines perspectives, et ce moyen, en même 
temps qu'il démontre une fois de plus le mouve- 
ment de translation de la Terre autour du Soleil, il 
l'utilise pour la solution du plus grand des pro- 
blèmes astronomiques. 

En effet, la Terre, en tournant autour du Soleil à 
la distance de 37 millions de lieues, décrit par an 
une circonférence (en réalité c'est une ellipse) de 
232 millions de lieues. Le diamètre de cette orbite 
est donc de 74 millions de lieues. Puisque la révolu- 
tion de la Terre est d'une année, la Terre se trouve, 
en quelque moment que ce soit, à l'opposé du point 
Flammarion — contempl. scientif. ir. 22 



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338 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

OÙ elle se trouvait six mois auparavant et du point 
où elle se trouvera six mois plus tard. Autrement 
dit, la distance d'un point quelconque de l'orbite 
terrestre au point où elle se trouve à six mois de 
différence est de 74 millions de lieues. C'est là une 
longueur respectable et qui peut servir de base à un 
triangle dont le sommet serait une étoile. 

Le procédé pour mesurer la distance d'une étoile 
à la Terre consiste donc à observer minutieusement 
cette étoile à six mois d'intervalle, ou plutôt pen- 
dant une année entière, et à voir si cette étoile reste 
fixe, ou bien si elle subit un petit déplacement appa- 
rent de perspective, en raison du déplacement annuel 
de la Terre autour du Soleil. Si elle reste fixe, c'est 
qu'elle est à une distance infinie de nous, à l'ho- 
rizon du ciel pour ainsi dire, et que soixante- 
quatorze millions de lieues sont comme zéro devant 
cet éloignement. Si elle se déplace, on constate 
qu'elle décrit pendant l'année une ellipse, reflet de 
la translation annuelle de la Terre. 

Chacun a pu remarquer, en voyageant en chemin 
de fer, que les arbres, les objets les plus proches 
courent en sens contraire de nous, et d'autant plus 
vite qu'ils sont plus proches, tandis que les objets 
lointains situés à l'horizon restent fixes. C'est abso- 
lument le même effet qui se produit dans l'espace, 
par suite de notre mouvement annuel autour du 
Soleil. Seulement, quoique nous marchions incom- 
parablement plus vite qu'un train express (onze cents 
fois plus!) et que nous fassions 643 000 lieues par 
jour, 26500 lieues par heure, les étoiles sont toutes 
si éloignées que c'est à peine si elles bougent. Nos 
74 millions de lieues de déplacement ne sont 



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LA DISTANCE DES ÉTOILES 339 

presque rien, pour les plus proches mêmes. Quel 
malheur de ne pas habiter Jupiter, Saturne, Uranus 
ou Neptune ! Avec leurs orbites cinq, neuf, dix-neuf 
et trente fois plus larges que la nôtre, les habitants 
de ces planètes ont dû pouvoir déterminer la dis- 
tance d'un bien plus grand nombre d'étoiles que 
nous n'avons encore pu le faire. 

On ne connaît la distance de quelques étoiles que 
depuis Tannée 1840. C'est dire combien cette décou- 
verte est récente, et c'est à peine si Ton commence 
maintenant à se former une idée approchée des dis- 
tances réelles qui séparent les étoiles entre elles. La 
parallaxe de la 61« du Cygne, la première qui ait 
été connue, a été déterminée par Bessel et résulte 
d'observations faites à Kœnigsberg, de 1837 à 1840. 

Deux méthodes se présentent pour déterminer ces 
parallaxes. La première consiste à comparer entre 
elles les positions observées à six mois d'intervalle; 
la seconde, à découvrir un mouvement apparent 
dans une étoile (comparée à une étoile immobile 
située beaucoup plus loin que celle qu'on étudie), 
mouvement apparent dû à la perspective causée par 
la translation annuelle de la Terre sur son orbite. 
Cette dernière méthode est maintenant la plus 
employée. Le résultat de l'une et de Tautre est de 
montrer sous quel angle on verrait de l'étoile le 
demi-diamètre de l'orbite terrestre. 

Depuis Tannée 1840, Tattention des astronomes 
s'est souvent portée vers cette même recherche, et 
des milliers de calculs ont été faits. On est parvenu 
à grand'peine à déterminer la parallaxe de qtœl- 
ques étoiles. Et encore les erreurs d^observation iné- 
vitables masquent-elles souvent les résultats. Que 



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340 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

Ton songe, en effet, que nulle étoile n'est assez 
proche pour offrir une parallaxe d'une seconde! 
Une seconde, c'est la dimension à laquelle se rédui- 
rait un cercle d'un mètre de diamètre transporté à 
206 kilomètres, ou à plus de 50 lieues de distance 
de l'œil. Cela paraît moins que rien. C'est l'épaisseur 
d'un cheveu, d'un dixième de millimètre, tendu & 
20 mètres de distance de notre œil. Le mouvement 
annuel apparent d'une étoile qui révèle sa distance 
s'accomplit tout entier dans cette épaisseur! Pour 
un observateur transporté dans l'étoile la plus rap- 
prochée de nous, ce cheveu cacherait toute la dis- 
tance qui sépare la Terre du Soleil. 

Aucune étoile n'offrant une parallaxe égale à une 
seconde, il en résulte qu'aucune n'est à moins de 
206 265 fois 37 millions de lieues. L'espace qui 
environne le système planétaire dans toutes les 
directions est dépourvu d'étoiles jusqu'à cette dis- 
tance au moins. Quand on a atteint la limite du 
système solaire et la planète Neptune, on ne s'est 
avancé que bien peu vers les étoiles les plus voi- 
sines; on est alors là sur le bord d'un fossé immense 
dont la largeur dépasse de beaucoup l'intervalle 
entre notre Soleil et la planète la plus lointaine. 

A mesure qu'on s'éloigne de notre Soleil, son 
éclat et sa chaleur diminuent, et, vu d'Uranus et 
de Neptune, il n'a plus qu'un disque bien réduit. 
S'éloignant encore davantage, on arrivera à un point 
où il ne sera plus qu'une brillante étoile perdue 
dans le firmament. Mais ce voyage, qui nous a tant 
écartés du Soleil, ne nous a pas encore assez rappro- 
chés des étoiles pour que quelqu'une, se levant à 
ce nouvel horizon, commence à prendre les dimen- 



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LA DISTANCE DES ÉTOILES 341 

sions d'un Soleil et à verser autour d'elle des feux 
illuminant l'espace. Dans cet intervalle, dans ce ter- 
rain neutre où l'on n'appartient ni à notre système, 
ni à un autre, le ciel est sans soleil, il n'est paré 
que d'étoiles : c'est une nuit; il n'y a plus que ce 
que nous voyons dans nos ténèbres quotidiennes, 
c'est-à-dire 

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles. 

Le poète semble avoir fait ce beau vers pour 
peindre cette obscurité, qui n'est pas l'obscurité 
absolue et à laquelle se mêle, pour la tempérer, la 
lueur de millions de soleils. 

En concordance avec ce peu de lumière est le 
peu de chaleur qui règne dans ces lieux, non pas 
pourtant un froid absolu, non pas même un froid 
excessif, allant à 800 ou 1000 degrés au-dessous de 
zéro, mais un froid tempéré jusqu'à un certain point, 
et qu'on évalue à 270 degrés au-dessous de la glace 
fondante. C'est « l'obscure chaleur qui tombe des 
étoiles » et qui, émanant de tant de corps flam- 
boyants, empêche la température de descendre où 
elle irait, si on les supposait absents des régions 
célestes. Voilà donc le dernier coup d'œil jeté sur 
ces choses : un espace sombre et froid, une matière 
chaotique disséminée, et çà et là des aggloméra- 
tions chaudes et lumineuses capables de produire 
et d'entretenir la vie là où les autres conditions se 
trouvent réunies. 

L'étoile la plus rapprochée de nous, alpha du 
Centaure, se rencontrera à une distance de 226 400 
fois le rayon de l'orbite terrestre, c'est-à-dire de 



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342 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

8376800 millions de lieues. C'est notre voisine, et 
telle e3t probablement la distance minimum qui 
sépare les étoiles les unes des autres : huit trillions 
de lieues. Comme on le sait, chaque étoile brille 
par sa' propre lumière et est un soleil analogue au 
nôtre, entouré sans doute d'un système de planètes 
habitées. Si nous pouvions nous approcher de l'une 
quelconque d'entre elles, nous éprouverions la 
même impression qu'en allant de Neptune au 
Soleil : l'étoile s'agrandirait à mesure que nous 
approcherions, elle offrirait bientôt un disque cir- 
culaire, et irait se développant insensiblement jus- 
qu'à devenir aussi grande que notre Soleil, vu de la 
Terre : puis, ce disque lumineux, continuant à 
s'agrandir en raison de notre rapprochement, arri- 
verait, un certain moment, à s'ouvrir comme une 
fournaise béante emplissant le ciel entier, éblouis- 
sement colossal devant lequel nous nous anéanti* 
rions, fondus comme de la cire, vaporisés comme 
une goutte d'eau tombée sur un fer rouge!... Ainsi 
est chaque étoile. 

La plus brillante étoile de notre ciel, Sirius^ est 
un soleil dont le volume, si Ton en juge par sa 
lumière, doit être 2 600 fois plus considérable que 
notre Soleil. Sa distance est de 897000 fois 37 mil- 
lions, c'est-à-dire de 33 tHllions de lieues. 

Signalons encore, parmi nos voisines, la 70« 
d'Ophiuchus, située près de l'équateur. J'ai calculé 
qu'elle pèse environ trois fois plus que notre Soleil, 
c'est-à-dire 900000 fois plus que la Terre. Sa dis- 
tance est de 1 400 000 fois le demi-diamètre de l'or- 
bite terrestre, c'est-à-dire 54 trillions de lieues. 

L'étoile Gapella plane à 170 trillions de lieues 



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LA DISTANCE DES ÉTOILES 343 

d'ici, distance que la lumière, qui vole en raison 
de 75000 lieues par seconde, n'emploie pas moins 
de soixante et onze ans et huit mois à traverser, de 
telle sorte que le rayon lumineux que nous rece- 
vons en 1880, par exemple, de cette belle étoile, 
est parti de son sein en 1809. Elle pourrait être 
éteinte depuis 1807, et nous la verrions encore. Elle 
pourrait s'éteindre aujourd'hui, et les habitants de 
la Terre l'admireraient encore dans leur ciel jus- 
qu'en l'année 1951. Réciproquement, s'il y avait, 
sur les planètes qui gravitent autour de Gapella, 
des esprits dont la vue transcendante fût assez par- 
faite pour découvrir de là-haut notre petite terre 
perdue dans les rayons de notre Soleil, ils verraient 
actuellement, de cette distance, la Terre de l'année 
1809, et seraient en retard de soixante et onze ans 
et huit mois sur notre histoire *. 

Ce sont là les étoiles les plus proches de nous. 
Toutes les autres sont incomparablement plus éloi- 
gnées. 

Il y a des étoiles dont la lumière ne peut nous 
arriver qu'après cent ans, mille ans, dix mille ans 
de marche incessante de 75 000 lieues par seconde. . . 
Qu'on essaye de suivre par la pensée le trajet d'une 
pareille flèche. 

Pour traverser l'Univers sidéral dont nous faisons 
partie (la voie lactée), la lumière n'emploie pas 
moins de quinze mille ans. 

Pour venir de certaines nébuleuses, elle doit 
marcher pendant plus de trois cents fois ce temps, 
pendant cinq millions d'années... 

1, Voy. notre ouvrage Récits de V Infini^ Lumen^ histoire 
d^une âme. 



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344 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

Chacune de ces étoiles est un Soleil. Malgré l'ap- 
parence causée par la perspective de l'éloignement, 
d'immenses distances séparent tous ces systèmes du 
nôtre, distances telles que les plus hauts chiffres de 
notre numération si puissante sont à peine en état 
de dénombrer les plus faibles d'entre elles. Un éloi- 
gnement réciproque, que nos chiffres ne peuvent 
exprimer, sépare ces étoiles les unes des autres, les 
reculant de profondeurs en profondeurs. 

Malgré ces intervalles prodigieux, ces soleils sont 
en nombre si considérable que leur éaumération 
surpasse encore elle-même tous nos moyens; les 
millions joints aux millions ne parviennent pas non 
plus à en dénombrer la multitude ! . . . Que la 
pensée essaye, s'il lui est possible, de se représenter 
à la fois ce nombre considérable de systèmes et les 
distances qui les séparent les uns des autres! Con- 
fondue et bientôt anéantie à l'aspect de cette richesse 
infinie, elle ne saura qu'admirer en silence cette 
indescriptible merveille. S'élevant sans cesse par 
delà les cieux, franchissant les plages lointaines de 
cet océan sans bornes, elle découvrira toujours un 
nouvel espace, et toujoui's de nouveaux mondes se 
révéleront à son avidité... ; les cieux succéderont aux 
cieux, les sphères aux sphères...; après les déserts 
de l'étendue s'ouvriront d'autres déserts, après des 
immensités d'autres immensités...; et lors même 
qu'emportée sans trêve pendant des siècles avec la 
rapidité de la pensée, l'âme perpétuerait son essor 
au delà des bornes les plus inaccessibles que l'ima- 
gination puisse concevoir, là même, l'infini d'une 
étendue inexplorée resterait encore ouvert devant 
elle...; l'infini de l'espace s'opposerait à l'infini du 



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LA DISTANCE DES ÉTOILES 345 

temps, rivalisant sans cesse, sans que jamais l'un 
puisse l'emporter sur l'autre... ; et l'esprit s'arrête- 
rait, exténué de fatigue, au vestibule de la création 
infinie comme s'il n'avait pas avancé d'un seul pas 
dans l'espace... 

Oh ! depuis cette terre où rampent les mortels, 
De l'espace fuyant les vides éternels, 
Qui sondera des cieux l'insondable distance. 
Quand, après l'infini, l'infini recommence? 



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XIV 

LA CONQUÊTE DES AIRS ET LE CENTENAIRE 
DE MONTGOLFIER 

Le 5 juin 1883 a marqué le centenaire de l'invention 
des ballons. Le jeudi 5 juin 1783, les frères Montgol- 
fier, qui avaient déjà fait plusieurs expériences à cet 
égard dans les ateliers de leur papeterie d'Annonay, 
et qui avaient ainsi préparé d'avance par la théorie 
et par la pratique un succès assuré, convoquèrent 
les membres des États particuliers du Vivarais, 
alors réunis à Annonay, pour assister à l'expérience 
qui devait rendre publique leur découverte. En pré- 
sence de la foule assemblée, un globe de toile doublé 
de papier, de 110 pieds de circonférence et d'une 
capacité de 22 000 pieds cubes, s'enleva, au grand 
ébahissement de tous les spectateurs, jusqu'à la 
hauteur d'environ 1 000 toises. L'atmosphère était 
calme, le vent était au midi et il pleuvait. La machine 
aérostatique resta environ dix minutes dans les 
airs, emportée doucement le long d'une ligne pres- 
que horizontale de 1 200 toises environ, puis, dégon- 
flée, elle descendit si légèrement qu'elle ne brisa ni 
les épis ni les échalas de la vigne sur laquelle elle 
vint se reposer. 



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348 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

C'était là une expérience à la fois simple et ma- 
gnifique. Depuis des siècles, bien des chercheurs 
avaient essayé de s'élever dans les airs. Lorsque 
Texpérience avait été tentée, c'était à l'aide d'ailes et 
de parachutes, et généralement les expérimentateurs 
avaient subi le sort d'Icare. Le calcul le plus élé- 
mentaire montre, en effet, que l'homme ne peut pas 
s'élever dans les airs par sa seule force musculaire, 
par cette raison que la pesanteur tend à le faire 
tomber de 4 mètres 90 par seconde et que sa force 
musculaire ne peut ni par un, ni par deux, ni par 
quatre battements d'ailes, contre-balancer l'attrac- 
tion de la planète. A côté de ces expérimentateurs, 
on trouve des théoriciens qui ont inventé des ballons 
avant Montgolfier. Ainsi, au moment où j'écris ces 
lignes, j'ai sous les yeux un petit poème latin, inti- 
tulé : Navis aeria, par Bernard Zamagua, Socie- 
tatis Jesu, Rome, 1768, dans lequel non seulement 
toute la théorie des ballons est donnée avec ses 
applications météorologiques, mais encore dans 
lequel on voit représenté par le dessin un navire 
aérien, composé de quatre ballons sphériques et 
d'une nacelle emportant trois aéronautes. Cent ans 
avant cette publication, avait été imprimé, avec une 
figure analogue qui a certainement inspiré l'auteur 
de celle-ci, le livre du jésuite Lana : Prodrome dell 
arte maestria, Brescia, 1670. 

Antérieurement encore, en 1650, Cyrano de Ber- 
gerac n'avait-il pas imaginé deux espèces originales 
de montgolfières : l'une, décrite dans son Voyage à 
la Lune^ consistant en un système de « fioles pleines 
de rosée, sur lesquelles le Soleil dardait des rayons 
si violents, écrit-il, que la chaleur, qui les attirait, 



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LA CONQUÊTE DES AIRS 349 

comme elle fait pour les nuages, m'éleva si haut 
qu'enfin je me trouvai au-dessus de la moyenne 
région » : l'autre, décrite dans son Histoire des 
États et Empires du Soleily consistant en un icosaè- 
dre de verre destiné à recevoir les rayons solaires 
qui en échauCFeront Tair et rélèveront par le vent 
froid venu d'en bas. Il ne serait pas difficile de 
trouver d'autres essais théoriques plus ou moins 
ingénieux. Mais, quoi qu'on en ait imaginé, quoi- 
qu'on ait vu, depuis des milliers d'années, la fumée 
monter, personne n'avait fait Y expérience du ballon, 
personne n'avait gonflé un globe d'air chaud et ne 
l'avait fait monter. 

L'anecdote du jupon de Mme Montgolfler posé 
au-dessus d'un réchaud est plausible. Nous ajoute- 
rons même que le seul fait d'être fabricant de 
papier plaçait Montgolfler dans les meilleures con- 
ditions possibles pour les essais à faire. Oui, cette 
expérience du 5 juin 1783 est toute simple. C'est 
l'œuf de Christophe Colomb. C'est la marmite de 
Papin. Elle n'en est pas moins magniflque, et Joseph 
Montgolfler ne serait-il connu que par cette seule 
journée, qu'il mériterait une statue au panthéon 
des héros du travail. 

Ce premier ballon libre, envolé dans les régions 
surhumaines, ne portait ni nacelle ni passagers, et 
peut-être Montgolfler lui-même n'osait-il pas rêver 
aux applications de la navigation aérienne. Mais 
cette première ascension fut une étincelle. Un 
enthousiasme indescriptible rayonna de toutes parts, 
se répandit sur la France, arriva à Paris et atteignit 
même les savants officiels. Le procès-verbal dressé 
par les États du Vivarais fut envoyé à l'Académie 



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350 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

des sciences, qui, sur rinvitation du comte deBre- 
teuil, ministre, nomma une commission. La renom- 
mée, plus rapide que la commission scientifique et 
plus enthousiaste que les académiciens, avait d'un 
seul essor franchi la distance d'Annonay à Paris et 
exalté Tardeur anxieuse des amis de la science et 
du progrès. Dès l'arrivée de la nouvelle, ce fut à qui 
reproduirait l'expérience des Montgolfier, quoique 
le procès-verbal ainsi que les explications des 
inventeurs fissent un certain mystère sur « l'espèce 
de gaz employé pour donner un fluide moins lourd 
que l'air ». C'était simplement de l'air chaud pro- 
duit par la combustion de paille hachée avec de 
la laine. 

Dès le 27 août, c'est-à-dire quatre-vingt-trois jours 
seulement après l'expérience d'Annonay, un ballon 
de 38 pieds de circonférence et de 943 pieds cubes, 
gonflé, celui-ci, à l'hydrogène (découvert six ans 
auparavant), était lancé du Champ-de-Mars, à Paris, 
devant des milliers de spectateurs, s'élevait à 488 
toises de hauteur, traversait la capitale émerveillée, 
disparaissait dans les nuages malgré la pluie, et 
allait retomber aux environs de Paris, à Gonesse, 
où les paysans épouvantés le percèrent de coups de 
fourches, l'assommèrent à coups de fléau et finale- 
ment le mirent en pièces en l'attachant à la queue 
d'un cheval. 

Cet aérostat avait été construit par un jeune pro- 
fesseur de physique, Charles, secondé par deux 
constructeurs, les frères Robert. 

Le roi Louis XVI et la reine Marie-Antoinette 
ayant exprimé le désir d'être témoins d'une ascen- 
sion, les frères Montgolfier transportèrent à Ver- 



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LA CONQUÊTE DES AIRS 351 

sailles, dans la cour du château, un magnifique 
aérostat de 57 pieds de hauteur sur 41 de diamètre, 
très élégant de forme et d'aspect, peint de bleu azur, 
portant des ornements d'or et présentant l'image 
d'une tente richement décorée. L'expérience eut 
lieu le 19 septembre, en présence de centaines d'in- 
vités et de milliers de curieux. On suspendit au globe 
aérostatique une cage dans laquelle on plaça un 
mouton, un coq et un canard. Au signal donné par 
le roi, Taérostat s'éleva dans les airs jusqu'à la hau- 
teur de 280 toises, pour aller descendre à quelques 
kilomètres, dans le bois de Vaucresson. On s'em- 
pressa autour du navire aérien. Il était descendu si 
tranquillement que l'on ne put s'empêcher de faire 
la remarque que, s'il eût porté des voyageurs, ceux- 
ci n'auraient couru aucun danger. Le canard parais- 
sait n'avoir aucunement souffert et le mouton con- 
tinuait, après la descente, de manger correctement 
l'herbe jetée dans sa cage, sans s'être sans doute 
aperçu du voyage qu'il venait de faire. 

L'esprit humain n'est pas accoutumé à s'arrêter 
sur le chemin de la solution d'un problème. La cage 
d'osier de Versailles se transformait devant le regard 
de l'ardeur française en un char aérien, et les Mille 
et une Nuits déroulaient leurs visions dans l'espace. 
Les poètes rêvaient. Les mathématiciens calcu- 
laient. Pourquoi l'homme ne tenterait-il pas lui- 
même le voyage? 

Une entreprise aussi nouvelle demandait, certes, 
un grand courage chez celui qui oserait le premier 
se confier à l'inconnu d'un voyage aérien. Deux 
hommes surtout temporisaient et craignaient : Mont- 
golfier et le roi. Le roi s'opposa d'abord à Texpé- 



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352 œNTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

rience, craignant que les voyageurs ne fussent trom- 
pés dans la région perfide des météores, qu'ils ne 
périssent égarés dans le mystère et que le feu de la 
montgolfière, que les expérimentateurs se propo- 
saient d'emporter pour allonger la durée de l'ascen- 
sion et être maîtres de la descente, mît leur vie en 
danger ou semât l'incendie sur son passage. Fina- 
lement, Louis XVI permit qu'on tentât l'expérience 
sur deux condamnés à mort que Ton embarquerait 
dans la nacelle. 

A cette nouvelle, l'un des esprits subjugués par 
la découverte, le jeune Pilâtre de Rozier, qui brû- 
lait du désir de s'élever dans les airs, s'indigne. 
Quoi! de vils criminels auraient les premiers la 
gloire de monter au ciell Non. Cela ne peut être; 
cela ne sera point. Il conjure, il supplie, il s'agite 
de cent manières, il remue la ville et la cour, il 
s'adresse aux personnes les plus en faveur à Versail- 
les ; il met dans son jeu la duchesse de Polignac, gou- 
vernante des enfants de France et toute-puissante 
sur l'esprit de Louis XVI. Celle-ci plaide chaleureu- 
sement sa cause auprès du roi. Le marquis d'Ar- 
landes, gentilhomme du Languedoc, avait fait avec 
enchantement une ascension captive en compagnie 
de Pilâtre; il s'offre au roi pour partager l'honneur 
du premier voyage aérien. Sollicité de tous les 
côtés, vaincu par tant d'insistance, Louis XVI se 
rendit. 

Les jardins de la Muette, près de Paris, furent le 
théâtre de ce premier voyage aérien. Dans une 
magnifique montgolfière mesurant 70 pieds de hau- 
teur sur 46 de diamètre, cubant 60000 pieds, ornée 
de l'image du Soleil et des chiffres du roi, portant 



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LA CONQUÊTE DES AIRS 3^3 

une nacelle circulaire élégamment drapée, Pilâtre 
de Rozier et le marquis d'Arlandes prirent pour la 
première fois congé de la Terre le 24 octobre 1783, 
à une heure de Taprès-midi. 

Un vent léger soufflait du nord-ouest. Le ciel, 
d'une délicieuse pureté, semblait s'être mis en fête; 
quelques nuages vaporeux voltigeaient dans l'atmo- 
sphère. La montgolfière s'éleva majestueusement 
jusqu'à 3000 pieds de hauteur, traversa Paris, sou- 
tenue pendant vingt-cinq minutes par le feu des 
deux Vestales nouvelles, ou plutôt des deux Promé- 
thées, et vint descendre dans la campagne, près du 
moulin de Croulebarbe, à Montrouge. Le soir, à 
cinq heures, le procès-verbal en était dressé au 
château de la Muette. Parmi ces signatures, on 
remarque celle de Benjamin Franklin, lequel, con- 
sulté sur « l'utilité » de la nouvelle invention, répon- 
dit simplement : « C'est l'enfant qui vient de naître. » 

Que l'on juge de l'enthousiasme produit par cette 
ascension I La conquête du ciel paraissait faite. Dans 
l'histoire entière de l'humanité, jamais découverte 
n'excita pareil applaudissement; jamais le génie et 
le courage de l'homme n'avaient remporté un triom- 
phe à l'apparence plus éclatante. Les sciences mathé- 
matiques et physiques recevaient le plus magnifi- 
que des témoignages, sous lequel on saluait l'aurore 
d'une ère inattendue. Désormais, l'homme régnait 
en maître sur la nature. Après avoir asservi le sol 
à sa puissance, après avoir fait courber la tête fré- 
.missante des vagues sous la carène de ses navires, 
il allait, triomphateur sublime, prendre possession 
des célestes domaines. L'imagination à la fois orgueil- 
leuse et confondue ne distinguait plus aucune hmite 

Flammarion. — contemp. scientif. ii. 23 



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354 CONTEMPLATIONS SCIÈNTIPIOUES 

à cette puissance; les portes de Tinfini s'étaient 
écroulées sous le dernier coup de pied de la témé- 
rité humaine. La plus grande des révolutions venait 
de sonner au cadran séculaire des destinées. 

Il faut avoir assisté à la frénésie de cet enthousiasme 
pour s'en rendre compte. Paris n'avait qu'une voix 
pour acclamer les conquérants de l'espace céleste, 
et alors, comme aujourd'hui, Paris donnait le signal 
à la France et la France le donnait au monde. 
Nobles et roturiers, savants et ignorants, grands et 
petits, le cœur de tous palpitait d'un seul batte- 
ment. 

Les rues débordaient de chansons, les librairies 
débordaient d'images et d'estampes, les salons ne 
s'entretenaient que de la nouvelle découverte, le 
poète se délectait déjà dans la contemplation supé- 
rieure des vastes scènes de la création, le prison- 
nier songeait à son évasion nocturne, le physicien 
visitait le laboratoire de la foudre et des météores, 
le général faisait son plan de bataille, le jeune 
garde-française s'envolait au ravissement de la 
fleur du castel, l'esprit fort proclamait un nouvel 
empiétement sur le domaine de Dieu, la piété crain- 
tive tremblait à l'approche des temps, le savant 
enregistrait un nouveau chapitre aux annales des 
connaissances humaines. Nul ne restait indifférent. 
Revoyez sous un coup d'œil général la marche pro- 
gressive de l'esprit humain, depuis les périodes les 
plus reculées jusqu'à nos jours : ni les chefs-d'œuvre 
de l'art et de l'éloquence, ni les législations souve- 
raines, ni les conquêtes du sabre, ni la locomotive, 
ni le télégraphe ne suscitèrent mouvement compa- 
rable à celui-là. C'était l'audace humaine, altière et 



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LA CONQUÊTE DES AIRS 355 

victorieuse, brillant au rang d'étoile dans Timmense 
étonnement des cieuxl 

Hélas! le premier aéronaute devait être aussi le 
premier martyr de la navigation aérienne. Deux ans 
plus tard, le 15 juin 1785, voulant entreprendre la 
traversée de la France en Angleterre, Pilâtre de 
Rozier fut précipité, avec son aérostat incendié, sur 
les bords de la mer, près de Boulogne : il était dans 
sa vingt-neuvième année. 

Pendant que les préparatifs du premier voyage 
en montgolfière occupaient nos hardis aéronautes, 
Charles et Robert préparaient, de leur côté, par une 
souscription nationale, une ascension en aérostat 
gonflé au gaz hydrogène. Le le»" décembre, aux 
Tuileries, les deux constructeurs s'élevaient, aux 
yeux de tout Paris assemblé, couvrant littéralement 
non seulement le jardin et les quais avoisinants, 
mais encore les ponts, les rues, les balcons, les 
fenêtres et les toits : de quelque côté qu'on regardât 
du haut de la nacelle, on ne voyait que des têtes. 

Mais déjà, ô faiblesses humaines! deux partis 
rivaux sont nettement dessinés : les partisans de 
Montgolfîer que le roi venait d'anoblir, et ceux du 
professeur Charles. On se jette au visage des épi- 
thèses malsonnantes. Vers midi, le bruit d'une 
émeute circule, et l'on assure que le roi s'oppose au 
départ du globe gonflé « d'air inflammable ». Charles 
accourt chez le ministre, de Breteuil, et lui repré- 
sente que si le roi est maître de sa vie, il n'est pas 
maître de son honneur. Enfin le canon qui doit 
annoncer le départ se fait entendre, les doutes se 
dissipent; Charles, prêt à partir, s'approche gracieu-^ 



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356- CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

sèment d'Etienne Montgolfier et lui présente un 
petit ballon captif : « C'est à vous, monsieur, lui 
dit-il, qu'il appartient de nous montrer la route des 
cieux. » Le bon goût et la délicatesse de cette pensée 
trouvent un écho prolongé dans les applaudisse- 
ments du public. Le petit ballon s'envole vers le 
nord-est, faisant resplendir au soleil sa brillante 
couleur d'émeraude. 

c Le Globe, échappé des mains de M. de Montgol* 
fier, écrit Charles lui-même dans sa relation, s'élança 
dans les airs et sembla y porter le témoignage de 
notre réunion : les acclamations l'y suivaient. Pen- 
dant ce temps, nous préparions à la hâte notre fuite; 
les circonstances orageuses qui nous pressaient 
nous empêchaient de mettre à nos dispositions 
toute la précaution que nous nous étions proposée 
la veille. Il nous tardait de n'être plus sur la terre. 
Le Globe et le char en équihbre touchaient encore 
au sol : nous jetons dix-neuf livres de lest et nous 
nous élevons au milieu du silence concentré par 
l'émotion et la surprise. 

« Jamais rien n'égalera ce moment d'hilarité qui 
s'empara de mon existence lorsque je sentis que je 
fuyais de terre : ce n'était pas du plaisir, c'était du 
bonheur. Échappé à la persécution et à la calomnie, 
je sentis que je répondais à tout en m'élevant au- 
dessus de tout. A ce sentiment moral succéda bien- 
tôt une sensation plus vive encore : l'admiration 
du majestueux spectacle qui s'offrait à nous* De 
quelque côté que nous abaissions nos regards, tout 
était têtes; au-dessus de nous, un ciel sans nuages; 
dans le lointain, l'aspect le plus délicieux. € mon 
ami, disais-je à Robert, quel est notre bonheur! 



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LA CONQUÊTE DES AIRS 357 

J'ignore dans quelle disposition nous laissons la 
terre, mais comme le ciel est pour nous! Quelle 
sérénité! Quelle scène ravissante! Que ne puis-je 
tenir ici le dernier de nos détracteurs et lui dire : 
Regarde, malheureux, tout ce qu'on perd à arrêter 
le progrès des sciences! » 

L'aérostat s'éleva à 300 toises, se dirigeant du côté 
d'Asnières, traversa la Seine à Saint-Ouen, puis à 
droite d'Argenteuil, passa au-dessus de Sannois, de 
Saint-Leu-Taverny, de l'Ile-Adam, et descendit à 
Nesles, à neuf lieues de Paris, parcourues en deux 
heures. 

Le duc de Chartres, qui les avait suivis à franc 
étrier, en compagnie de plusieurs gentilshommes, 
arriva pour les embrasser à la descente. Robert des- 
cendit le premier, et Charles voulut faire une seconde 
ascension. L'aérostat, délesté, s'élança comme une 
flèche jusqu'à la hauteur de 1 500 toises, où l'on revit 
le soleil, qui venait de se coucher. Le froid était 
très vif. La lune se levait dans les nuages. Une demi- 
heure après, il redescendit sur une belle plage en 
friche, auprès du bois de la Tour-du-Layn. 

Ce second voyage ouvrait définitivement l'ère de 
la navigation aérienne. Charles organisa les agrès 
de l'aérostation tels que nous les avons encore 
aujourd'hui : soupape, lest, appendice pour la dila- 
tation, etc. Nous n'y avons presque rien ajouté 
depuis cent ans. 

Au moment du départ, il y avait à Tune des fenê- 
tres des Tuileries la marquise de Villeroy, octogé- 
naire et sceptique (car, disait-elle, ce serait tenter 
Dieu lui-même que de prétendre s'élever dans les 
airs). Elle était là, roulée dans son fauteuil, n'ad- 



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358 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

mettant pas la possibilité de Tascension. Mais à 
peine les aéronautes, après avoir salué le public, 
eurent-ils dépassé la hauteur des arbres, que, pas- 
sant tout à coup de la plus complète incrédulité à 
une confiance sans bornes dans la puissance du 
génie : « Oh 1 les hommes, s'écria-t-elle en tombant 
à genoux, ils trouveront le secret de ne plus mourir, 
et ce sera quand je serai morte! » 

Tels furent les débuts de la navigation aérienne. 
Joseph Montgolfier s'éleva, à Lyon, le 19 janvier 
1784. C'était la troisième ascension, et Tintrépide 
Pilâtre en faisait partie. L'enthousiasme qu'ils ins- 
pirèrent était bien justifié, ne serait-ce qu'au point 
de vue purement artistique et esthétique. Aucun 
spectacle de la nature ne donne une impression 
comparable à celle que peut ressentir l'aéronaute 
suspendu à sa bulle de gaz au-dessus des campa- 
gnes illuminées par le soleil, endormies sous Taile 
de la nuit, ou vaguement éclairées par la lumière 
argentée de la lune. J'ai passé bien des heures dans 
cette contemplation sublime. On ne sait vraiment 
lequel est le plus merveilleux ou d'un coucher de 
soleil vu du haut des nuages embrasés, ou d'un 
lever de l'astre du jour éclatant comme une fanfare 
après le prélude de l'aurore, ou d'une nuit étoilée 
silencieusement traversée dans la nacelle de l'aéros- 
tat solitaire. Dans les douze voyages aériens que 
j'ai eu le bonheur de faire, dans les six ou sept 
cents lieues que j'ai parcourues au-dessus des 
paysages terrestres, aucune minute n'a ressemblé 
à une autre. Visions charmantes des panoramas 
aériens, elles ont glissé comme des rêves. Lors- 
qu'on a goûté à ces sensations délicieuses, on 



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LA CONQUÊTE DES AIRS 359 

regrette d'être condamné à habiter la surface de la 
terre. Il serait doux de demeurer en ces régions 
célestes *. 

Lorsque le problème de la* direction sera résolu 
— et il paraît sur le point de l'être — la locomo- 
tion aérienne détrônera toutes ses devancières. Nos 
successeurs sur la scène du monde verront l'atmos- 
phère sillonnée en tous sens par de légers navires, 
à une époque où, par l'harmonie même des progrès 
accomplis, il n'y aura plus de frontières entre les 
peuples, et où l'Europe entière sera une Répu- 
blique d'États-Unis vivant dans la lumière et dans la 
Liberté. 

1. Voy. mes Voyages aériens, journal de bord de douze 
voyages scientifiques eu ballon, 1 vol. in-12, avec plans topo- 
graphiques. 



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XV 



LA TRAVERSEE DE LA MANCHE EN BALLON 

Enfin, la voilà réalisée, cette séduisante tentative 
de la traversée du détroit, de France en Angleterre, 
tentative essayée maintes fois sans résultats depuis 
un siècle, et réussie juste pour illustrer le cente- 
naire de la découverte des aérostats. 

Le ballon Ville de Boulogne, monté par M. Lhoste, 
parti de Boulogne le dimanche 9 septembre 1883, à 
5 heures de l'après-midi, a atterri le même jour, 
à 11 heures du soir, sur la côte anglaise, dans Tîle 
de Man. , 

Cette traversée, la première que l'on ait accomplie, 
est le résultat de la plus louable persévérance. Dans 
chacune de ses tentatives précédentes, M. Lhoste 
avait été rejeté par les courants aériens, soit sur le 
continent, soit sur la mer du Nord. Il en avait été 
de même de tous ses prédécesseurs. Sur une fois 
que le vent souffle de l'Angleterre vers la France, il 
souffle vingt fois et davantage de la France vers 
l'Angleterre, lors même que la brise inférieure 
semble inviter à tenter la traversée. Il y a, au-dessus 
de ce petit bras de mer qui met en communication 



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362 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

l'Atlantique avec la mer du Nord, les plus curieuses 
et en même temps les plus perfides alternatives 
et superpositions de courants. Les observations de 
M. Lboste constituent à elles seules un fort inté- 
ressant chapitre de la météorologie. 

C'est là une belle expérience pour fêter le cen- 
tenaire de la découverte de Montgolfier. L'ombre 
de Pilâtre de Rozier doit en être jalouse. C'est de 
là, en effet, de Boulogne aussi, qu'il s'éleva en 1785, 
pour tenter la même traversée, accompagné de son 
jeune ami, Romain, l'un des constructeurs de l'aé- 
rostat. Il avait imaginé de réunir l'aérostat à la 
montgolfière : au-dessous d'un ballon à gaz hydro- 
gène, il suspendait une montgolfière. Il est assez 
difficile de bien apprécier les motifs qui le portèrent 
à adopter cette disposition, car il faisait sur ce point 
un certain mystère de ses idées. Il est probable que, 
par Taddition d'une montgolfière, il voulait s'affran- 
chir de la nécessité de jeter du lest pour s'élever 
et de perdre du gaz pour descendre. Le feu, activé 
ou ralenti, devait fournir une force ascensionnelle 
supplémentaire. 

Ce système mixte, qui devait, selon le jeune aéro- 
naute, faciliter l'ascension et la descente, a été jus- 
tement blâmé. C'était mettre le feu à côté de la 
poudrey disait Charles à Pilâtre. Mais celui-ci- n'écou- 
tait rien que son intrépidité. Il s'élança dans les 
airs, le 15 juin 1785, à sept heures du matin. 

« L' Aéro-Montgolfière s'élève lentement, impo- 
sante, dit un récit du temps; deux coups de canon 
retentissent, les aéronautes saluent, une foule con- 
sidérable leur répond par des cris de joie. Ils s'avan- 
cent ; bientôt ils planent sur la mer. Chacun, les yeux 



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LA TRAVERSÉE DE LA MANCHE EN BALLON ' 363 

fixés sur le fragile aérostat, l'observe avec crainte. 
Ils' étaient environ à cinq quarts de lieue en avant, 
au-dessus du détroit, à 700 pieds à peu près de 
hauteur, lorsqu'un vent d'ouest les ramène sur 
terre; déjà depuis vingt-sept minutes ils étaient 
dans les airs. 

« A ce moment, on crut s'apercevoir de quelques 
mouvements d'alarme de la part des voyageurs. 
On croit voir qu'ils abaissent précipitamment leur 
réchaud... Tout à coup, une flamme violette paraît 
au haut de l'aérostat; l'enveloppe du globe se replie 
sur la montgolfière et les malheureux voyageurs, 
précipités des nues, tombent sur la terre, presque 
en face la tour de Croy, à cinq quarts de lieue 
de Boulogne, et à trois cents pas des bords de la 
mer. » 

L'infortuné de Rozier fut trouvé dans la nacelle, 
le corps fracassé, les os brisés de toutes parts. Son 
compagnon respirait encore, mais il ne put proférer 
un seul mot, et quelques minutes après il expira. 

Ce furent là les deux premières victimes de la 
navigation aérienne. Le voyageur qui visite les 
côtes de France aux environs de Boulogne-sur-Mer 
peut s'arrêter aujourd'hui dans le cimetière cham- 
pêtre du petit village de Wimille : c'est là que 
repose la dépouille mortelle des deux aéronautes, 
et qu'un monument funèbre a été élevé à la gloire 
du premier voyageur aérien, non loin, hélas! du 
monument élevé en l'honneur de son rival Blan- 
chard, qui, le premier, avait traversé le détroit 
d'Angleterre en France^ le 7 janvier 1785. 

Nos lecteurs savent que l'infortuné Pilâtre de 
Rozier est le premier qui se soit élancé dans les airs 



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364 œNTEMPLATlONS SCIENTIFIQUES 

(ascension du 21 octobre 1783, jardins de la Muette, 
à Paris). Le premier héros de la navigation aérienne 
en fut aussi la première victime. 

Depuis 1785, depuis le voyage de Blanchard et la 
catastrophe de Pilâtre, la traversée de la Manche a 
été plusieurs fois réussie d'Angleterre au continent, 
jamais du continent à File. Un coup d'œil jeté sur 
la carte montre, du reste, que la moindre déviation 
dans la direction jette sur la mer du Nord un 
aérostat parti du continent, tandis qu'en partant 
d'Angleterre on est presque sûr de ne pas manquer 
le continent. 

Les voyages de M. Lhoste sont particulièrement 
curieux au point de vue de la variation des cou- 
rants. Le 27 mai 1883, parti de Saint-Omer, il va 
droit sur Calais et Douvres, traverse la Manche, et, 
à huit milles du port, est remporté par le vent qui 
va le jeter en Hollande après treize heures de 
voyage. Le 6 juin, accompagné de M. Eloy, il part 
de Boulogne, est emporté au sud-est, puis vers 
l'ouest, puis ramené encore une fois au sud-est, 
dirigé sur Étaples, dans le département de la 
Somme, et finalement jeté en Belgique. Le surlen- 
demain, 8 juin, M. Lhoste part seul, à minuit, de 
Boulogne, est emporté sur la mer du Nord, amené 
à Dunkerque par un détour, porté juste au nord, 
ramené vers l'Angleterre, et il allait descendre 
entre Margate et Ramsgate quand un nouveau cou- 
rant le ramena en pleine mer *. Mais l'intrépide 

1. Voy. le récit de ces belles tentatives, par M. Lhoste lui- 
même, dans notre Revue mensuelle d^ Astronomie populaire^ 
mars 1884. Les cartes de ces voyages sont particulièrement 
curieuses. 



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LA TRAYERSÉE DE LA MANCHE EN BALLON 365 

aéronaute avait juré de célébrer le centenaire des 
ballons en touchant les côtes de Tîle trompeuse, et 
il y a réussi. 

Tout en prouvant par l'événement lui-même que 
la traversée du Pas-de-Calais peut être faite dans la 
nacelle d'un aérostat, cette expérience témoigne en 
même temps de la difficulté de cette traversée. Le 
28 août 1874, le jour même où je faisais une excur- 
sion aérienne nocturne qui me porta en quelques 
heures de Paris à Spa, M. et Mme Duruof étaient 
jetés de Calais sur la mer du Nord et ne devaient 
leur salut, après une nuit de la plus horrible des 
luttes, qu'à un sauvetage miraculeux. 

La traversée de la mer en ballon ne sera normale- 
ment réalisable que le jour où le problème de la 
direction sera résolu. 

Mais tant que ce problème capital de la direction 
ne sera pas résolu, il sera téméraire de recom- 
mencer Texpérience. Comment se fier à des cou- 
rants plus perfides que Tonde? Et quelles surprises 
cachées sous chaque départ aérien 1 N'a-t-on pas vu 
tout récemment, le 27 août 1883, un ballon s'élever 
de Nogent, aux portes de Paris, à quatre heures et 
demie de l'après-midi, rester toute la nuit en l'air, 
voyager pendant quatorze heures et demie et des- 
cendre le lendemain à.,. Saint-Cloud, à trente 
kilomètres de son point de départ? Il avait plané 
toute la nuit sur Paris, sans bouger. Dans un 
de mes voyages aériens, je suis resté pendant 
quatre heures à tourner autour de Paris, ballotté 
par des courants incertains, jusqu'au moment où, 
décidés à trouver un vent sérieux ou à des- 
cendre^ nous jetâmes assez de lest pour dépasser 



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366 COKTfiMPLATlOXS SaEKTIFlQCES 

deui^ mille mètres d'altitude. Là un vent franc nous 
conduisit en Belgique avec la vitesse d'un train 
express. 

Quoi qu'il en soit, félicitons M. Lhoste de son 
heureuse réussite, inscrivons cette première tra- 
versée de France en Angleterre dans les annales de 
la météorologie et faisons des vœux pour que le 
centième anniversaire de la conquête des airs soit 
illustré par la solution du magnifique problème de 
la direction - 

Nous avons dit que le détroit qui sépare la France 
de TAngleterre avait été traversé plusieurs fois d'An- 
gleterre en France, jamais de France en Angleterre. 
Ce fait s'explique par deux raisons principales. La 
première est qu'en partant d'Angleterre il est facile 
d'aborder sur le continent, parce que le continent 
offre une grande surface et qu'un ballon parti de 
Londres et conduit par un vent de nord -nord-est. 
de nord, de nord-ouest ou d'ouest aborde inévita- 
blement sur le continent. Au contraire, un aérostat 
parti de France par un vent du sud ou des envi- 
rons peut échapper l'île d'Albion et se perdre sur. 
la mer du Nord, pour peu que la direction varie. 
La seconde raison est que les courants aériens gé- 
néraux soufflent plus généralement d'Angleterre en 
France qu'en sens contraire, et que, jusqu'à présent, 
chaque fois qu'une tentative a été faite, l'aérostat, 
parti d'abord de Boulogne ou de Calais vers la côte 
anglaise, par une brise inférieure, a toujours été 
ramené sur le continent par un courant supérieur. 
Par ces deux raisons, il est beaucoup plus difficile 
d'aller en ballon de France en Angleterre que d'An- 
gleterre en France. 



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tA TRAVERSEE DE LA MANCHE EN BALLON 367 

Dès la première année de l'invention des aérostats, 
ridée de la traversée de la Manche et de reffaceraent 
général de toutes les frontières s'était offerte aux 
aéronautes. L'enthousiasme était à son comble; les 
entreprises les plus périlleuses étaient affirmées 
d'avance; le mot impossible était rayé du langage. 
L'aéronaute français Blanchard, qui avait passé en 
Angleterre la fin de l'année 1784 et qui avait fait 
un petit voyage aérien de Ghelsea à Rumsey le 
16 octobre, à l'aide d'un aérostat qu'il assurait être 
dirigeable, eut un jour Taudace d'annoncer dans les 
journaux qu'il passerait d'Angleterre, en France, 
suspendu au globe aérostatique. 

Le docteur Jeffries s'offrit pour accompagner 
Blanchard. Ils partirent un vendredi, le 7 jan- 
vier 1785; le ciel était serein, à la suite d'une forte 
gelée pendant la nuit; le vent, qui était très faible, 
avait une direction nord-nord-ouest. On commença 
à gonfler l'aérostat vers dix heures, et, pendant 
cette opération, on lança deux petits ballons pour 
connaître la direction du vent. L'appareil était situé 
près du rocher escarpé qui domine le précipice 
décrit par Shakespeare dans le Roi Lear. 

A midi trois quarts, on suspendit la nacelle au 
filet; le ballon était très lourd, et on ne put emporter 
que trois sacs de sable de dix livres chacun. Le doc- 
teur Jeffries, dans une lettre adressée au président 
de la Société royale de Londres, décrit avec enthou- 
siasme le spectale qui s'offrit à leurs yeux : les 
campagnes situées derrière Douvres, semées de 
villes et de villages, formaient une perspective char- 
mante. De l'autre côté, les rochers escarpés, contre 
lesquels la mer venait se briser en passant sur les 



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368 CONTEMPLATIONS SaSNTIFIQUBS 

bancs de sable, leur offraient un aspect formi- 
dable. 

A peine étaient-ils sur la mer que le ballon des- 
cendit et que les aéronautes durent jeter un sac et 
demi de lest. 11 remonta, mais au tiers de la distance 
il reprit son mouvement de descente et ils durent 
sacrifier le reste de leur lest. 

A deux heures vingt-cinq minutes, étant aux 
trois quarts du chemin, ils aperçurent les côtes de 
France, qui leur offraient un aspect enchanteur. 
Mais, par suite de la perte et de la condensation du 
gaz, le ballon descendait toujours, et, nouveaux Tan- 
tales, ils étaient très incertains de toucher jamais 
cette terre si désirée. Ils lancèrent alors leurs pro- 
visions, les ailes à Taide desquelles Blanchard ima- 
ginait se diriger, et tout ce qu'ils avaient dans la 
nacelle. 

« Nous jetâmes, dit le docteur Jeffries, la seule 
bouteille que nous avions. En descendant elle fit 
entendre un bruit éclatant et produisit une vapeur 
semblable à la fumée; quand elle atteignit l'eau, 
nous entendîmes et éprouvâmes le choc, qui fut très 
sensible sur notre char et notre ballon. » 

Mais l'aérostat descendait toujours et rasait 
presque la surface des flots. Les deux voyageurs 
désespéraient de pouvoir atteindre les côtes de 
France. Il paraît que, dans ce moment suprême, le 
docteur Jeffries offrit à son compagnon de se jeter 
à la mer. « Nous sommes perdus tous deux, lui 
dit-il; si vous croyez que ce moyen puisse vous 
sauver, je suis prêt à faire le sacrifice de ma vie. » 

Pourtant une dernière ressource leur restait : ils 
pouvaient se débarrasser de leur nacelle et s'atta- 



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LA TRAVERSÉE DE LA MANCHE EN BALLON 369 

cher aux cordes dû ballon. Ils se disposaient à 
essayer de ce dernier et terrible expédient, et se 
tenaienttous deux suspendus aux cordages du filet, 
prêts à couper les liens qui la retenaient, lorsqu'ils 
crurent sentir un léger mouvement d'ascension : 
grâce à un peu de soleil, le ballon remontait; ils 
étaient à quatre milles des côtes de France et leur 
marcbe était rapide. Dès lors, Tespérance succéda 
au désespoir. Leur situation et l'idée d'être les pre- 
miers qui eussent traversé la mer d'une façon si 
peu accoutumée ranimèrent leurs forces. 

A trois heures précises, ils arrivèrent au-dessus 
des falaises françaises, entre le cap Blanc et Calais. 
En ce moment, le ballon s'éleva rapidement et dé- 
crivit un grand arc, et ils montèrent plus haut qu'ils 
n'avaient été dans toute leur traversée, puis ils furent 
portés sur la forêt de Guines; le docteur Jeffries se 
saisit d'une branche et leur marche fut arrêtée. 

Les deux voyageurs aériens furent alors acclamés 
par des transports frénétiques. Une fête splendide 
leur fut donnée à Calais. On présenta à Blanchard, 
dans un coffret d'or, des lettres le nommant citoyen 
de Calais, la ville acheta son ballon et le déposa 
dans la principale église, comme un monument de 
cette heureuse entreprise; le roi assigna à l'aéro- 
naute une pension de 1 200 livres, et Ton érigea un 
monument de marbre au point illustré par la des- 
cente des intrépides voyageurs. 

On peut ajouter qu'il ne manqua rien au triomphe 
de Blanchard, pas même la jalousie des envieux, qui 
profitèrent de l'occasion pour le surnommer le Don 
Quichotte de la Manche ! 

Cette première traversée, toutefois, avait été faite 

Flammarion. — 'contempl. scientif. ii. 24 



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370 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

en de bien mauvaises conditions. Il n'en fut pas de 
même de celle de Greenenl836, car elle représente 
Tun des plus pittoresques voyages aériens qui aient 
jamais été faits. Il avait avec lui deux compagnons 
de voyage, Mallond et Monk-Mason. L'aéronaute 
avait pris soin de se munir de passeports pour tous 
les États de FEurope et d'une quantité de vivres 
suffisante pour pouvoir demeurer quelque temps sur 
la mer s'il était jeté de ce côté. Le 7 novembre 
1836, à une heure et demie, le ballon s'éleva majes- 
tueusement et, entraîné par un courant modéré, se 
dirigea au sud-est, au-dessus des riches plaines du 
comté de Kent. 

A quatre heures, les voyageurs commencèrent à 
distinguer la mer. Toute resplendissante des feux 
du soleil couchant, elle bordait l'horizon dans la 
direction vers laquelle l'aérostat, poussé par un 
vent assez vif, marchait rapidement. Il y eut cepen- 
dant un moment d'inquiétude. On reconnut à la 
boussole que le vent, au lieu de demeurer au nord- 
ouest, remontait sensiblement vers le nord, ce qui 
allait jeter le ballon au-dessus de la mer d'Alle- 
magne, et justement à la tombée de la nuit. L'aéro- 
naute prit aussitôt son parti. Le ballon, débarrassé 
d'une partie du lest, s'éleva au commandement du 
pilote dans les régions supérieures de l'atmosphère. 
Un nouveau courant, le ramenant en arrière et dans 
une direction meilleure, le conduisit en quelques 
minutes au-dessus de Douvres, et là. il s'engagea 
au-dessus de la mer pour traverser le détroit. 

« Il était quatre heures quarante-huit minutes, dit 
le voyageur, quand nous vîmes la première ligne de 
vagues se briser sur la plage au-dessous de nous. 



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LA TRAVERSÉE DE LA MANCHE EN BALLON 371 

et nous pûmes dire que nous avions véritablement 
quitté les côtes de notre pays pour commencer notre 
voyage au-dessus des régions jusqu'ici si redoutables 
sur la mer. Il aurait été impossible de ne pas se sentir 
ému à la grandeur du spectacle qui s'offrait alors à 
nos yeux. Derrière nous, la ligne des côtes d'Angle- 
terre avec ses falaises blanches à demi perdues dans 
Tobscurité, brillant de Téclat des lumières qui aug- 
mentaient à chaque instant, parmi lesquelles le feu 
de Douvres se fit remarquer pendant longtemps et 
nous servit de jalon pour calculer la direction de 
notre marche. Au-dessous, de chaque côté, l'Océan 
nous offrait un espace non interrompu de vagues 
entrelacées, s'étendant aussi loin que les ténèbres 
de la nuit, qui couvraient déjà l'horizon, permet-- 
taient à notre vue de descendre ; vis-à-vis de nous, 
une barrière de nuages épais, semblable à une mu* 
raille surmontée de parapets, de tours, de bastions, 
s'élevait de la mer et paraissait placée là pour nous 
en barrer le passage. 

« La nuit nous enveloppe. Le bruit des vagues bat- 
tant sur la côte d'Angleterre cesse, et notre situation 
nous éloigne de tous les bruits de la terre. » 

En une heure le détroit fut franchi. La barrière de 
nuages se dissipa. Le feu de Calais brilla sous les 
voyageurs, et le bruit éloigné du tambour de la ville 
monta jusqu'à eux. 

e L'obscurité, continue le narrateur, étant alors à 
son comble, ce n'était que par les lumières, tantôt 
isolées et tantôt réunies, qui se montraient de tous 
côtés au-dessous de nous, que nous pouvions espérer 
obtenir connaissance de la nature du pays que nous 
traversions, et nous former une idée des villes et 



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372 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES 

des villages que chaque moment présentait à nos 
regards. La scène qui suivit alors surpasse toute 
description. La surface entière de la terre, sur plu- 
sieurs lieues à la ronde, aussi loin que Tœil pouvait 
porter, n'offrait que des lumières éparses d'une popu^ 
lation qui veillait, et déployait à nos pieds une plaine 
qui semblait rivaliser avec les feux plus éloignés de 
la voûte céleste. A chaque instant, pendant la pre- 
mière partie de la nuit, avant que les hommes fus- 
sent livrés au repos, de grandes masses de lumières, 
nous indiquant Texistence d'une population nom- 
breuse, se découvraient à l'horizon et nous donnaient 
l'idée d'un incendie lointain. 

« A mesure que nous approchions, celte masse con- 
fuse d'éclairage paraissait augmenter et se répandait 
sur un plus vaste espace, jusqu'à ce que, parvenus 
directement au-dessus, elle semblait se diviser en 
différentes parties et, se prolongeant en rues ou se 
partageant de diverses manières en carrés, nous 
dessinait le plan exact d'une ville, diminuée seule- 
ment d'après l'élévation plus ou moins grande où 
nous planions. Il serait difficile de donner une idée 
quelconque de l'effet qu'une pareille scène, dans une 
telle circonstance, devait nécessairement inspirer. 
Se trouver transporté dans les ténèbres de la nuit, 
au milieu des vastes solitudes de l'air, inconnu et 
inaperçu, en secret et en silence, tl'aversant des 
royaumes, explorant des territoires, regardant des 
villes qui se succédaient avec une rapidité qui ne 
permettait pas de les examiner en détail, en voilà 
assez pour rendre sublimes des scènes qui auraient 
eu en elles-mêmes moins d'intérêt. Si l'on ajoute à 
cela l'incertitude qui commença à régner dans notre 



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LA TRAVERSÉE DE LA MANCHE EN BALLON 373 

voyage, incertitude qui, augmentant à mesure que 
nous avancions dans la nuit, couvrait tout des voiles 
du mystère et nous mettait dans un embarras pire 
que rignorance même, ne sachant où nous étions, 
quels étaient les objets que nous tâchions de décou- 
vrir, on pourra se faire une idée de notre singulière 
position. » 

L'aérostat, entraîné avec une vitesse de dix lieues 
à rheure, traversa le nord de la France et la Bel- 
gique. Vers minuit il planait au-dessus de Liège, 
Située au centre d'un canton peuplé d'usines, do 
forges et de hauts fourneaux, cette ville était éblouis-* 
santé de lumière. Bientôt les voyageurs la perdirent 
de vue et tombèrent dans une obscurité profonde et 
silencieuse. Un noir abîme les entourait de tous 
côtés, et comme ils tâchaient de pénétrer dans ce 
gouffre mystérieux, ils avaient peine à se défendre 
de ridée qu'ils se formaient un passage « à travers 
une masse immense de marbre noir dont ils étaient 
enveloppés, et qui, disaient-ils, solide à quelques 
pouces de nous, paraissait s'amollir à notre approche, 
afin de nous laisser parvenir plus avant dans ses 
flancs froids et obscurs ». Des feux de Bengale qu'ils 
lançaient de temps en temps de la nacelle, au lieu 
de diminuer les ténèbres, ne faisaient que les aug- 
menter, et, à mesure qu'ils descendaient, on eût dit 
qu'ils se frayaient un chemin par la chaleur qu'ils 
répandaient autour d'eux. 

Enfin les premières lueurs du matin, si lentes à 
se développer et si confuses en novembre, commen- 
cèrent à dissiper les ténèbres. Les voyageurs aériens 
reconnurent qu'ils traversaient d'immenses plaines 
de neige et s'imaginèrent un instant qu'ils avaient 



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374 CONTEMPLATIONS SaSNTiFiQCES 

été portés jusqu'en Pologne. Ils se déterminèrent à 
jeter l'ancre à sept heures et demie du matin : ils 
étaient dans le duché de Nassau, non loin de la ville 
de Wiberg, où Blanchard était descendu en 1785 
lors d'une ascension à Francfort. 

Ce sont là les deux plus curieuses traversées de la 
Manche qui aient été faites d* Angleterre en France. 
Leur souvenir mérite d'être conservé. 

M. Lhoste restera le premier aéronaute qui aura 
réussi la traversée aérienne de France en Angleterre, 
et cela précisément l'année du centenaire de Taé- 
rostation. 



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XVI 

LA DIRECTION DES BALLONS ET L'ÉCOLE DE MEUDON 



Maintenant que reflfervescence de la première 
heure est passée, que l'enthousiasme comme le scep- 
ticisme ont eu les éléments suffisants pour se rap- 
procher de la réalité, il ne sera peut-être pas inop- 
portun d'examiner dans son ensemble l'importance 
réelle du nouveau progrès accompli dans le grand 
problème de la navigation aérienne. Nous nous occu- 
perons spécialement ici de l'aérostat de Meudon, 
parce que c'est le seul qui ait réalisé toutes les condi- 
tions du problème en revenant à sa gare de départ. 
Les beaux travaux de M. Gaston Tissandier ne l'ont 
pas encore conduit à ce but si désiré; mais ils n'en 
resteront pas moins inscrits en caractères mémora- 
bles dans les annales de Taérostation. 

L'invention n'est pas l'œuvre d'un jour. E31e n'est 
pas sortie, comme Minerve, tout armée du cerveau 
de Jupiter. Elle consiste surtout en une combi- 
naison ingénieuse d'appareils déjà appliqués au 
même but, et c'est dans cette combinaison que 
réside le secret de la réussite. Rien de nouveau, et 
pourtant tout est nouveau. Pendant six années con- 



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376 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIQUES . 

sécutives, MM. Renard et Krebs ont analysé dans 
leurs moindres détails tous les appareils de Taéros- 
tation, essayé leur rendement, modifié les formes 
et les structures, calculé les poids, les densités, les 
résistances et les vitesses. Ce ballon dirigeable est 
un véritable bijou. C'est un poisson aérien créé par 
l'homme. La vessie natatoire est remplacée par un 
ballonnet intérieur dans lequel on insuffle de l'air 
destinée maintenir la rigidité du ballon. Ce poisson 
aérien est plus gros à l'avant qu'à l'arrière. La soie 
qui forme son épiderme, le filet auquel la nacelle 
est suspendue, la forme et le poids de la nacelle, 
l'hélice, le moteur, les piles, le gouvernail, etc., 
tout a été combiné de manière à obtenir la plus 
grande légèreté possible, en même temps que la 
plus grande résistance et la plus permanente stabi- 
lité. L'hélice est un chef-d'œuvre de légèreté, et 
pourtant c'est la même que celle des navires. Le 
moteur électrique obéit à la pression du doigt par 
toutes les vitesses, et instantanément; le gouver- 
nail se manie avec plus de docilité que celui d'un 
canot; rigide et léger, il incline sans effort le poisson 
aérien vers le but à atteindre, exactement comme 
les gracieux mouvements de queue du poisson dans 
l'eau ; la longue nacelle est soutenue par des bam- 
bous apportés des tropiques et revêtue de soie de 
Chine, tendue sur ses parois et facilitant son glis- 
sement dans l'océan aérien. Placés au centre, les 
aéronautes sont maîtres de leur esquif; les fils de 
fer employés pour les suspensions sont des cordes 
de piano : chaque maille du filet est une petite mer- 
veille; bois comme fer, tout est évidé, creusé, allégé 
au maximum, et, comme résultat définitif, on a ob- 



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LA DIRECTION DES BALJLONS 377 

tenu un navire aérien muni de tous ses agrès, me- 
surant 50 mètres de long sur 8 mètres de large et 
cubant 1 864 mètres, dont le poids total n'est que de 
4 646 kilogrammes. Dans ce poids, la machine 
compte pour 98 kilogrammes, la pile et ses appa- 
reils pour 435. Du reste, voici les détails précis : 



Longueur du ballon 50 mètres 42 

Diamètre au centre 8 — 40 

Volume 1 864 — 

Longueur de la nacelle 33 — 

Poids ; Ballon et ballonnet 369 kllogram. 

Chemise et filet 127 — 

Nacelle complète... 152 — 

Gouvernail 46 — 

Hélice 41 — 

Machine 98 — 

Bâtis et engrenage 47 — 

Arbre moteur 30 — 500 

Piles, appareils et divers.. . . 435 — 500 

Vitesse moyenne par seconde 5 mètres 50 

Diamètre de rhélice 7 — 

Nombre de tours par minute 30 à 40. 

Nombre d'éléments employés 32. 



Dans l'expérience du 9 août 4884, date désormais 
célèbre dans les fastes de Taérostation, le navire 
aérien, parti du parc de Chalais, dans le bois de 
Meudon, a fidèlement obéi à la volonté de ses deux 
créateurs. Par un temps calme (vent insensible), 
on s'éleva, sous Timpuision d'une très faible force 
ascensionnelle, au-dessus de ce vallon solitaire où 
les ateliers sont installés, et, arrivé à la hauteur 
des plateaux environnants, on mit la machine en 
mouvement. La route fut d'abord tenue nord-sud. 

Lorsqu'on fut arrivé à quatre kilomètres du point 
de départ, les allures du navire aérien ayant fidèle- 



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378 CONTEMPLATIONS SQENTIFIQUES 

ment obéi au gré des expérimentateurs, ils déci- 
dèrent de revenir sur leurs pas et d'aller descendre 
sur la pelouse même d'où ils étaient partis. Ce qu'ils 
firent ponctuellement, après avoir parcouru 7 600 
mètres en vingt-trois minutes. 

Cette belle expérience, si complètement réussie, 
ne diffère pas essentiellement de celle que M. Dupuy 
de Lôme a faite le 2 février 1872, à l'aide d'un ballon 
de forme analogue et d'une hélice peu différente. 
Mais ce ballon ne pouvait parcourir que 2 m. 80 par 
seconde, et, le jour de l'expérience, au lieu d'être 
calme, l'air marchait en raison de 45 mètres par 
seconde. Il n'y avait donc pas à songer à revenir au 
point de départ. Si M. Dupuy de Lôme était parti 
par un air absolument calme, il aurait pu y revenir I 

Mais quelles conditions déplorables ! L'hélice était 
mue à mains d'hommes I Et il n'y avait pas moins 
de quatorze hommes d'équipage dans cet essai de 
navigation aérienne. L'expérience de MM. Renard 
et Krebs est à celle de M. Dupuy de Lôme ce qu'est 
le vol de la fauvette à celui du hibou. La fauvette 
deviendra bientôt l'hirondelle. 

Le moteur dynamo-électrique de l'aérostat de 
Meudon est très puissant pour son poids. Avec un 
poids total de 560 kilogrammes (machines, piles et 
hquide), ce moteur peut développer une puissance 
de huit chevaux pendant quatre heures. La vitesse 
de Texpérience du 9 août est de 19 kilomètres à 
l'heure; les inventeurs ont déjà pu l'accroître sensi- 
blement, et leur nouvelle machine atteindra 25 km. 

Dès aujourd'hui, l'on peut dire que le problème 
de la direction des ballons est résolu en principe et 
que Ton peut agir par un temps calme. C'est là un 



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LA DIRECTION DES BALLONS 379 

premier point acquis, point de fait qui était encore 
discuté et douteux hier^ malgré plusieurs belles 
tentatives antérieures que l'histoire de la navi- 
gation aérienne n'oubliera pas. Mais il ne faut pas 
se hâter de proclamer que l'on peut marcher par 
tous les vents; ce serait s'exposer à de cruelles 
désillusions. 

Pour s'aventurer dans les airs et annoncer son 
retour au point de départ, deux conditions indis- 
pensables sont actuellement requises; il faut d'abord 
qu'il n'y ait pas de vent et ensuite que le voyage à 
entreprendre ne soit pas long (quelques heures à 
peine). Il est rare que le mouvement de l'air soit nul. 
Dès qu'on sent un peu de brise, l'air marche en 
raison de 1 mètre, 2 mètres et 3 mètres par seconde, 
c'est-à-dire en raison de 3 à 40 kilomètres à l'heure. 
En ces heures de calme, on peut dire que le vent 
est à peine sensible. Elles sont rares, ne durent pas 
longtemps et ne peuvent pas être devinées d'avance; 
l'aéronaute d'aujourd'hui doit avoir son ballon prêt 
et les saisir au vol pour faire sa promenade. Elles 
peuvent être suivies en un clin d'œil d'une bour- 
rasque qui interdise le retour. Dès que le vent est 
sensible, il fait 4 et 5 mètres par seconde, soit 14 
et 48 kilomètres à l'heure. Le navigateur aérien 
peut encore l'affronter et le vaincre, mais là s'arrête 
sa puissance. 

Ce ne sont pas là des conditions trop onéreuses 
pour nos climats, car la moyenne du vent qui met 
en mouvement l'anémomètre de la terrasse de 
l'observatoire de Paris-Montsouris est de 15 kilo- 
mètres. C'est là une moyenne; le vent est parfois 
beaucoup plus rapide, comme il est parfois beaucoup 



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380 GONTEMPIATIONS SCIENTIFIQUES 

plus lent. Ainsi, par exemple, en novembre 1880, 
la moyenne de la quarante-sixième semaine de 
Tannée a donné 32 kilomètres, tandis qu'en octobre 
1882 la moyenne de la quarante et unième semaine 
de Tannée n'a donné que 7 kilomètres. L'aérostat 
dirigeable actuel peut fonctionner la moitié du 
temps à une faible hauteur. 

Nous disons ce à une faible hauteur :», parce que 
le vent paraît précisément augmenter de vitesse 
avec Télévation. C'est du moins ce que j'ai remar- . 
que dans mes divers voyages aériens, effectués 
entre 500 et 4 000 mètres de hauteur. Le tableau ci- 
dessous indique les vitesses que j'ai eu lieu d'obser- 
ver dans plusieurs de mes excursions aéronautiques. 



VOYAGES 



30 mai 1867. De Paris à Fon- 
tainebleau 

juin 1867. De Paris à Bar- 
bizon 

10 juin 1867. De Barbizon à 
Lamotlie- Beuvron 

18 juin 1867. De Paris à Dreux. 

19 juin 1867. De Dreux à Gace. 
2Î3 juin 1867. De Paris à la 

Rochefoucauld-Angoulème . . 

14 juillet 1867. De Paris à 
Solingnn (Prusse) 

15 avril 1868. De Paris à Beau- 
gency *. . . 

11 septembre 1872. De Paris 
à Vauconleurs 

28 août 1871. De Paris à Spa. 
Première partie. De Paris à 

Lagny 

Deuxième partie. De Lagny à 

Spa 

27 juillet 1880. De Paris 
Reims 



DURÉE 

DU 
VOYAGE 



h. m. 
2.25 

2.15 

350 
2.53 
2.0 

11.25 

12.30 

3.42 

9.15 
11.48 

4.8 

7.40 ' 

7.0 



DISTANCE 
PAR- 
COURUE 



53 
110 

76 

87 

460 

550 

144 

260 
340 

26 

314 

150 



PAR 

SECONDE 



kilom. 
6,9 

7.4 

7,9 
7,2 
12,0 

11,2 

12,2 

10,8 
7,8 

1,7 

11,3 

6,0 



PAR 
HEURE 



kilom. 
24,6 

26,6 

28,7 
26.0 
43,5 

40,3 

41,0 

38,9 

28,1 

6,3 
40,8 
21,6 



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LA DIRECTtON DES BALLONS 381 

Ces vitesses surpassent toutes celles que l'on a 
constatées à terre aux mômes dates. Elles ont elles- 
mêmes considérablement varié dans le cours de 
chaque voyage. Parfois même elles sont devenues 
nulles, et, mieux encore, je suis revenu sur mes pas ; 
à diverses hauteurs, on rencontre souvent des cou- 
rants tout différents. 

Dans les cas de grands vents, de tempêtes, d'ou- 
ragans et de cyclones, le vent atteint 20, 30, 40, 50, 
60, 70 et même 80 mètres à la seconde, soit 72, 
408, 444, 480, 246. 252 et 288 kilomètres à l'heure. 
Évidemment, il n'y a pas à songer à lutter avec ces 
vitesses-là, exceptionnelles d'ailleurs. Des ballons 
ont été parfois emportés par des vitesses considéra- 
bles. Dans Tune de ses ascensions, M. Goxwell a 
fait un voyage de 440 kilomètres en une heure, 
alors qu'à la surface de l'Angleterre les instruments 
indiquaient 23 kilomètres à peine dans la même 
heure. Le ballon qui, pendant le siège de Paris, em- 
porta M. Relier jusqu'à Christiania, capitale de la 
Norwège, parcourut 4 600 kilomètres en quinze heu- 
res; c'est 406 kilomètres à l'heure. 11 n'y avait cepen- 
dant qu'un vent ordinaire à la surface du sol. Le 
ballon du couronnement de Napoléon, qui fut lancé 
dans le ciel de Paris le 46 décembre 1804, à onze 
heures du soir, vola directement vers Rome porter la 
nouvelle de l'obéissance du pape à l'empereur et 
tomba, vers sept heures du matin, non loin de la 
ville, en brisant contre le pseudo-tombeau de 
Néron la couronne impériale de trois mille verres 
de couleur qu'il portait ; il avait fait 4 300 kilomètres 
en huit heures, soit 462 kilomètres à l'heure! Il y a 
encore une vitesse aérostatique plus grande. Un 



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382 CONTEMPLATIONS SCIENTIFIOUBS 

jour, le ballon de Green fut emporté sur Londres 
avec une force de 64 mètres par seconde! Ce qui 
donnerait 240 kilomètres à l'heure. 

Ce sont là de véritables ouragans. Nous l'avons 
dit, le poisson aérien peut naviguer actuellement 
lorsque le vent est faible, et, dans nos climats, le 
vent est faible la moitié du temps. Il est bon de 
voir les choses telles qu'elles sont, et il serait au 
moins inutile de les exagérer. Au surplus, la 
machine n'ira-t-elle pas se perfectionnant sans 
cesse? Comparez la locomotive de 4835 à celle 
d'aujourd'hui ! 

Soyons donc clairvoyants et confiants dans l'ave- 
nir, sans être trop pressés et sans nous imaginer 
que les enfants ne doivent plus grandir. 

Nous nous permettrons ici d'émettre un vœu 
complémentaire : c'est que l'on tente aussi d'autres 
systèmes que l'hélice, par exemple des appareils à 
réaction, et surtout que l'on fasse sur une grande 
échelle quelques applications à des oiseaux artifi- 
ciels « plus lourds que l'air ». On peut conjecturer 
que l'aéronautique actuelle conduira à Yaviation. 

Au point de vue militaire et pratique, il y a là 
une question de haute importance. Ce sera là, assu- 
rément, le meilleur fruit du militarisme passé, pré- 
sent et futur. Sans doute, malgré l'estime profonde 
que nous inspirent les personnes des capitaines 
Renard et Krebs, et la vive admiration que nous 
éprouvons pour leurs travaux, on peut regretter 
que le but actuel de ces belles recherches soit de 
servir aux instincts batailleurs de la race humaine. 
Peut-être même le penseur doit-il craindre de voir 
la conquête des airs définitivement acquise avant la 



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LA DIRECTION DES BALLONS 383 

suppression des armées permanentes et doit-il re- 
garder avec épouvante les terribles résultats que 
cette innovation nous prépare : batailles navales 
aériennes, pluies de feu, d'hommes et de sang; 
choc des armées dans un effondrement général, 
piraterie nouvelle et sans limite régnant dans l'at- 
mosphère entière, et quelque jour, après une année 
de trêve sinistre, des millions de vautours humains 
s'abattant sur une contrée pour y semer la mort... 
Oui, peut-être cette découverte arrive-t-elle trop 
tôt, car, à parler franchement, la conquête des airs 
restera un non-sens, au point de vue social, tant 
qu'il y aura des frontières et des divisions nationales. 
Eh bien! non. Ayons foi dans le progrès. Le 
monde marche. L'humanité commence à penser. 
La navigation aérienne précipitera la solution du 
grand problème social qui se pose magistralement 
aujourd'hui entre tous les peuples. Les divers gou- 
vernements consentiront peut-êlre à s'avouer qu'ils 
sont idiots. Il y aurait là de la grandeur d'âme et 
de la noblesse. Jamais ils n'auraient dit si vrai, et 
jamais ils n'auraient été si grands. Et le résultat 
de cet aveu serait la richesse publique, la paix du 
monde, la lumière et la liberté. 



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NOTES 



(A) p. 8. — Les métamorphoses de la Terre... 

C'est en Zélande que Ton constate les vestiges les plus évi- 
dents et les plus rapides des.métamorphoses des rivages. Con- 
quise comme elle l'est, en grande partie, sur la mer, cette pro- 
vince a considérablement souffert des inondations et perdu 
des villages entiers. Le type le plus curieux de ces dispari- 
tions de cités humaines est la catastrophe de Rommerswale, 
yille forte et considérable encore à la fln du xvi® siècle, dont 
on ne trouve plus qu'à marée basse d'informes vestiges; sa 
position précise est presque encore un problème aujourd'hui. 

Rommerswale était la troisième ville du Zuid-Beveland, à 
l'ouest de Berg-op-Zoom, mais de l'autre côté de l'Escaut et à 
un mille de distance. Elle était plus voisine encore de l'île de 
Tholen, avec laquelle elle communiquait par un passage d'eau 
qui faisait partie du domaine du comte. Sa population s'était 
accrue rapidement, cependant elle porte encore le nom de 
bourg en deux lettres du comte Guillaume IV, en date de 
1339 et 1340. 

L'industrie et le bien-être de Rommerswale durent sans 
doute leur progrès au grand nombre de privilèges que lui 
accordèrent les princes du pays. Au mois d'avril 1374, le duc 
Albert de Bavière accorde pour la première fois aux bourgeois 
la permission d'entourer leur bourgade de murailles et de 
bastions, de manière que dès lors elle monta au rang des 
villes et s'en attribua le nom. Ce qui prouve que sa prospé- 
rité allait toujours croissant, que le commerce et les manu- 
factures étaient tous les jours plus florissants, et la popula- 
tion plus considérable , c'est le privilège de Guillaume III 
donné en 1313, qui statuait que toutes les marchandises que 
la Zélande importait en Brabant, le poisson excepté, seraient 
exposées d'abord au marché de Rommerswale. Son impor- 

FlAMMAHION. — ■ CONTEMP. SCIENT. II. 25 



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386 NOTES 

tance devint telle que plus d'un comte, entre autres Philippe 
le Bon et Guillaume VI de Bavière, y furent inaugurés, comme 
si c'eût été la capitale du pays. 

La ville de Rommerswale présentait une rade sûre au com- 
merce et à la navigation de Ilollatide et de Brabant. Séparée 
de l'ile de Tholen par l'Escaut oriental, elle était aussi comme 
un rempart contre la violence des flots pour cette île et pour 
les pays voisins. Elle était entourée d'une muraille de pierre, 
fortifiée de distance en distance par de grosses tours et percée 
de trois portes; on y remarquait un hôtel de ville, une 
boucherie, un pesage, ainsi que deux cours d'archers. Le 
commerce et la prospérité de la ville se prouvent par le 
nombre de ses métiers et de ses confréries ou gildes. 

Au commencement du xyi® siècle, l'opulence de Rommerswale 
était à son apogée, quand un premier désastre vint la frapper, 
mais par un autre élément. En 1500, un formidable incendie y 
réduisit en cendres plus de trois cents maisons ou magasins 
où se trouvait un grand nombre de métiers, et une quantité 
de marchandises plus importante encore, causant ainsi d'af- 
freux dommages et frappant la classe inférieure des bourgeois 
d'une véritable pauvreté. Cette plaie était loin encore d'être 
fermée, quand une calamité plus grande fondit sur la mal- 
heureuse ville. Le 5 novembre 1530, les flots de la mer enva- 
hirent une grande partie du Zuid-Beveland et de cette ville, 
occupant 2571 mesures et 7 verges de son territoire. Cette inon- 
dation causa la mort d'un nombre considérable de bourgeois 
et de têtes de bétail. Ce malheur ayant arraché Rommerswale 
du continent du Zuid-Beveïand, la ville devint une île et eut 
à lutter de tous côtés contre l'élément destructeur. 

De là une pauvreté croissante et une décadence du trafic. 

La haute marée de 15a2, si funeste pour toute la Zélande, mit 
le comble à ces maux. 

Les immersions des eaux se multiplièrent et envahirent de 
nouveau la ville à plusieurs reprises, et en particulier le 11 et 
le 12 janvier 1557; la plupart de ses murailles et de ses portes, 
l'hôtel de ville et les hospices principaux, beaucoup de mai- 
sons particulières et de salines furent renversés. Pour com- 
ble de malheur, un violent incendie éclata dans ces ruines le 
31 août 1558 et détruisit un quart des salines et des magasins 
de sel qui avaient résisté aux chocs précédents. Tous les tra- 
vaux et toutes les dépenses auxquels ceux de Rommerswale 
s'étaient résignés depuis trente-quatre ans étaient devenus 
entièrement inutiles, ce qui leur fit prendre la résolution d'ap- 
peler l'attention du gouvernement sur cette triste situation, 
mais cette requête ne fut pas admise ; ils n'obtinrent que cette 



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NOTES 387 

réponse dure : Que les suppliants devaient s'aider eux-mêmes 
comme ils pouvaient. En douze ans, la ville avait eu à subir 
six inondations et un incendie. 

Il ne restait donc à ses habitants qu'à pleurer et à se plain- 
dre. Arrivèrent les troubles des Paya-Bas, qui leur promettaient 
peu de bien. La guerre éclata bientôt. Le duc d'Albe donna 
ordre à don Sanchez d'Avila d'amener trente vaisseaux de 
haut bord, par le haut, dans les eaux de Walcheren, et à 
Glimes de faire descendre l'Escaut à l'escadre de soixante-dix 
bâtiments légers qu'il commandait à Berg-op-Zoom. Ce plan 
était beau, mais tout dépendait d'une action simultanée qui 
manqua. L'amiral de Zélande, Louis de Boisot, attaqua les 
vaisseaux de Glimes, arrivés seuls au poste, et remporta une 
victoire facile à la vue de Rommerswale. 11 brûla un vaisseau 
espagnol et se rendit maître de trois autres. Romero se sauva 
en faisant force de voiles dans l'île de Tholen, mais Glimes 
fut tué après une défense héroïque. A la nouvelle de cette 
défaite, qu'il devait s'imputer, d'Avila conduisit ses gros vais- 
seaux à Anvers. 

L'histoire ne fait pas mention de Rommerswale depuis cet 
événement. Toutefois une partie des habitants, qui vivaient de 
la pêche, demeurèrent dans ses ruines jusqu'en 1631 et se 
retirèrent dans l'Ile de Tholen. Dix ans plus tard, on vendit 
publiquement les pavés et ce qui restait des portes et des 
murailles pour une somme de 90 livres de gros et 5 escalins. 
Depuis, le terrain où la ville avait été bâtie disparut peu à 
peu sous les flots. 

Rommerswale n'est pas la seule ville de Zélande qui ait été 
détruite par la mer. Cortgene ou Cortgen, dans la riante île de 
Nord-Beveland, beaucoup plus petite, il est vrai, avait eu le 
même sort. L'empereur Othon 11 confirma, en 574, en faveur 
de l'abbaye de Saint-Bavon, la possession du Nord-Beveland 
depuis Zuthora jusqu'à Cortagosana, Mais la ville avait entiè- 
rement péri, quand Philippe de Borselen obtint du comte 
Guillaume la permission de bâtir au même endroit, sur une 
belle terre d'alluvion qui lui appartenait, une ville murée; 
Tannée suivante, la nouvelle ville devint la proie des flammes, 
et Philippe de Borselen aida encore les habitants à la rebâtir. 

Gorlgen souffrit extrêmement de l'inondation, qui ravagea 
404 paroisses en 1530, et, à peine relevée, elle fut encore 
ensevelie sous les flots, et beaucoup de ses habitants noyés 
dans leurs lits. Plus heureuse que Rommerswale, elle fut 
encore rebâtie en 1681 et compte aujourd'hui plus de 960 habi- 
tants. 

Aux xn« et xui® siècles les rivages des Pays-Bas furent 



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388 NOTES 

détruits par la mer sur une étendue considérable : il n'y eut 
pas moins de 140 000 victimes. En 1421, 1427 et 1446, plus 
de deux cents villages de la Frics et de la Zélande ont été 
engloutis. 

Actuellement le sol n*est garanti contre l'invasion de la mer 
que par les digues. 

(B) p. 13. — Les marais de Dol... 

Les métamorphoses de la terre sont faciles à reconnaître 
sur tous les rivages. Développons quelques-uns des points de 
vue signalés, par quelques documents, qui mettent mieux en 
évidence certains détails. 

Sur les environs de Dol, en Bretagne, remarquons qu'ils ne 
sont encore aujourd'hui garantis contre l'invasion des grandes 
marées que par la digue élevée au xn^ siècle. Ces anciens 
marais sont remplis d'arbres renversés, qui se trouvent assez 
souvent à une petite profondeur. Ces arbres, nommés par les 
habitants bourbans^ canaillons et couërons, la plupart d'essence 
de chêne, ont conservé leur forme et souvent même leur 
écorce. Le long séjour qu'ils ont fait dans la bourbe a changé 
leur substance. Lorsqu'on les retire, leur'bois est noir et mou; 
mais dès qu'il est exposé à l'air, il devient compact et acquiert, 
avec une très grande densité spécifique, la plus extrême du- 
reté. Les chroniqueurs font remonter à l'année 709 la première 
inondation qui, en renversant la forêt de Scissey, a été l'ori- 
gine des marais de Dol; une seconde inondation est encore 
signalée en 1165 et se serait étendue jusqu'aux murailles de 
la ville. Ce ne sont pas seulement des débris de végétaux, tels 
que des arbres avec leurs fruits bien conservés, glands, faines, 
noisettes, que l'on extrait des marais de Dol; des débris 
d'animaux y ont aussi été trouvés, entre autres un bois de 
cerf avec ses andouillers et une tête &Unts, bœuf sauvage 
qui peuplait originairement toutes les grandes forêts de l'Eu- 
rope, mais qui ne se rencontre plus que dans le Nord. L'in- 
dustrie des hommes a fini par enlever cette plaine à la mer, 
qui l'envahirait encore sans les digues qui lui ont été oppo- 
sées. 

Depuis un siècle, plus de 2000 hectares, où l'on ne récoltait 
guère que des roseaux, sont devenus des terres fertiles; le 
dessèchement se poursuit au moyen d'un grand nombre de 
biefs ou canaux ouverts pour assécher les parties basses du 
terrain et conduire à la mer les eaux du bassia de Dol. Cha- 
que année, les co- propriétaires se réunissent à Dol pour élire 
une commission chargée de surveiller et de diriger les tra- 



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NOTES 389 

vaux d'entretien de la digue et du dessèchement de nouveaux 
terrains, travaux entrepris au moyen d'une contribution votée 
et répartie par la commission entre les 23 communes rive- 
raines. Grâce à cette sage mesure, les marais dé Dol, repré- 
sentant un capital d'environ 24 millions, rapportent annuelle- 
ment 800 000 à 900 000 francs et forment une plaine très fertile. 
Le mont Dol, qui domine au nord cette vaste plaine, est une 
éminence granitique haute de 65 mètres. Le village du même 
nom se trouve situé sur le versant. Le mont Dol avait été con- 
sacré par les Druides. On voit au sommet une fontaine qui 
ne tarit jamais. La vue dont on jouit de ce belvédère naturel 
montre toute la plaine conquise sur la mer, dont nous venons 
de parler. 

(C) p. 17. — La submersion de la ville d'Is... 

La pointe du Raz ou cap Sizun, située à plusieurs kilomètres 
de Quimper, désignée par Ptolémée sous le nom de Gobœum 
promontorium, s'avance entre deux côtes hérissées d'écueils. 

C'est pendant les gros temps et les tempêtes que la pointe 
du Raz offre . le spectacle le plus grandiose, mais c'est alors 
surtout qu'il est imprudent de s'y aventurer. La mer déferle 
sur l'étroit sentier qui y conduit. Quoique élevé de 80 mètres 
au-dessus de la mer, le promontoire semble à chaque instant 
prêt à s'engloutir sous les vagues; une écume salée couvre 
le spectateur, et les mugissements horribles qui retentissent 
dans les cavernes des rochers l'étourdissent à lui donner le 
vertige. 

Entre la pointe du Raz et la pointe du Van s'étend la baie des 
Triasses, qui doit son nom soit à la tradition celtique suivant 
laquelle les druides y étaient embarqués après leur mort 
pour être ensevelis dans l'Ile de Sein, soit aux naufrages assez 
fréquents dans ces parages, ou bien à ce fait que les courants 
ont parfois amené les cadavres des naufragés qui ont péri 
dans l'iroise (on appelle ainsi l'espèce de golfe compris entre 
l'entrée de Brest, les îles d'Ouessant et le pont de Sein). Peut- 
être aussi ce nom a-t-il pour origine la tradition suivante. 

Sur les bords désolés de la baie des Trépassés, l'étang de 
Laoual a remplacé, suivant les légendes, la ville d'Is, nouvelle 
Sodome submergée au v« siècle par la vengeance divine. Il 
est du moins certain qu'au village de Troguer, situé de l'autre 
côté de la baie des Trépassés, il existe une grande quantité 
de substructions antiques et une muraille construite en 
pierres cubiques noyées dans du ciment, et nommée dans le 
pays Moguer-Guer-a-Is (muraille de la ville d'Is). 



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390 NOTES 

La ville dis est un de ces mille problèmes que le passé 
semble proposer par ironie à la science du présent. La tradi- 
tion populaire nous apprend que c^était une grande cité, enri- 
chie par le commerce, embellie par les arts, — et si importante 
que Ton crut honorer la vieille Lutèce en l'appelant Par-isj 
c'est-à-dire l'égale de la ville bretonne! 

Bâtie dans ce vaste bassin qui forme aujourd'hui la baie 
de Douarnenez, elle était défendue contre l'Océan par une 
digue puissante, dont les écluses ne livraient passage qu'à la 
quantité d'eau nécessaire aux habitants. Le roi Gradion pré- 
sidait lui-même chaque mois à l'ouverture de ces écluses; la 
principale s'ouvrait au moyen d'une clef d'argent qu'il portait 
toujours suspendue à son cou. Le palais du roi était une des 
merveilles de la terre; c'était là qu'il vivait au milieu d'une 
cour brillante, à laquelle présidait sa fille Dahut ou Ahès, « qui 
s'était fait une couronne de ses vices et avait pris pour pages 
les sept péchés capitaux ». Chaque soir, elle faisait conduire 
au .fond de sa retraite quelque jeune étranger qu'un homme 
noir lui amenait masqué. Le temps s'écoulait en folles orgies 
jusqu'au point du jour ; alors Dahut disparaissait. Le masque, 
remis à l'étranger, se resserrait au moyen d'un ressort jusqu'à 
l'étouffer, et l'homme noir, montant à cheval avec le cadavre, 
s'enfonçait dans les montagnes pour ne reparaître que le soir. 
On montre encore dans le Bois élevé (le Huelgoat) un gouffre 
d'où sortent, dans les grandes eaux, les bruits les plus lugu- 
bres; ce sont, disent les pâtres de Titré, les âmes des amants 
de Dahut qui demandent des prières. 

Gradion avait résolu de punir sa fille de ses crimes, mais 
l'indulgence paternelle l'emportait toujours. Celle-ci, craignant 
pourtant la colère de son père, forma un complot au raoyea 
duquel elle enleva au roi son autorité et la clef d'argent qui 
en était le symbole. Alors tout tomba dans un inexprimable 
désordre. Le vieux roi, retiré dans son palais presque désert, 
y cachait sa douleur. Un jour, comme la nuit approchait, il 
vit paraître devant lui Guénolé, le saint abbé de Landévennec, 
dont les travaux apostoliques consolaient la Cornouaille de la 
mort de Corentin. « roi, lui dit-il, hâte-toi de quitter la ville 
avec tes fidèles serviteurs, car Dahut à ouvert l'écluse à l'aide 
de la clef d'argent : la fureur des flots n'a plus de frein. » 
Gradion voulut encore préserver sa fille des suites de sa folle 
imprudence. Tl l'envoya chercher, la prit en croupe sur son 
cheval, et, suivi de ses officiers, se dirigea vers les portes de 
la cité. Au moment où il les franchissait, un long mugisse- 
ment retentit derrière lui ; il se détourna et poussa un cri. A 
la place de la ville d'Is s'étendait une baie immense sur 



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NOTES 391 

laquelle se reflétait la lueur des étoiles. Cependant la vague 
le poursuivait, lui et les siens, et, dans cette lutte de vitesse, 
elle gagnait du terrain avec une effrayante rapidité* Elle 
avançait, avançait toujours, dressant sa crête frémissante et 
couverte d'écume. La voilà près d'atteindre le roi et ses ser- 
viteurs. Tout à coup, une voix lui cria: « Gradlon, si tu ne 
veux périr, débarrasse-toi du démon que tu portes derrière 
toi.» Dahut, terrifiée, sentit ses forces l'abandonner; un voile 
s'étendit sur ses yeux ; ses mains, qui serraient convulsive- 
ment la poitrine de son père, se glacèrent et ne lui furent 
plus d'aucun secours : elle roula dans les flots. A peine 
Teurent-ils engloutie qu'ils s'arrôtèrent. Quant au roi, il arriva 
sain et sauf à Kemper, et se fixa dans cette ville, qui devint 
définitivement la capitale de la Comouaille. Ce fut là qu'il 
mourut, « cassé de vieillesse et riche de mérites ». 

Quelques auteurs ont contesté l'existence de ce héros des 
légendes et de sa ville d'Is. On ne peut douter, toutefois, 
qu'une cité puissante n'ait été élevée par les anciens habi- 
tants delà Cornouaille dans le bassin de la baie de Douar- 
nenez; on a découvert sur le sol et presque sous les flots 
plus d'un témoignage de ce passé merveilleux. Un petit havre 
de la côte s'appelle encore Poul Dahut, le gouffre de Dahut. 
En 1586, on voyait à l'entrée de la baie de Douarnenez des 
restes d'édifices ayant tous les caractères d'une haute anti- 
quité, et il n'était pas rare, à cette époque, de découvrir sur le 
rivage des cercueils en pierre creusée, comme on en faisait 
dans les iv^ et v® siècles, époque supposée de la destruction 
d'Is. On y distinguait môme deux anciennes routes pavées, 
dont il était facile de suivre le développement, et qui condui- 
saient l'une à Kemper, éloignée de neuf lieues, l'autre à 
Garhaix, située à treize lieues de la baie. 

Sur les bords de l'étang de Laoual sont les ruines d'une 
chapelle qui passe pour avoir été une dépendance dis. 

(D) p. 17. — Le village d'Escoublac sous les sables. 

Escoublac, village situé au delà de Saint-Nazaire, à 2 kilom. 
de la mer, est célèbre par ses sables mouvants, qui ont peu 
à peu envahi et recouvert l'ancien bourg. Les dunes d'Es- 
coublac forment une terrasse naturelle d'où l'on peut con- 
templer un admirable panorama. Elles-mêmes n'en sont pas 
une des moindres merveilles. Le sable apporté grain par grain 
par la brise de mer les a lentement élevées à la hauteur qu'on 
voit aujourd'hui. Bâties par le vent, elles tournoient éternel- 
lement sous son aile. Le ruisseau qui les sépare du bourg 



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392 NOTES 

forme une barrière impuissante; à chaque rafale, un nuage de 
sable s'élève, traverse l'eau et va se répandre sur les champs 
cultivés. Le laboureur d'Escoublac regarde avec inquiétude 
cette cendre de la mer qui, comme celle du Vésuve, avance 
toujours et semble devoir insensiblement tout engloutir. Déjà 
elle a recouvert une paroisse presque entière, et cette plaine 
aride a son Herculanum enseveli dans le sable. 

Ce fut en «1779 que les habitants abandonnèrent définitive- 
ment leurs anciennes demeures. Ils dépecèrent leurs cabanes, 
déjà à demi enfouies, en transportèrent plus loin les débris 
des murailles, et bâtirent le bourg que l'on voit aujourd'hui. 

Le pays est plein de traditions sur l'ensevelissement du 
vieil Ëscoublac. L'imagination populaire ne pouvait admettre 
Taction lente et progressive qui l'a fait disparaître; elle a 
voulu un désastre dramatique, un jugement de Dieu. L'histoire 
de Sodome et de Gomorrhe n'avait-elle pas déjà enfanté la 
légende de la ville d'Is et de tant d'autres sur lesquelles l'ange 
exterminateur vida les seaux de la céleste colère? Interrogez 
les vieilles fileuses du pays, elles vous raconteront qu'un soir 
deux étrangers se présentèrent au bourg et y demandèrent 
l'hospitalité : c'étaient un vieillard vénérable et une jeune 
femme d'honnête figure, mais si pauvres qu'auprès d'eux les 
briérons (les pauvres ouvriers qui exploitent labrière) auraient 
paru des négociants. Ils allèrent de porte en porte sans pouvoir 
obtenir ni un morceau de pain pour leur souper, ni une botte 
de paille pour la nuit. Quand ils eurent dépassé la dernière 
maison, tous deux s'arrêtèrent. Le vieillard semblait indigné 
et la femme pleurait, non pas sur elle, mais sur ceux qui 
avaient été sans pitié. Alors elle joignit les mains comme 
pour demander grâce, mais son compagnon arracha trois 
brins de sa barbe, qu'il souffla vers la mer; puis la femme et 
lui s'envolèrent dans le ciel! A peine avaient-ils disparu qu'il 
s'éleva un vent d'ouest tel qu'il n'en avait jamais soufflé 
depuis la création du monde. Il roulait dans l'air des nuées 
de sable si épaisses, qu'un homme avait peine à y fourrer le bras 
et que le lendemain, au soleil levant, le bourg avait disparu. 
On n'apercevait plus que le coq du clocher, qui se trouvait au 
niveau du sol. Les gens comprirent alors que le vieillard et 
la pauvre femme repoussés la veille étaient Dieu le Père et la 
vierge Marie, qui avaient voulu éprouver les gens d'Escoublac 
et qui. les avaient punis de leur manque de charité! 

L'église actuelle d'Escoublac date de 1782. Au moyen âge, 
ce village s'appelait Episcopi lacus (le lac de l'Évêque) ; il est 
probable que le lac ou étang auquel ce nom fait allusion occu- 
pait l'emplacement actuellement marqué par les marais salants. 



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NOTES 393 

(E) p. 41. — Les siècles disparus... 

La transformation des croyances païennes en croyances 
chrétiennes s'est accomplie de façons bien diverses, suivant le 
caractère des peuples et des individus, et selon les circon- 
stances. Quelquefois môme le nom seul a changé ; parfois moins 
encore. A la station de Langon, sur le chemin de Rennes à 
Redon^ on remarque Tune des 4)lus anciennes constructions 
du sol breton, appelée aujourd'hui chapelle Sainte-Agathe, où 
se rendent en pèlerinage les nourrices atteintes de maladies 
au sein. On a découvert, sous la voûte en forme de four de 
l'abside, une fresque grossière de la période romane repré- 
sentant le Père éternel bénissant, puis, sous cette première 
fresque, une autre peinture plus ancienne et bien plus inté- 
ressante, mais qui s'efîace malheureusement. Cette peinture, 
d'une bonne exécution comme dessin, représente une femme 
nue coiffée à la romaine, sortant de la mer, où se jouent des 
poissons, et s'élevant dans les airs, où ses mains laissent 
flotter une banderole. A la vue de ce tableau, il est naturel 
de songer à Vénus. On s'accorde à penser que la chapelle de 
Langon a été primitivement un temple gallo-romain dédié à 
Vénus. 

Cet édifice se trouve mentionné dans un acte du cartulaire 
de Redon, rédigé au xu« siècle ; il y est appelé ecclesia sancti 
Veneris (saint Véner) , ancien vocable de la chapelle, avant 
qu'elle fût mise sous celui de Sain te- Agathe. En rapprochant 
le vocable saint Véner ou Vigner (patron de Pluvigner, près 
d'Auray) de la fresque représentant une Vénus (en breton 
Véner), on peut admettre sans trop de témérité que le monu- 
ment de Langon fut d'abord un temple païen et que les pre- 
miers apôtres de TArmorique, pour faire oublier cette origine, 
en ont fait une chapelle sous l'invocation d'un saint portant 
le môme nom que la déesse dont il venait détrôner le culte. 

A l'est de Langon se voit Vétier de Langon, sorte de canal 
de 2 kilomètres de longueur. Là s'élevait autrefois, dit la 
légende, une ville qui fut abîmée sous les eaux, en punition 
des crimes de ses habitants. 

(F) p. 48. — Carnac en Bretagne... 

Il y a plusieurs années déjà que M. du Cleuziou a décou- 
vert, sur le territoire môme de Carnac, l'emplacement de trois 
cités gallo-romaines, et nous pouvons légitimement regretter 
que le gouvernement, ou ceux qu'il a spécialement chargés 
de l'étude de nos antiquités, n'aient pas mis plus d'empres- 



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394 NOTES 

sèment à fouiller cette terre féconde. Heureusement pour la 
science, un archéologue écossais, M. Miln, dont nous avons 
déjà parlé plus haut, a voulu, sur les indications de M. du 
Gleuziou, entreprendre des fouilles méthodiques faites avec 
le plus grand soin et sans parcimonie d'aucune sorte. Domi- 
nant les hommes et les choses, les partis et les passions, la 
Science n'a pas de patrie. Des découvertes splendides sont 
immédiatement venues récompenser dignement le zèle de 
l'archéologue écossais. M. Miln a mis successivement au jour 
un temple de Vénus, une habitation romaine luxueuse, dans 
laquelle on remarque surtout (comme il arrive toujours) la 
salle de bains et ses annexes, le sudatorium, parfaitement 
conservé, avec ses deux rangées de tuyaux en terre cuite 
ornée, deux tepidariums dallés de pierre blanche et bleue, le 
frigidarium et les salles attenantes. Dans cette même habi- 
tation, on a été tout surpris de trouver des couches de pein- 
ture, et surtout une fresque ornée de coquillages de la côte 
incrustés dans l'enduit. Les mêmes fouilles ont également 
mis à jour la maison d'un forgeron et plusieurs autres habi- 
tations. Parmi les objets trouvés, signalons, outre le petit 
bœuf de bronze, une statuette de déesse mère, probablement 
un type de Virgini pariturse, qui date des bouddhistes et des 
Égyptiens et dure encore; une autre statuette allaitant deux 
enfants, analogue à celles du musée ethnographique du Lou- 
vre; quatre statuettes presque complètes de Vénus Anadyo- 
mène ; une fenêtre de verre avec ses montants en fer, garnis 
d'attaches de plomb; deux haches polies en diorite; un mar- 
teau en granit; un compas en fer tel qu'on les fabrique aujour- 
d'hui; des poinçons en fer trempé; des couteaux en fer; des 
hameçons; une dent d'ursus spœleus percée de main d'homme; 
différents ustensiles en os et en corne de cerf; des bois de. 
renne; une vertèbre de baleine; des fîbules en bronze; une 
pierre polie servant d'amulette, suspendue par un anneau de 
bronze; une bague portant une pierre gravée d'un signe in- 
connu; du bronze plaqué d'argent; des marteaux et des 
poids de granit fruste; des moulins à bras; une palette de 
peintre en terre cuite ; une grande quantité de morceaux de 
verre très beau et très fin; et une collection complète de po- 
teries de toutes formes, plats, bouteilles, coupes, bols, etc., 
en terre rouge, noire, brune, qui témoignaient de la perfec- 
tion de l'art gallo-romain à cette époque. Dans un endroit, 
trois habitations avaient été successivement superposées : elles 
contenaient des poteries d'une forme d'autant plus simple 
qu'elles appartenaient à une habitation plus profonde, c'est- 
à-dire plus ancienne. D'après vingt-cinq monnaies également 



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NOTES 395 

trouvées dans les fouilles (Victorinus, Telricus, Constance, 
Constantin), ces cités ont dû être brûlées sur la fin du qua- 
trième siècle, probablement par les chrétiens. M. Miln a publié 
les principaux résultats de ses fouilles en un magnifique 
volume. Fouilles faites à Carnac, Paris, Didier, 1877, dans lequel 
un grand nombre de dessins et de chromolithographies repro- 
duisent les fresques, vitraux, ornements, bijoux, ustensiles, 
objets divers, qu'il a découverts dans ses persévérantes re- 
cherches. 

J'ai eu le grand plaisir d'assister à quelques-unes de ces 
fouilles, ainsi qu'à celles de M. du Cleuziou. — M. Miln vient 
de mourir en Ecosse, où il était rentré depuis peu (1885). 

(G) p. 131. — L'intelligence des fourmis... 

L'observation dès mœurs des fourmis est certainement 
l'une de celles qui offrent le plus vif intérêt au naturaliste. 
Un écrivain contemporain, M. Jules Levallois, a fait il y a 
quelques années sur ce sujet des observations peu connues et 
qui intéresseront certainement nos lecteurs. Elles ont été 
faites personnellement par notre ami, dans les bois des envi- 
rons de Paris, et ont été publiées dans un charmant petit 
volume intitulé V Année d'un Ermite, Dans le temps que notre 
ami regretté Ferd. Hoefer se qualifiait de l'Ermite de la forêt 
de Sénart, Levallois était, de son côté, Termite des bois de 
Saint-Cloud. L'un et l'autre ont publié de simples et profondes 
études de la nature, Tun dans l'ouvrage dont nous venons 
de rappeler le titre, l'autre dans les Saisons, Mais écoutons 
J. Levallois. 

Les esclaves chez les fourmis. 

Que font, à l'intérieur de ce phalanstère, ces étranges 
serviteurs? On le sait seulement depuis fluber. Ses belles 
expériences nous ont appris que, sans eux, la formica rufescens 
ne saurait vivre. Le savant observateur en ayant enfermé 
trente, séparées de leurs esclaves, mais avec de la nourriture 
en abondance avec leurs larves et leurs nymphes pour les sti- 
muler au travail, elles ne firent rien, ne surent pas même 
manger, et la plupart périrent de faim. Huber alors introduisit 
une esclave, qui se mit aussitôt à l'œuvre, nourrit et sauva 
les survivantes; elle construisit quelques cellules, y plaça les 
larves et mit tout en ordre. 11 en est, à ce que je crois, exac- 
tement de même des sanguines. A plusieurs reprises, il m'est 
arrivé d'en transporter chez moi un certain nombre sans 



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396 NOTBS 

leurs esclaves (n'ayant pu parvenir à m'en procurer) ; j'avais 
beau les établir dans les conditions les plus convenables 
d'aération, de nourriture, et leur donner du sucre, dont elles 
sont assez friandes, elles se laissaient mourir de faim. 

Moitié charpentières, moitié mineuses et très guerrières à 
l'occasion, leur rôle consiste à construire le logis, à le répa- 
rer, ce dont il a constamment besoin, et à le défendre avec un 
courage indomptable lorsqu'un péril se présente. D'après ce 
que l'on peut conjecturer, les esclaves veillent au développe- 
ment des nymphes et sont chargées exclusivement du soin de 
nourrir les maîtres. Ce ne doit pas être une petite besogne, 
car ceux-ci sont infiniment plus nombreux. Il est bien diffi- 
cile d'assigner une proportion, même approximative, mais il 
me semble qu'il doit y avoir au moins dix maîtres pour une 
esclave. Celles-ci doivent être singulièrement nécessaires et 
influentes. J'ai voulu tenter une expérience. Si je rendais la 
liberté à quelques-unes de ces esclaves, me suis-je dit, quel 
usage en feraient-elles? Essayons et voyons. Plein de ce beau 
projet, je viens de dégager, le plus délicatement possible, plu- 
sieurs captives. La chose n*est pas aussi facile qu'on pourrait 
le croire. Le porteur résiste bravement; il se cramponne à 
son vivant paquet; mais enfin la prisonnière est en liberté, 
que va-t-elle faire? Hélas! rien du tout. Frappée d'une sorte 
de folie ou d'hébétement, elle tourne, effarée, dépaysée, dans 
un espace très restreint. Si elle s'arrête, c'est pour se cacher 
sous une feuille morte, où elle demeure assez longtemps. Tout 
à coup, un maître vient à passer, l'avise et, après un colloque 
vif et animé, l'enlève, l'emporte au plus profond de la four- 
milière. Le vieil Homère a dit : 

Le même jour qui met un homme libre aux fers 
Lui ravit la moitié de sa vertu première. 

Ce qui est vrai des hommes le serait-il des insectes? Je le 
crains. Toujours esMl que je n'ai jamais constaté chez les 
fourmis jaunes réduites en servitude de sérieuses tentatives 
de révolte. Quelquefois, avant de se laisser enlever, elles se 
défendent un peu, mais fort peu. 

J'en ai vu lout à l'heure une qui s'était risquée à l'entrée 
• de la fourmilière pour recevoir sa part d'un rayon de soleil. 
Une grande diablesse de sanguine à l'air tout à fait rébarbatif 
s'est précipitée vers elle et a tâché, avec force coups d'anten- 
nes, de lui persuader que ce n'était pas là sa place. L'esclave 
paraissait se refuser à comprendre; la maîtresse, indignée et 
sans doute à bout de raisons, l'a saisie fortement par la tête, 



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NOTES 397 

après quoi, sans prendre même la peine de la rouler (sans 
jouer sur le mol), elle Ta entraînée dans l'intérieur, où la 
récalcitrante n'aura peut-être pas échappé à une sévère cor- 
rection. 

J'avais dépassé, depuis environ un quart d'heure, une four- 
milière rouge assez considérable, située au milieu des ro- 
chers, et je commençais à ne plus apercevoir les ouvrières 
ou les chasseresses répandues çà et là, lorsque mes yeux 
tombèrent sur une sanguine qui gravissait péniblement le 
sentier sableux et qui me parut d'une taille relativement 
énorme. Au premier moment, je crus que j'avais la chance 
de rencontrer une do ces fourmis hercules que l'on voit si 
rarement dans nos régions; mais, en me baissant pour la 
saisir, je reconnus que c'était une sanguine portant un indi- 
vidu de son espèce. 

£tai^ce une esclave, un prisonnier, un blessé ou un mort? 
Voilà ce qu'il m'importait de savoir. Je pris le plus délicate- 
ment possible les deux fourmis et les séparai, non sans 
peine; puis je déposai la porteuse à terre, pour mieux examiner 
son fardeau. Ce fardeau n'était autre que le cadavre d'une 
sanguine. Très évidemment, sa camarade la rapportait, peut- 
être de fort loin, à la fourmilière mère pour la dérober aux 
insultes ou la férocité de quelque tribu ennemie. Elle n'em- 
portait point une proie, comme on pourrait le croire; car les 
fourmis, qui d'une espèce à l'autre se traitent avec une cruauté 
incroyable, inventent des tortures raffinées et luttent à ou- 
trance, jusqu'à ce que mort s'ensuive, quand elles viennent 
à se rencontrer, les fourmis d'une même tribu, dis-je, ne se 
mangent pas entre elles. 

Il est probable que ma sanguine n'avait pas conscience du 
devoir qu'elle remplissait; et cependant, instinctivement, elle 
en accomplissait un. D'habitude, lorsqu'il m'arrive de séparer 
une fourmi porteuse de la charge qu'elle traîne avec elle, que 
cette charge soit une esclave, un fétu ou une aile de mouche 
•— cela m'arrive souvent, soit au printemps, soit à l'automne, 
au moment où elles changent d'habitation — la porteuse se 
sauve à toute vitesse. L'esclave abasourdie ou le faix aban- 
donné est repris et ramené au logis par quelque autre indi- 
vidu. Ici, rien de pareil. La porteuse ne songea point à 
s'éloigner de l'endroit où je l'avais déposée. Elle tournait sur 
elle-même, très inquiète et pourtant très résolue, ne compre- 
nant rien à la puissance prodigieuse qui avait fait disparaître 
sa compagne morte, mais n'ayant l'air de rien craindre pour 
elle-même et ne renonçant point à la chercher. 

Dès que j'eus reposé à terre sa camarade, en ayant soin de 



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398 NOTES 

là placer devant elle, Théroïque sanguine, sans manifester, 
en présence de ce nouveau prodige, ni étonnement ni frayeur, 
reprit, tant bien que mal, sa précieuse charge et recom- 
mença de plus belle sa difficile ascension. J'aurais voulu 
pouvoir la suivre jusqu'à la fourmilière, mais elle s'engagea 
sous de jolies bruyères roses, qui fleurissent au bord du 
chemin, et je la perdis de vue. 

J'avais déjà été témoin de quelques faits de ce genre, mais 
pas aussi accentués, pas aussi caractérisés. Celui-ci m*a 
semblé très curieux. Quelle source de surprises et d'ébahisse- 
ments que la nature ! Avec elle et à propos d'elle, est-il rien 
d'incroyable, rien qui puisse être absolument révoqué en 
doute ou rejeté? Lorsque les voyageurs nous racontent des 
histoires étonnantes, en dehors de nos coutumes, de nos pré- 
visions, de nos idées, nous sommes toujours tentés de les 
prendre pour des mystificateurs, de crier au mensonge ou du 
moins à l'exagération. Eh bien ! nous avons tort. 

Pourquoi, il y a deux ans, lorsque L... m'a parlé des 
cimetières de fourmis qu'il avait vus en Algérie, ai-je secoué 
la tête comme quelqu'un qui dit intérieurement : Je vous 
écoute par politesse, mais je ne me dissimule pas que vous 
voulez simplement m'étonner. Maintenant que j'ai observé 
davantage et avec plus de précision, que j'ai vu, de mes yeux 
vu, les fourmis sanguines, à la suite de combats terribles 
avec le? noires, porter leurs morts à quelques pas de l'arbre 
où elles sont établies, je trouve beaucoup moins invraisem- 
blable qu'en certains pays, h deux pas des fourmilières, il 
puisse y avoir des nécropoles. 

Comme tout s'enchaîne cependant! Si les contemporains 
de La Fontaine, au lieu de n'étudier que leurs livres de sco- 
lastique ou de théologie, et de marcher comme l'astrologue, 
le nez en l'air, avaient daigné regarder devant eux, à leurs 
pieds, tenir un peu compte de la nature et ne la pas consi- 
dérer comme inutile ou dangereuse, ils auraient moins ri aux 
dépens du Bonhomme, lorsqu'il s'excusa, un jour, d'arriver 
lard à un dîner d'apparat, parce qu'il avait assisté à l'enterre- 
ment d'une fourmi. «Je suisallé, dit-il, jusqu'au cimetière, puis 
j'ai reconduit la famille au domicile* Tout cela, vous conce- 
vez, m'a pris du temps. » 

Cette solidarité — et c'est là ce qui confond, ce qui attriste 
le penseur — s'arrête à l'espèce, à la nuance. Pour la fourmi 
rouge, la fuligineuse n'est pas une semblable ; elle est une 
ennemie dont il faut se débarrasser à tout prix, que l'on doit 
exterminer sans pitié. Ces luttes entre les noires et les san- 
guines ont un étrange caractère d'acharnement. Les adver- 



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NOTES 399 

sâipes se saisissent, s'empoignent comme des hommes qui se 
coUètent : il s'agit de faire fléchir Tantagoniste et de lui cas- 
ser les reins. L'acide formique aussi joue un grand rôle dans 
ces batailles; il y remplace avantageusement la poudre, les 
balles, les revolvers, les canons rayés et autres engins des- 
tructeurs, dont le monopole appartient au genre humain ou 
plutôt inhumain. Les décharges réitérées de ce fluide com- 
mencent par étourdir l'ennemi et finissent par l'asphyxier. En 
général, casser les reins est la méthode la plus employée. 
Cela, sans doute, paraît plus noble, plus moyen âge, plus 
homérique. 

Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il n'y a rien pour le vaincu de 
plus atrocement douloureux. Nombre de fourmis restent sur 
le champ de bataille, la croupe à peu près séparée de la par- 
tie antérieure du corps, agitant leurs pattes de devant et 
leurs antennes, ne pouvant ni s'enfuir, ni s'aider les unes les 
autres; elles gisent là, misérables, quelquefois tout un jour, 
, toute une nuit; elles expirent lentement. 

Le vainqueur n'en a cure. Après avoir porté ses morts à 
quelque distance et rentré ses blessés, il ferme ses portes 
si la bataille a eu lieu le soir; sinon, il se remet au travail, 
et l'on voit des milliers d'individus aller et venir, traînant 
leurs petites brindilles de bois ou de paille, et foulant, sans 
la moindre cérémonie, le corps de leurs ennemis morts ou 
mourants. 

Si la fourmi « n'est pas prêteuse », elle n'est pas endurante 
non plus. Gare à qui lui déplaît ou la trouble! Malheur à Tin- 
secte imprudent, étourdi, malavisé, qui pénètre au cœur de la 
fourmilière I II est immédiatement saisi, soumis aux plus cruel- 
les tortures. Il y a surtout un supplice que les éthiopiennes, 
aussi bien que les sanguines, infligent volontiers aux indis- 
crets et aux importuns; ce supplice consiste à arracher les 
pattes du visiteur supposé malveillant. Après quoi, très sou- 
vent, on le laisse là comme si de rien n'était, et qu'il dût se 
trouver fort à son aise; puis, on juge la punition suffisante, 
on l'emporte au*fond de la fourmilière, où, sans douté, on 
l'achève. 

Deux de ces exécutions m'ont particulièrement frappé. Chez 
les fuligineuses, j'ai vu traiter ainsi un coléoptère inoffensif> 
un chevalier du guet, qui, par je ne sais quelle maladresse, 
était venu tomber au milieu de ce peuple en effervescence. 
Ordinairement, les fourmis se montrent très tolérantes à 
l'égard de ces coléoptères, dont les nombreux clans sont 
agglomérés sur les arbres où elles logent. Tant qu'on reste 
aux environs ou au seuil de leur demeure, elles ne se fâchent 



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400 NOTES 

point. Il n'est pas rare de voir grouiller près d'une fourmi- 
lière des cloportes, des araignées de terre et même des 
fourmis noires cendrées envers lesquelles les autres espèces 
usent d'uiie indulgence exceptionnelle. 

Il n'en est pas de même des débris infortunés de la tribu 
des hercules. Je n'oublierai jamais comment fut reçu, chez les 
sanguines de Tallée de Port-Royal, un membre égaré et visi- 
blement affolé de cette espèce en décadence. Il vint se jeter, 
en quelque sorte, sur la place d'armes. Ce fut un bouleverse- 
ment, un émoi, une frayeur d'abord, ensuite une colère dont 
on n'a pas d'idée. Tout le monde accourut, jusqu'aux esclaves. 
En un clin d'œil, il disparut sous les assaillants furieux. J'es- 
sayai, non sans me faire fortement pincer, de l'arracher à ses 
bourreaux. Peine inutile I Déjà il n'avait plus de pattes. On 
aurait dit un de ces personnages que les mercenaires et les 
Carthaginois accommodent si bien dans Salammbô, 

D'espèce à espèce, la guerre; envers l'étranger, méfiance et 
malveillance souvent, presque toujours hostilité active : ainsi 
se comportent, se gouvernent ces rudes amazones. Entre les 
variétés d'une même espèce, au contraire, lorsqu'une ren- 
contre fortuite vient à se produire, alliance, fusion possible. 
Je me souviens à ce propos d'un fait curieux à plusieurs points 
de vue, dont j'ai pu suivre et constater les moindres détails. 

En 1863, vers le milieu de l'été — j'étais alors dans le pre- 
mier feu de ces études — je formai le projet de fonder plu- 
sieurs colonies de fourmis à une assez grande distance des 
fourmilières mères. Ma raison déterminante était exactement 
celle des enfants : je voulais voir ce qui arriverait. Les essais 
que je tentai furent d'abord malheureux. 

Les fourmis, transplantées à grand'peine, se dispersèrent 
effarées; les tribus voisines ou ennemies en firent aussi dis- 
paraître un certain nombre. Sur ces entrefaites, j'avisai à une 
trentaine de pas de la fourmilière de Saint-Cyran un chêne 
dont la base évidée semblait destinée à recevoir dans d'ex- 
cellentes conditions l'établissement que je rêvais. Sans perdre 
de temps, je me munis d'une grande boîte et je courus à la 
fourmilière Antonia^ dont l'immense population pouvait aisé- 
ment me permettre un emprunt de ce genre. Je mis quatre 
ou cinq cents fuligineuses dans ma boîte, je les apportai jus^ 
qu'au chêne en question, puis je m'en allai très content de 
ce que je venais de faire, me promettant de revenir, dès le 
lendemain matin, voir comment iraient les choses. C'est à 
quoi je me gardai de manquer. 

Pendant deux jours, il ne se passa rien d'extraordinaire. La 
colonie avait l'air languissant, mais elle marchait tant bien 



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NOTES 401 

que mal. Les nouveaux débarqués n'avaient pas éprouvé de 
terreur panique, ils ne s'étaient pas sauvés à la débandade, 
à travers les herbes'et les mousses; c'était déjà un point de 
gagné. Je me félicitai de ma hardiesse, et j'osai concevoir des 
espérances. Félicitations prématurées, espérances vaines! Le 
troisième jour, je m'aperçus que la colonie diminuait sensi- 
blement et fondait, pour ainsi dire, à vue d'œil. En cherchant 
la trace des fugitives, je ne tardai pas à découvrir une longue 
file noire qui, descendant processionnellement du pied de 
l'arbre situé sur un rebord assez élevé , jusqu'au chemin 
môme, se dirigeait vers Saint-Cyran. 

Je fus saisi d'effroi. Il est vrai que Saint-Cyran était occupé 
par des fuligineuses, mais qui différaient un peu des habi- 
tants de la colonie. La croupe noire de ces dernières était 
rayée de petits filets dorés qui les rendaient facilement re- 
connaissables et leur donnaient tout à fait bonne apparence, 
je ne sais quel air de toilette. A Saint-Cyran, la robe n'était 
pas si agrémentée, pas la moindre raie de couleur, pas le 
moindre filet d'or : du reste, même structure, mêmes allures. 
Je m'attendais à un conflit, tout au moins à un accueil dis- 
courtois, à des rebuffades. Point du tout. Mes petites éthio- 
piennes si revêches, si dures habituellement, faisaient fête 
aux émigrantes ; elles les caressaient avec leurs pattes ; 
c'étaient des mouvements d'antennes continuels, des conver- 
sations infinies. Loin de s'arrêter, la procession allait toujours 
croissant, je la voyais peu à peu pénétrer, s'engouffrer dans 
les profondeurs de la fourmilière noire. Bientôt il ne resta 
plus un seul des colons qui m'avaient inspiré tant d'espoir 
et donné tant da soucis. Ils s'étaient tous et très spontané- 
ment annexés. 

Ce qui est digne de remarque et ce que j'ai pu vérifier à 
mon aise, c'est que l'alliance dura, que la fusion s'opéra. Pen- 
dant deux ans, j'ai vu les fourmis rayées prendre part, sur 
un pied complet d'égalité, et non comme esclaves, aux tra- 
vaux de leurs camarades. En 1866, elles étaient en très petit 
nombre, et, l'année suivante, à peine en ai-je aperçu quelques- 
unes. Cela tient évidemment à une question de reproduction. 
Qui dit alliance, hospitalité, fraternité, ne dit pas nécessaire- 
ment mariage. S'il y a eu reproduction, l'élément le plus 
nombreux l'aura probablement emporté. Peut-être le nombre 
des émigrants primitifs n'a-t-il pas diminué autant que je me 
l'imagine, mais s'ils ne se sont pas reproduits, s'ils sont restés 
stationnaires, ils auront été en quelque sorte noyés dans l'ac- 
croissement ininterrompu de la population. 

Les fourmis se portent fréquemment les unes les autres. Le 

Flammarion. — contemp. scient, ii 26 



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402 NOTES 

hasard m'a mis à même de voir, et an peu de persévérance 
m'a permis de m'assurer : 1» que cette habitude n'est pas 
commune à toutes les espèces de fourmis et qu'on ne la trouve 
que dans la tribu des fauves; 2® qu'elles ont recours à ce 
mode de transport non pas indifféremment et n'importe à 
quelle époque de Tannée, mais seulement au printemps et à 
l'automne ;3« que ce sont toujours les neutres qui portent les 
femelles et les mâles qui sont portés. Est-ce tout? Non. J'ai 
remarqué également, en suivant ces migrations régulières, 
que chez les fauves il existe invariablement deux fourmilières 
placées en regard l'une de l'autre. Celle-ci s'élevant au-dessus 
du sol et affectant la forme conique (c'est la maison d'été) ; 
celle-là située sous terre et consistant en une infinité de 
petits corridors (c'est le refuge hivernal). 

J'assiste tous les ans, en mars et en octobre, à ce démena* 
gement, qu'on peut, sans crainte de se tromper, annoncer 
d'avance^ et jamais sa parfaite régularité ne met mes prévi- 
sions en défaut. 

Complétons ces notes par la description d'un combat de 
fourmis observé aux États-Unis par un observateur qui signe : 

D' LiNCECUM. 

tt On trouverait difficilement un brin d'herbe, une tige de 
plante, quelques mètres carrés de terrain où ne se rencontre 
pas, dans notre pays, une petite fourmi noire à laquelle on 
donne le nom de fourmi erratique ou fourmi folle. Quand on 
écrase cette fourmi, elle répand une très forte odeur d'acide 
formique. Rapide dans ses mouvements, elle ne trace pas de 
sentiers comme beaucoup d'autres espèces; elle marche par 
voies dispersées, mais suivant cependant la môme direction 
pendant plusieurs centaines de mètres, toujours en mouve- 
ment, croisant et recroisant sa route sans cesse et faisant 
trois ou quatre fois plus de chemin qu'il n'en faut pour 
arriver à destination. 

« Tout le long de leur chemin, à distances inégales, ces 
fourmis possèdent des dépôts ou stations auxquels elles font 
de fréquentes visites, quand elles passent aux environs, ayant 
l'air de considérer ce devoir comme une affaire sérieuse. Ce- 
pendant il pourrait bien se faire que ce que je nomme sta- 
tion ou dépôt se trouve, après plus ample information, une 
ligue de villes confédérées entre lesquelles se ferait un com- 
merce très actif et très étendu. A mon avis, il est impossible 
de ne pas reconnaître que, sur tout le parc3urs entre ces 
villes, les relations sont établies de la manière la plus sé- 
rieuse et la plus complète. 



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NOTES 403 

u Estropiez une fourmi sur le chemin qu'elle suit, aussitôt 
vous produirez partout un trouble très violent ; l'invalide sera 
visitée et examinée, en deux ou trois minutes, par plus de 
cinq cents de ses compagnons de route. Si Ton voit qu'elle 
peut guérir, on l'aide jusqu'à ce qu'elle soit remise sur pied 
et puisse aller de l'avant avec la foule comme si de rien 
n'était; si elle meurt, les autres l'emportent hors du grand 
passage de la foule... et les affaires reprennent leur train! 

« Ce qui est vraiment curieux, c'est que ces animaux décla- 
rent quelquefois la guerre à la fourmi des arbres, à tète 
rouge. Le conflit est très souvent l'occasion d'un immense 
désastre. Quoique les petites fourmis noires soient capables 
d'amener quelquefois sur le champ de bataille plus de dix 
fois le nombre de leurs ennemies, les têtes rouges, elles sont 
souvent défaites et battues. Une bataille, à laquelle j'ai as- 
sisté, entre ces deux espèces, n'a pas duré moins de quatre 
à cinq heures. 

« Quelques compagnies étaient déjà engagées dans une lutte 
ardente quand, au lever du soleil, je commençai à les obser- 
ver. Elles combattaient au milieu d'une route, et leur nombre 
augmentait rapidement. Le soin vulgaire de déjeuner me 
força à quitter mon observatoire, mais, à mon retour, les deux 
armées avaient beaucoup grandi, des renforts arrivaient sans 
relâche, et la bataille s'étendait sur une surface de trois à 
quatre mètres de longueur. 

« La discipline et la manière de combattre étaient absolument 
différentes chez les deux espèces. Le mode d'attaque, chez les 
petites noires, avait évidemment pour objectif les jambes 
et les pieds de leurs ennemis; comme elles étaient beaucoup 
plus nombreuses que les têtes rouges, en se mettant deux ou 
trois contre une, elles arrivaient à l'estropier et à en mettre 
bon nombre hors de combat. Les têtes rouges, au contraire, 
ne s'adonnaient qu'à la décapitation, et elles l'accomplissaient 
avec une dextérité et une aisqnce surprenantes. Lorsque je 
revins, les deux armées avaient donc reçu des renforts, la 
lutte s'étendait sur tout l'espace indiqué; autant qu'il était 
possible d'en juger, la scène était terrible, la mort fauchait 
dans tous les sens! 

a Bientôt les petites fourmis noires envoyèrent des ordres 
pour qu'on leur expédiât toutes leurs réserves; aussi, des portes 
d'une de leurs grandes villes qui était bien à soixante-six 
pas de distance, commencèrent à venir des milliers d'indi- 
vidus. Évidemment, ils avançaient à marche forcée, et leur 
nombre était tel, tandis qu'ils marchèrent vingt ou trente pas 
de long, qu'on les eût pris pour un ruban d'un noir profond 



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404 NOTES 

qui aurait roulé sur le sol et qui n'avait pas de fin, car ils 
sortaient toujours de leur ville par milliers innombrables. 

tt Malheureusement à ce moment, leur armée sur le champ de 
bataille lâcha pied, fut mise en déroute, et commença une 
retraite désastreuse au milieu d'une panique générale. Bien- 
tôt, dans leur fuite désordonnée, les coureurs rencontrèrent 
leurs renforts et communiquèrent aux premiers rangs leur 
désastre complet. La panique alors devint universelle; les ren- 
forts et le reste s'enfuirent précipitamment dans leur ville. En 
cinq minutes, il ne resta pas une fourmi noire sur le terrain. 
La nouvelle de cette grande bataille et ses désastreux résul- 
tats nous semblèrent avoir été répandus à la ronde par ceux-là 
mêmes qui n'avaient pas été engagés dans l'action et étaient 
demeurés à leurs occupations journalières. Quelle qu'en soit la 
cause, le fait évident entre tous, c'est que toute fourmi noire 
disparut immédiatement de la surface de la terre, dans tout 
le voisinage. 

(( Il n'en fut pas de même sur le champ de bataille. Des ins- 
pecteurs nombreux envahirent la plaine sanglante et, pendant 
plusieurs heures, y trouvèrent une rude besogne. La plupart 
d'entre eux assistaient les blessés, qui étaient nombreux ; ils 
les emportaient à l'ombre d'une grosse motte de terre sou- 
levée par quelque voiture lourdement chargée, afln de les 
soustraire aux rayons brûlants du soleil qui frappaient avec 
une grande force, car il était environ onze heures. Une bonne 
partie des inspecteurs était occupée à rassembler et à empor- 
ter les troncs décapités des fourmis noires et à les charrier 
sur un poteau de chêne dans lequel elles avaient une ville, et qui 
se trouvait non loin de là. J'ai supposé qu'elles se proposaient 
de faire un grand festin de ces victimes, sans tête, du dieu 
de la guerre î... 

« On pouvait constater en même temps une immense acti- 
vité chez ceux qui assistaient les blessés. Ils paraissaient faire 
tout leur possible et leur montrer la plus grande sympathie; 
aussi, en une heure à peu près, une très grande partie des 
blessés fut reconnue encore bonne pour le travail, tandis que 
ceux qui paraissaient frappés de mort étaient emportés dans 
le poteau par leurs compagnons. 

« Quoique un grand nombre de têtes rouges fussent blessées, 
et quelques-unes très sérieusement, il n'y en eut qu'une petite 
quantité de tuées. Elles furent également portées au poteau 
avec les cadavres sans têtes de leurs ennemis. Lorsque les 
têtes rouges victorieuses eurent quitté le champ de bataille, 
rien ne resta plus pour indiquer la lutte à cette place, que 
les têtes séparées des vaincus, si nombreuses qu'elles ressem. 



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NOTES 405 

blaient à des grains de pavot dont on aurait saupoudré la 
terre! » 

Du Ghaillou a raconté la voracité des fourmis africaines : 
« En un rien de temps Panimal, souris, chien, léopard ou 
gazelle, est envahi, tué, dévoré, sans qu'il en reste rien que la 
carcasse toute nue... Quand elles entrent dans une maison, 
elles la nettoient de tout être vivant. Les cancrelats sont 
dévorés en un instant. Les rats et les souris ont beau courir 
autour de la chambre, la force écrasante des fourmis terrasse 
le rat le plus fort en moins d'une minute malgré son éner- 
gique résistance, et en moins d'une minute ses os sont dépouil- 
lés. Tout ce qui vit dans la maison est exterminé. Elles ne 
touchent point aux substances végétales. Sous ce rapport, elles 
sont utiles aux nègres en même temps que dangereuses, car 
elles débarrassent leur logis de la vermine dont il est infecté, 
par exemple des énormes cancrelats, des cent-pieds, des mille- 
pieds et des scorpions. Ce nettoyage a lieu plusieurs fois par 
an. » 

C'est également ce que dit Livinostone : 

« Grâce à leur puissance d'absorption, elles débarrassent le 
pays de tous les cadavres qu'elles rencontrent, purgent les 
habitations des termites et des autres vermines, détruisent 
une quantité d'insectes nuisibles et de reptiles venimeux; les 
rats, les souris, les lézards, les serpents sont dévorés par ces 
ogres pygmées, jusqu'au python natalensis, qui devient leur 
victime lorsqu'elles le surprennent dans l'engourdissement où 
il tombe après avoir mangé. » 

D'après une antique tradition africaine rapportée par les 
voyageurs, les condamnés à mort, chez certaines peuplades, 
étaient exposés sur le passage des fourmis. C'était le supplice 
le plus cruel, le plus redouté, le seul qui n'offrît aucune 
chance de salut. Dans nos régions, en dehors de la fameuse 
histoire légendaire, toujours citée, jamais prouvée, de l'ivro- 
gne endormi au bord d'une fourmilière et mourant dans 
d'affreuses convulsions, ou connaît malheureusement quel- 
ques cas où la mort d'un homme ait pu, du moins indirec- 
tement, être attribuée aux fourmis. 

Le garde d'une propriété princière de la Franche-Comté 
s'était signalé par sa sévérité à Pégard des braconniers. 
Il en avait fait condamner plusieurs à des peines assez fortes. 
Déterminés à tirer de lui une atroce vengeance, ils le guet- 
tèrent pendant quelque temps, le surprirent à un tournant 
de route, puis, une fois terrassé, garrotté, l'attachèrent le long 



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406 NOTES 

d*un arbre, la tête en bas et — chose horrible à penser — 
plongeant dans une de ces énormes fourmilières comme on 
n*en rencontre plus que dans les montagnes! 

Quelques jours après, on découvrit le cadavre du malheu- 
reux garde sous une multitude grouillante de fourmis. Le 
visage élait presque entièrement rongé. Le médecin auquel on 
demanda si cet homme avait beaucoup souffert répondit 
que la congestion cérébrale avait dû être immédiate, et qu'il 
était peu probable que la suffocation causée par les fourmis 
fût pour quelque chose dans sa mort. 

Il parait qu'un crime exactement semblable a été commis 
dans le bois de Glamart, au lieu dit le ti'ou du précipice, où 
s'élèvent des fourmilières considérables. 

(H) p. 173. — Le sentiment chez les animaux... 

Histoire de Cyrus. 

C'était un ravissant petit être, lilliputien, gros comme les 
deux poings, fort élégant, les poils longs et frisés, la tête fine 
et intelligente, les yeux bons et presque humains. Il n'avait 
vraiment du chien que le nom, et sous cette enveloppe, les 
partisans de la métempsycose auraient parfois cru recon- 
naître les vagues réminiscences d'une âme humaine. 

Ses maîtres habitaient huit mois de l'année un château 
situé à quelques lieues de Nantes; le domaine des Prairies 
(ainsi s'appelait cette propriété) dominait un bourg par lequel 
on arrivait en pente douce. Deux cents villageois occupaient 
cet espace de terre, perdu au milieu des champs et des bois; 
leurs chaumières étaient groupées autour d'une modeste cha- 
pelle gothique, dernier débris d'un vieux monastère, entourée 
d'un petit cimetière. 

Je venais tous les ans me reposer dans ce charmant séjour, 
de la vie si agitée de Paris; au milieu de cette nature poé- 
tique, de ce calme immense, une suave quiétude s'emparait de 
mon être, et bien souvent alors j'ai désiré vivre toujours 
ainsi. Mes amis les châtelains s'étaient acquis l'affection de 
tous à plusieurs lieues à la ronde, ils étaient connus par 
leurs bienfaits, chacun chantait les louanges de la famille 
Douniol. Ils me considéraient aussi comme faisant partie de 
la maison, et je dois dire que Cyrus n'était pas le moindre 
de mes amis. 

J'arrivais habituellement à la fin de mai. A peine le bruit 
lointain de la voiture qui m'amenait se faisait-il entendre, à 
peine entrions-nous dans l'avenue du château, que Cyrus 



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NOTES 407 

accourait ; en deux bonds, il était sur mes genoux, jetant de 
gais aboiements, me léchant le visage et les mains, me dévo-. 
rant du regard et semblant me dire : « Enfin, te voilà, ce n'est 
pas malheureux ». Il ne me quittait pas de la soirée, suivant 
tous mes mouvements, observant les objets que je touchais, 
s'agitant, allant, venant et, par quelques légers cris, sem- 
blant parfois me demander : « Que te manque-t-il encore? 
Songe que je suis là. » 

Le lendemain matin, un léger grattement se faisait entendre 
à la porte de ma chambre, Gyrus entrait avant la femme de 
chambre, il tenait dans sa bouche ma correspondance. Je la 
lui prenais aussitôt; bien vite, il allait chercher mes pan- 
toufles, les déposait au pied de mon lit et venait ensuite, en 
signe de bonjour, me caresser les mains. Puis, assis grave- 
ment sur la descente du lit, frétillant de la queue, il attendait 
assez patiemment la fin de ma lecture ; mais si je faisais mine 
de me rendormir, tirant lentement, lentement mes couver- 
tures, le finaud trouvait moyen de m'agacer tellement qu'im- 
patientée, je me levais brusquement en menaçant du doigt 
ce chien audacieux qui, tout en sautant de joie dans la cham- 
bre, semblait rire de moi en me voyant m'habiller. 

J'étais bientôt prête, et chacun connaissait dans la maison 
l'instant où je sortais de chez moi, en entendant les aboie- 
ments expressifs de mon ami, qui, vif, heureux, fou de joie, 
courait en avant et se trouvait en une seconde dans le parc 
où venait bientôt me rejoindre la charmante fille de mes 
amphitryons. Nous jouions à cache-cache : Gyrus, avec son 
flair si subtil, devinait bien vite où nous étions; malin 
comme un singe, il s'occupait même parfois un peu trop de 
nous; impossible de nous reposer un instant, il fallait toujours 
marcher ou courir : si nous avions l'air de vouloir nous arrê- 
ter, King-Charles tirait le bas de nos robes, mordillait le bout 
de nos bottines et même parfois nos mollets. 

Enfin, lassés de nos prouesses, rassasiés de l'air des bois 
après avoir respiré mille suaves senteurs, nous revenions 
enchantés au château, où chacun pouvait s'occuper pendant 
la matinée selon son goût. 

Dès ce moment, Gyrus nous quittait et se rendait auprès 
de son maître, qu'une maladie grave tenait constamment 
étendu sur un canapé. Par sa gaieté et ses gentillesses, le chien 
amenait parfois un sourire sur les lèvres du pauvre malade, 
qui ne pouvait se passer que rarement de son intéressant 
compagnon. Mais la cloche du déjeuner se faisant entendre, 
Gyrus accourait au plus vite à la salle à manger, l'instinct 
animal reprenait le dessus.... Ne lui jetons pas trop la pierre. 



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408 NOTES 

car chez les humains même combien n'est-il pas d'êtres 
pour' lesquels la table est l'un des plus grands plaisirs et 
même la principale occupation? 

C'était pendant ce repas que se décidaient les excursions 
de la journée : « Nous irons aujourd'hui en visite, disait 
parfois Mme Douniol, et nous n'emmènerons pas Gyrus. » A. 
bon entendeur, salut; le diplomate à quatre pattes, se le 
tenant pour dit, avait recours à la ruse. Sortant quelques ins- 
tants après de la pièce où nous étions, notre héros se rendait 
aux écuries. Attentif aux moindres mouvements du cocher, le 
suivant pas à pas, lui faisant mille ingénieuses agaceries, il le 
comblait pour ainsi dire d'attentions, puis, au moment où Ton 
attelait, Gyrus filait et faisait subitement irruption parmi 
nous. Se roulant à nos pieds, exécutant les cabrioles les plus 
drôles, nous avions fort à faire de nous garer de Texcessive 
tendresse du King-Gharles. Mais ce manège intéressé ennuyant 
la maîtresse du logis, celle-ci disait d'un air grondeur : 
« Gomme Gyrus est laid aujourd'hui! » Gonfus, les oreilles 
basses, le chien disparaissait aussitôt, nous pouvions désor- 
mais monter en voiture et nous moquer tout en riant des 
roueries de la gent canine. Seulement le plus malin des deux 
n'est pas celui qu'on pense. Un quart d'heure après notre 
départ, tandis que, doucement bercées par le mouvement de 
la voiture, nous nous laissions aller à la rêverie tout en admi- 
rant le paysage, un aboiement triomphant se faisait entendre 
soudain, éclatant comme une trompette. Gyrus apparaissait 
sortant de dessous les banquettes en fréitillant et tout ébouriffé. 
Sa joie ne connaissait plus de bornes, il piétinait sur nous, 
sur nos vêtements, allant de l'une à l'autre, faisant la sourde 
oreille à nos légitimes gronderies. 

Un jour, de grandes fêtes devant avoir lieu à Nantes, nous 
décidâmes d'y assister. Partis de bon matin, nous arrivâmes 
juste à l'heure du train. Pour de semblables voyages, on avait 
confectionné une espèce de sac assez élégant, que nous appe- 
lions « le compartiment de fidèle » et qui avait le double 
avantage, en évitant de mettre Gyrus en contact avec les 
autres chiens, de le cacher aux regards des employés. Au 
moment d'entrer dans le convoi, le fameux sac s'échappa des 
mains de la jeune fille qui le tenait, et tomba lourdement sur 
le pavé. Nous poussâmes un cri, mais aucun mouvement ne 
s'opéra dans la petite cachette : un garde-train la ramassa et 
la déposa à nos pieds au moment où le convoi se mettait en 
marche. Habituellement, au bout de quelques instants de 
locomotion, King-Gharles sortait de sa prison, et, tout en se 
secouant, il venait prendre un peu d'air; mais apercevait-il 



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NOTES. 409 

la casquette d'un employé, aussitôt Tintelligent animal ren- 
trait dans son sac avec une telle prestesse qu'il fut toujours 
impossible de nous surprendre en contravention. Ce jour-là, 
à notre grand étonnement, Gyrus n'apparut pas, et jugez de 
notre chagrin lorsqu'en voulant lui donner la liberté nous 
nous aperçûmes qu'il avait une patte cassée ! 

Le pauvre chien, victime de la maladresse de sa jeune mai- 
tresse, avait compris qiiMl devait faire le mort, malgré son 
atroce souffrance. 

Décidément, ce voyage commençait mal. 

Le lendemain de notre arrivée à Nantes, un télégramme 
annonça à Mme Douniol que la ferme des Prairies, contiguë 
au domaine, était en flammes. La vengeance n'était pas étran- 
gère à ce sinistre; l'enquête prouva bientôt qu'un ancien 
garde-chasse, renvoyé par l'intendant, avait voulu détruire 
non seulement l'immeuble en question, mais aussi le château 
et toutes ses dépendances; un hasard providentiel les avait seul 
épargnés. La ferme fut totalement réduite en cendres, ainsi 
que le matériel, les récoltes, les bestiaux et les chevaux; 
mais ce qu'il y eut de plus affreux, c'est qu'on ne put jamais 
retrouver un enfant de huit ans, le fils unique du fermier. 

Cette dernière perte affecta profondément M. Douniol; dès ce 
moment, une sombre mélancolie s'empara de lui et augmenta 
les crises de sa maladie. Gyrus ne le quitta plus, et, chose 
étrange, le King-Charles, autrefois si gai, devint comme son 
maître d'une tristesse navrante. Souvent, afin de distraire un 
peu notre gentil camarade, nous l'appelions pour jouer; il se 
levait alors un instant, et comme à regret, du canapé sur 
lequel il reposait aux pieds de son maître : il nous lançait un 
doux regard en se frottant contre nous, puis il reprenait aus- 
sitôt sa place favorite et paraissait ne plus s'apercevoir de 
notre présence. 

Au bout de quelque temps, M. Douniol parut cependant 
reprendre quelques forces et un peu de gaieté. On était à la 
fin de juillet; le jour de naissance de sa femme, l'aimable 
châtelain désira à cette occasion réunir quelques vieux amis. 
Il fut décidé que ce dîner de fête aurait lieu dans la chambre 
du cher malade. On emplit de fleurs les vases de la cheminée, 
la table fut couverte de roses et de fruits, les moindres recoins 
encombrés de gracieux arbustes. Lorsque nous commençâmes 
le repas au milieu des rires et des bons propos, le soleil bais- 
sait à l'horizon, la soirée s'annonçait devoir être merveilleuse, 
les chants lointains des moissonneurs arrivaient jusqu'à nous 
et, en augmentant le charme du moment, paraissaient réjouir 
M. Douniol, qui souriait doucement. A le voir ainsi calme et 



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TABLE DES MATIÈRES 



PREMIERE PARTIE 

LA NATURE * 

I. — Les métamorphoses de la terre 3 

II. — Les siècles disparus 35 

III. — Le temps 51 

IV. — La vie dans les paysages 61 

V. — La vie au fond des mers 73 

VI. — L'âme de la plante 87 

VII. — La vie sociale des animaux inférieurs 109 

VIII. — L'intelligence des animaux 137 

IX. — Les singes à forme humaine 175 

X. — Nos premiers ancêtres de Page de la pierre... 197 

DEUXIÈME PARTIE 

LA SdENGE 

I. — Nouvelles des autres mondes *. 209 

II. — Les habitants de la planète Mars 221 

IIÏ. — Les satellites de Mars 239 

IV. — L'Étoile du soir 251 

V. — Le monde de Jupiter -, 261 

VI. — La merveille du système solaire 273 

VIL — Un archipel d'îles célestes 281 



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4i4 TABLE DES MATIÈRES 

VIII. - Sur la Lune 291 

IX. — Les éclipses de lune 299 

X. — Les éclipses de soleil 305 

XL — Le Soleil 317 

XII. — La distance du soleil mesurée par les passages 

de Vénus 327 

XIII. — La distance des étoiles 335 

XIV. — La conquête des airs et le centenaire de Mont- 

golfier 347 

XV. — La traversée de la Manche en ballon 361 

XVI. — La direction des ballons 375 

Notes 385 



Coulommiers> — Imp. Paul Brodard et Gallois. 



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